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Spiros Stathoulopoulos : " Un balancement de l’âme humaine entre deux pôles"

Après un premier film tourné tourné en Colombie (PVC-1, inédit en France), le réalisateur arpente les monastères de Metéora, en Grèce.

Metéora est une histoire d’amour énigmatique entre un moine et une nonne. Quelle est la relation entre la topographie dans le film et le thème de l’histoire ?

Le thème principal de Metéora est le balancement de l’âme humaine entre deux pôles. Le premier pôle, c’est la vie en communauté, celle des moines et des nonnes. L’autre pôle, c’est la vie en société en tant qu’individu. Leur amour contraint Theodoros et Urania à choisir entre les deux. Dans le film, cette polarité est également inscrite dans la topographie : en haut, la vie dans la communauté ; en bas, l’individu. Au milieu, c’est l’entre-deux, ce que j’appelle la « zone de suspension » - une zone de conflit où l’âme humaine doit choisir la direction à prendre.

L’histoire est intemporelle. Elle pourrait se tenir aujourd’hui comme au Moyen-Age. Metéora est intemporel parce que la lutte dans le film est intemporelle. Ce conflit entre la chair et l’âme a toujours existé. Cette intemporalité est représentée visuellement dans le film : les moines s’habillent de la même façon depuis mille ans, les monastères n’ont pas changé depuis leur construction, il en va de même pour les rochers. A côté de ça, certains détails sont modernes. Par exemple, un agriculteur vêtu d'un jean utilise des outils modernes pour gonfler la peau de la chèvre. Le décor est donc à la fois moderne et archaïque.

L’intention est de montrer qu’il existe des thèmes fondamentaux qui ont toujours existé. Et que nous sommes toujours en train de les discuter.

Quelle est votre expérience personnelle de la religion orthodoxe ?

J’ai été élevé dans un environnement où la religion était très présente, tant du côté de ma mère que de celui de mon père. A Thessalonique, il y avait de très nombreuses églises orthodoxes à proximité de là où nous habitions. Les Grecs nés avant la Seconde Guerre mondiale sont la dernière génération d’orthodoxes très disciplinés qui fréquentent régulièrement les églises (comme ma grand-mère, que j'ai convaincue de jouer dans le film).

Durant mon enfance, on a fait un voyage du nord au sud de la Grèce. Quand nous sommes arrivés dans la région des monastères, je les ai aperçus pour la première fois par la fenêtre. J’avais déjà vu avant la beauté de la nature et aussi la beauté créée par l’homme, mais c’était la première fois que j’ai ressenti une harmonie parfaite entre un phénomène naturel et l’un des chefs-d’oeuvre architecturaux les plus marquants de l’humanité. Cette image s’est inscrite en moi. Aujourd’hui, j’explore à nouveau cette vision non pas à travers le pare-brise d’une voiture, mais à travers une lentille de caméra – en entrant cette fois dans la vie monacale orthodoxe qui est responsable de cette création miraculeuse.

Quelle est la genèse des animations et quelle est leur fonction ?

Je pensais que l’utilisation d’icônes orthodoxes serait un outil narratif visuel idéal compte tenu du fait qu’ils appartiennent à l’univers de l’histoire. Mais pour encourager la puissance de la narration visuelle, il fallait donner vie à ces icônes. Leur animation communique les pensées et sentiments des personnages et sert de plateforme au développement de l’histoire. Les animations ont également été utilisées pour convoquer nombre d’autres mythes, de paradoxes et d’allégories grecques ou bibliques. Ceux-ci tissent des parallèles sous-jacents avec l’histoire, comme Achille et la tortue, Thésée et Ariane dans le labyrinthe du Minotaure, la rédemption par le sang du Christ, et, bien sûr, Adam et Eve. (...)

Pouvez-vous décrire comment vous avez filmé les monolithes, le ciel et les paysages ?

La lumière dans cette zone est très particulière, surtout pendant la transition entre le printemps et l’été. Les ciels sans nuages prédominent en été mais, à la fin du printemps, ils peuvent devenir presque « mythologiques ». Dans la matinée, un épais brouillard s’accroche souvent dans les vallées entre les monolithes, créant une atmosphère inquiétante. Plus tard au cours de la journée, les nuages cèdent la place à un soleil de plomb, un ciel limpide et la température dépasse aisément les 40 °C. Le but était de capturer cette transition. J’ai choisi d’utiliser une lentille anamorphique et de filmer en Cinémascope afin de capturer l’immensité des paysages, et j’ai étudié de près la lumière et le comportement des nuages afin de les utiliser comme une ressource narrative.

Quel est le rôle du flûtiste et de l’ermite ?

Le flûtiste et l’ermite sont les personnages secondaires les plus importants. Ils constituent des marches dans « l’échelle » que le moine monte et descend entre la communauté et la société. En quête de son individualité, Théodoros s’éloigne de la communauté et trouve l’ermite, qui a décidé de vivre dans l’isolement, de priver son corps de sommeil et de nourriture afin d’appréhender quelque chose de Dieu que l’on ne peut éprouver qu’en s’affranchissant des aspects matériels. Le moine appartient à une communauté qui s’efforce également d’approcher cet état spirituel, mais en tombant amoureux, il doit rejeter les règles de sa communauté et s’en trouve déchiré intérieurement. Sa lutte le conduit au flûtiste dans la vallée, une personne non croyante qui vit seul au milieu de ses bêtes et ses champs. Son amitié pour le flûtiste renforce son libre arbitre et ses sentiments pour la religieuse.