Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Sébastien Lifshitz : " Les transsexuelles incarnent pour moi une forme de résistance."

La vie de Bambi est comme une invention de scénariste. Et pourtant, Marie-Pierre Pruvot, alias Bambi, l'a réellement vécue. Dans un documentaire fascinant et émouvant, à l'image de son héroïne, le réalisateur des Invisibles fait le portrait de cette femme incroyable, à la fois élégante et courageuse.

Comment avez-vous connu Bambi ?

On s’est rencontré il y a trois ans dans un festival dans lequel on était jurés. J’avais entendu parler d’elle mais je savais très peu de choses sur sa vie. Après les projections, on allait souvent diner ensemble pour délibérer et un soir elle m’a raconté sa vie. J’ai été complètement sidéré par son histoire. Tout de suite, ça a créé en moi une envie de cinéma. Il fallait raconter cette vie. Elle m’avait dit qu’elle avait déjà écrit une autobiographie, qu’elle avait aussi témoigné dans certains documentaires. Je suis donc allé voir et je me suis aperçu que c’était toujours de brèves interventions qui ne traitaient que d’une partie de sa vie. Or ce que je trouve passionnant chez elle, c’est la globalité de son parcours, pas uniquement la partie qui concerne le cabaret. Au-delà de la question de la transsexualité, c’est son caractère, sa détermination, qui m’ont le plus fasciné et que je tenais à capter dans le film. Bambi a une soif de liberté absolue et cette liberté, elle n’a jamais transigé avec. Malgré les embuches et les périls, sa vie a été comme une ligne droite. C’est étonnant.

Qu'est ce qe vous saviez d'elle avant de la rencontrer ?

J’avais déjà traité de la transsexualité dans un de mes précédents films, Wild Side. Mais il s’agissait d’une transsexuelle d’aujourd’hui. A l’époque, je n’avais fait aucune recherche sur ce qu’avait pu être l’histoire des transsexuelles en France depuis leur apparition dans les années 50. L’histoire de Bambi, comme celle de Coccinelle, je ne les connaissais que très superficiellement.

Est-ce qu'il y a ue continuité entre les Invisibles et Bambi ?

A un moment donné, j’ai pensé inclure Bambi dans Les Invisibles mais très vite je me suis rendu compte que c’était impossible. D’abord parce qu’elle est quelqu’un de connu et que Les Invisibles ne parlait que d’anonymes, ensuite parce que l’histoire de l’homosexualité n’a rien à voir avec celle de la transsexualité, ou plutôt ce sont deux histoires parallèles. L’une touche à l’identité, l’autre à la sexualité. Les minorités sexuelles ne m’intéressent que par rapport à l’idée de la liberté et des luttes qu’elles mettent en place pour la conquérir. L’homosexualité rejoint la transsexualité à cet endroit-là car elles forcent les individus à devoir s’affirmer plus que les autres, à aller au bout de soi, dans un contexte souvent hostile.

Dans Les Invisibles comme dans Bambi, je travaille sur une mémoire des minorités et je le fais avec mes outils de cinéaste. Je ne suis pas un sociologue, encore moins un historien, mais je pense que le cinéma peut contribuer à préserver cette mémoire et à transmettre des témoignages essentiels de ce qu’a pu être la vie d’homosexuels et de transsexuelles d’hier comme d’aujourd’hui. A travers leur récit, on raconte aussi l’évolution de la société française depuis les années quarante jusqu’à nos jours.

Dans le film, vou opérez une différence entre les transsexuelles et les tavestis...

Les gens font souvent une confusion entre les travestis et les transsexuelles. Un travesti revêt les attributs de l’autre sexe l’espace de quelques heures et retourne toujours à son identité d’origine. Dans sa chair, il ne veut pas être de l’autre sexe. Alors qu’une transsexuelle vit au plus profond d’elle-même le fait qu’elle est d’un autre sexe et que son corps lui aurait joué comme un mauvais tour. A partir de là, elle ne désire plus qu’une seule chose : conformer son corps à son identité psychique. Lorsque les transsexuelles sont apparues dans les cabarets dans les années 50, les travestis les regardaient souvent avec méfiance. Ils considéraient qu’elles leur faisaient une concurrence déloyale. C’était à couteau tiré. Mais sur les affiches du Carrousel, on ne faisait pas de distinction. Il était écrit : "Les 100 plus beaux travestis de Paris".

C’est la deuxième fois que vous traitez la quesion tran-genre après Wild Side. Mais cette fois, vous endonnez une mage beaucoup plus lumineuse...

Ce côté positif doit beaucoup à Bambi, à sa personnalité. Elle a toujours regardé le bon côté des choses. Pourtant, aujourd’hui encore, les transsexuelles sont toujours ostracisées et regardées le plus souvent comme des bêtes de cirque. Une femme comme Bambi a du se coltiner toute sa vie durant le regard mi fasciné mi accusateur de la société. Bien que protégée par sa notoriété, tout comme Coccinelle, elles n’en restaient pas moins des individus infréquentables, qu’on interdisait dans beaucoup de lieux publics. La honte, les vexations étaient monnaie courante. Elles s’en tiraient le plus souvent par un éclat de rire pour masquer la gêne. Pour toutes ces raisons, ces femmes méritent le respect. Elles n’étaient pas militantes mais par le simple fait d’avoir vécu à visage découvert leur transsexualité, elles ont eu un immense courage.

J’ai une forme d’admiration pour les gens qui accomplissent leur vie en fonction de leurs désirs les plus profonds, qui vont au bout d’eux-mêmes. Ce sont des figures de la liberté, des modèles que l’on devrait mettre en avant aujourd’hui. À une époque de plus en plus conformiste, les transsexuelles incarnent pour moi une forme de résistance.

En même temps, Bambi est un personage à part, car lorsqu'elle a quitté le cabaret pour devenir profeseur, elle a réussi à cacher pendant toute sa carrière d'enseignante son identité. On a l'impression qu'elle n'est pas très poltique contrairement à la tendance actuelle des transsexuelles à revendiquer cett identité.

Bambi a été obligée de se planquer pendant toute sa période dans l’Education Nationale, sinon elle n’aurait jamais pu être prof. C’était une question de survie. Mais de 17 à 35 ans, elle a tout assumé. Comme beaucoup d’autres transsexuelles de sa génération, elle n’a pas voulu s’engager dans une action militante ou politique. Mais en racontant sa vie comme elle le fait depuis une dizaine d’années, alors qu’elle pourrait très bien vivre paisiblement dans l’anonymat, elle s’est mise de nouveau sur le devant de la scène. C’est sa façon à elle de s’engager aujourd’hui dans une forme de militance. Bien que dans le fond, elle n’ait aspiré qu’à une seule chose : être une femme ordinaire parmi les autres.

Ça a toujours été ça, son but. Elle a adoré le monde de la nuit, les loges, la scène, Pigalle… Ça l’a transformé à jamais mais très vite son désir d’une vie plus conventionnelle est réapparu. Dans le milieu du cabaret, les filles savaient qu’on ne dépassait pas les 35 ans. Il fallait donc savoir se reconvertir, s’inventer une autre vie. Et lorsqu’on était une transsexuelle à la fin des années 60, ce n’était pas simple de trouver un travail, et pour peu que votre état civil ne soit pas en règle, là c’était quasi impossible. Comme Bambi le dit elle-même, elle était une petite bourgeoise.

C’est ça qui est incroyable : malgré son esprit conventionnel, elle a vécu dans ce milieu de la nuit avec tout ce que ça drainait à l’époque... Une vie où l’on se couche à six heures du matin tous les jours, sept jours sur sept. Dans les loges, la joute verbale était l’une des activités principales. Tout était tourné sur le sexe évidemment. Bambi était un peu la prude de la bande. Elle les écoutait plus qu’elle ne participait. Mais plus les plaisanteries étaient scabreuses, plus elle riait aux éclats. Elle s’interdisait un tel niveau de langage, un tel comportement, parce qu’elle n’était tout simplement pas comme ça. Mais les autres l’avaient complètement adoptée. Et puis, il y avait sa beauté qui en imposait. Il ne fallait pas trop se frotter à elle, elle savait aussi se défendre. De tout le groupe, c’était probablement la plus conciliante alors que les autres étaient beaucoup plus dans la rivalité. Un vrai poulailler.

Bien que conventionnelle, elle rencontre une femme et n'hésite pas à vivre l'amour...

C’est là où on voit qu’on ne peut pas résumer Bambi simplement à la question de la transsexualité ou à la question de la femme conventionnelle. C’est une femme complexe. Elle s’est autorisée absolument tout. Quand Ute lui fait une déclaration d’amour, elle est complètement troublée, déstabilisée et elle s’autorise à vivre ce nouvel amour, sans le refouler. Ca paraît facile de raconter ça en 2013, mais il faut se resituer dans le contexte des années 50-60. Les transsexuelles n’existaient pas avant, il n’y avait aucun référent, quant aux transsexuelles lesbiennes, vous imaginez. D’une certaine façon, elle invente tout. Et pourtant Bambi est quelqu’un qui ne revendique rien.

Le rythme du film s'accélère à la fin pour ne consacrer que les dernières minutes à sa vie d'enseignante. Pourquoi ce choix ?

Le film devait être un 26 minutes pour Canal Plus. J’ai été assez fou pour croire qu’on pouvait raconter la vie de Bambi en 26 minutes. Une fois qu’on avait tourné, je me suis retrouvé au montage devant une masse de rushes et très vite il nous ait apparu que ça allait être impossible. On a donc fait un premier montage de 52 minutes qu’on a proposé à Canal +. Finalement, la chaine nous a autorisés à faire un film d’une heure, mais impossible d’aller au-delà. C’est évident que j’avais assez de matière pour faire un long métrage. Mais je devais respecter le contrat de 60 minutes, d’où la contraction du récit à la fin du film. Mais en même temps, cette contraction du récit crée une accélération que je trouve intéressante. Quand je pense qu’au départ, je disais à ma productrice : "on va faire 10 minutes en Algérie, 10 minutes de cabarets et 6 minutes de conclusion". J’étais vraiment naïf...

Comment s'est passé le tournage en Algérie ?

Ça faisait 50 ans que Bambi n’y était pas retournée. Ca a été très émouvant pour elle, mais aussi déstabilisant parce que tout avait changé. Tourner en Algérie, c’est très compliqué. C’est quand même un Etat policier, donc tu es surveillé en permanence. Dès que tu sors une caméra, les flics arrivent et te disent d’arrêter tout de suite. Si tu n’es pas un peu malin, tu ne peux faire que quatre plans par jour. On s’est retrouvés en Kabylie, dans une zone assez dangereuse où on a été assez inconscients. Bambi, elle, ne s’est rendu compte de rien. Elle était happée par l’émotion qu’elle avait de retourner dans tous ces lieux de son enfance. Tout ce qui avait changé la déstabilisait énormément, et puis tout d’un coup, une façade, un bout de rue, était resté comme intact et elle était bouleversée. Le pays a tellement changé qu’elle ne cessait de répéter « Je-ne-reconnais-rien ! »

Avez-vous dû beaucoup tourner pendant les interviews pour obtenir ce qu'on voit à l'écran ou au contraire, Bambi s'est-elle livrée très facilement à vous ?

On a eu une complicité immédiate. Je crois qu’elle a senti l’affection que j’avais pour elle. Du coup, elle s’est très vite sentie en confiance. Ce qui m’amusait, c’est qu’elle était souvent dans le contrôle et j’essayais toujours de créer des situations où elle puisse justement le perdre. Heureusement, elle finissait toujours par lâcher prise. A sa façon, Bambi est une metteuse en scène : elle n’a eu de cesse de construire une image qui soit conforme à l’image intérieure qu’elle avait d’elle-même. Les super 8 qu’il y a dans le film, ce sont des images qu’elle a tournées elle-même. A l’époque, plutôt que de s’acheter un appareil photo, elle a préféré acheter cette caméra. Je pense que c’était une façon pour elle de vérifier sa transformation qui était en cours à ce moment-là. Une photo, c’est figée, c’est moins précis alors qu’un film restitue toute la précision des gestes en mouvement.

Est-ce qu'elle vous a donné facilement les photos où elle était encore un garçon ?

Il faut savoir que toutes les photos qu’elle avait d’elle en garçon, elle les a détruites. Dans sa jeunesse, elle a voulu effacer toute son enfance et son adolescence. Et puis, avec les années passant, elle a fini par se réconcilier avec toute son histoire, son origine. Aujourd’hui, tout semble plus pacifié. Quand sa mère est morte, elle a retrouvé des photos qu’elle avait cachées d’elle lorsqu’elle était un petit garçon. Ça l’a ému, je pense, et elle a finalement décidé de les garder. Ce sont celles que l’on voit dans le film.

La rupture avec le cabaret n'a pas été trop difficile ?

Quand elle a quitté le cabaret, elle a fait une dépression sévère. Les premières années, elle les a vécues avec la peur au ventre d’être découverte en tant que transsexuelle. Et même si elle avait calmé le jeu sur son look, elle avait une beauté flamboyante et restait quelqu’un sur qui on se retournait dans la rue. A tel point que ses élèves pensaient qu’elle était un ancien mannequin. Elle a été une prof sévère mais aussi généreuse. Elle était à la fois crainte et très aimée. Surtout par les filles. On voit d’ailleurs à la fin du film, sur un super 8, qu’une élève s’habille exactement comme elle avec un bandeau d’indienne dans les cheveux. Ce qui est magnifique, c’est qu’elle soit finalement devenue un modèle pour d’autres jeunes filles.