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Une société si parfaite et correcte que la mort n'y a plus sa place

Une histoire racontée comme de l'au-delà. Une ville ouverte qui ressemble pourtant à une prison. Une gentillesse générale qui devient inquiétante. «J’ai voulu créer une ambiance cinématographique un peu semblable à celle de Sixième Sens, dit il, et j’ai aussi été chercher du côté de l’esthétique du réalisateur Roy Andersson... explique Jens Lien dans les notes de production de Norway Of Life (The Bothersome Man).

"Norway Of Life (The Bothersome Man) est le tableau accablant d’une société dénuée d’émotions, pas très éloignée de notre propre société. Mais une société qui est devenue tellement parfaite et correcte que la mort n’y a plus droit de cité. Une société où tout fonctionne, mais d’où les émotions sont absentes, oubliées depuis longtemps. Les situations sont familières. Cette ville est presque l’Oslo d’aujourd’hui, avec un petit quelque chose qui ne colle pas. Trop lisse, sans relief. Cette ultra-normalité crée un sentiment d’inconfort qui ne cesse de croître. Face à toute cette gentillesse, Andréas ne peut s’en prendre à personne d’autre qu’à lui-même. Vivant dans un monde sans vie, il est peu à peu détruit par la soumission impassible des autres.

Norway Of Life est un cauchemar absurde dépeint de façon stylisée. Un film d’horreur dans un décor de tous les jours. Le début du film est filmé façon western avec de larges prises de vues dans un paysage désolé sur une musique languissante. Le héros, Andréas, arrive dans ce lieu désert. Il ne sait pas d’où il vient ni où il va. La trame de l’histoire est un peu celle d’un film qui se déroulerait dans une prison. Andréas arrive dans un endroit nouveau, le système lui fait peur. L’histoire est racontée comme de l’au-delà. Andréas arrive dans un nouveau monde. Est-ce le paradis ou bien l’enfer ? Tout paraît impeccable, mais Andréas se sent à part. Il rêve, tombe amoureux, il a soif d’autre chose, ce qui n’a pas l’air normal et semble même assez navrant aux yeux des autres. Il essaie de s’évader, échoue. Il faut qu’il s’adapte, et à la fin, il se met à creuser un trou dans un mur. Les personnages expriment leurs ressentis a minima. La tension monte, la solitude que ressent Andréas devient palpable. C’est un cauchemar, mais jamais il ne hurle son désespoir.

Le parti pris dans Norway Of Life est celui d’une esthétique où les larges prises de vue permettent de construire un univers qui reflète ce que vit et ressent Andréas. Les compositions sont tranchées. Les décors, dans des tonalités grises, sont ceux d’une ville spécifique qui donnent au film un univers plus large. Les rues sont parfaitement propres, sans voitures, tout est en ordre, il n’y a rien qui dépasse. Ca pourrait être Oslo, c’est sans âme.

Le film a cette façade bien lisse, presque avenante, mais très vite le public remarque qu’il y a quelque chose qui cloche. L’inadaptation d’Andréas à cette ville donne une couleur de plus en plus grotes- que à cette apparence parfaite et correcte. Les rues de la ville sont parfaitement propres, «épurées» de leurs voitures, de leurs signaux routiers et autre mobilier urbain, ce qui ajoute à la sensation d’étrangeté.

Dans cet univers chorégraphié et contrôlé, certaines scènes rompent brutalement avec l’esthétique dominante, créant un déséquilibre, comme celui qui existe chez Andréas. Quand il rentre chez lui après sa tentative de suicide, sa femme n’exprime aucune émotion en le voyant en sang, complètement déguenillé, et elle lui annonce tranquillement que des amis les invitent à venir faire du karting. La scène s’arrête brutalement et on le voit juste après en train de tourner en rond, au volant d’un karting sur un circuit. La scène est filmée avec une caméra agitée, en plans serrés et ultra serrés sur son visage qui exprime toute la turbulence de ses émotions et ressentis. Le public voit qu’Andréas est bien vivant et il se sent proche de lui. Andréas ne s’enfonce pas dans l’apathie quand il réalise qu’il est piégé. Il n’accepte pas son sort, il devient agressif. Il est vivant et veut agir.

Les images sont dans les tons pâles et gris. La palette de couleurs est limitée. Les décors racontent eux aussi le vide et l’absence de vie des personnages. Les mouvements de caméra sont très lents, mais parfois aussi en plans larges, travelling, et des plans structurés, chorégraphiés. J’ai voulu arriver à faire sentir que sous la surface bien lisse, il y a quelque chose qui est au bord de l’explosion."

Jens Lien