Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Simenon, c'est l'enfer à deux

Romancier et scénariste vedette des années 60/70 (la série Angélique, plusieurs films avec Gabin...), Pascal Jardin livre au journal L'Aurore, lors de la sortie du film Le Chat, ses impressions sur cette adaptation d'un roman de Simenon, la deuxième entreprise avec le réalisateur après le succès de La Veuve Couderc.

Le livre de Simenon contenait un grand sujet et pas de scénario; c'est pourquoi l'entreprise fut tant de fois reportée et si longue à monter. Le Chat, c'est, au-delà de l'argument, l'idée que le couple est toujours un naufrage mais aussi un radeay, l'idée qu'entre un homme et une femme, la fin des relations affectives est d'autant plus terrible qu'ils se sont aimés, c'est aussi l'analyse d'une passion qui ne veut pas mourir bien qu'on veuille la tuer. Le Chat de Simenon, c'est une photographie de l'enfer à deux, la description impressionniste sans artifice intellectuel de l'incommunicabilité entre un homme et une femme.Pour ce crépuscule des dieux sur fond de grande banlieue, il fallait deux géants.

Le jour où Gabin donna son accord sur le sujet, restait à lui trouver une femme de sa trempe, une personne qui ne s'écroule pas sous le poids de son regard. On fit appel à Simone Signoret. Quand elle eut dit oui à son tour, l'ensemble de l'édifice se construisit d'un coup, intérieurement d'abord, matériellement ensuite de par l'acceptation de ces deux locomotives.Je craignais au départ que le film n'ait pas sa dimension d'acteur, et voilà tout à coup qu'il en avait trop. Qui donc allait barrer le bateau, qui donc arbitrerait le duel, qui donc serait le maître d'oeuvre ? Pierre Granier-Deferre.

Pour comprendre Pierre Granier-Deferre, il faut savoir qu'il est protestant. C'est un puritain, au sens où le sont nombre de grands metteurs en scène américains. C'est l'anti-Simenon, ce n'est pas l'homme des odeurs, des cafés, des bars, mais bien plutôt celui de l'analyse, de la raison, de la rigueur. Comme Claude Sautet, il possède cette royale avarice de ses moyens dramatiques, qui lui fait refuser tout artifice, tout effet qui ne vient pas directement s'inscrire dans le sillon qu'il s'est tracé.

Je crois que Pierre Granier-Deferre m'a aidé à faire, non pas dans la forme mais dans le fond, la plus fidèle des adaptations de Simenon. Le pragmatisme du réalisateur prolongeait ici l'onirisme du romancier.

Le résultat est là. L'aimerez-vous ? Le détesterez-vous ? Tout ce que je sais, c'est que Gabin, refusant l'amour jusqu'à en mourir, et Signoret le sollicitant jusqu'à en mourir également, sont l'un et l'autre d'une vérité qui est celle de la vie. Ils sontuniques et pourtant ils sont bien tous les deux les dénominateurs communs de millions d'hommes et de femmes pour qui l'amour est lui aussi, en fin de compte, un naufrage.

Pascal Jardin