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Ursula Meier : Après "Home", un film vertical

Son premier film était un voyage immobile avec une famille vivant sur une autoroute en construction (Home); la réalisatrice suisse raconte commet elle a eu envie, ensuite, de raconter avec L'enfant d'en haut l'histoire d'un ado pris entre le monde des riches, qui skient "en haut" et la plaine ouvriers, "en bas", où se construisent les cités.

Un souvenir

Bien après m’être plongée dans l’histoire de L’enfant d’en haut, le souvenir d’un jeune garçon m’est soudain revenu en tête. J’ai grandi aux pieds du Jura et “monter” en station en hiver pour aller y skier était quelque chose de très banal et faisait partie de notre quotidien. Il y avait un garçon qui venait très souvent skier seul alors que nous étions toujours en groupe. Il skiait très mal et fonçait à toute allure sur les pistes, comme enivré par la vitesse et la prise de risque. Il semblait avoir un tel plaisir d’être “en haut”... Ce garçon m’intriguait jusqu’au jour où j’ai appris qu’il était interdit d’entrée aux restaurants d’altitude car il était soupçonné de voler les clients.

Les gens qui travaillaient en station nous avaient recommandé de faire attention à nos affaires et de nous tenir à distance. Mais ce petit voleur ne cessait de me fasciner peut-être parce qu’il n’avait pas sa place dans un tel décor, n’appartenant pas au milieu social qui a les moyens de se payer du matériel de ski, un abonnement... Ses vols ont continué et il a fini par être définitivement interdit de monter en station par le téléphérique. Ce jeune voleur, sans amis, skiant comme un fou sur les pistes enneigées du Jura restera un anonyme et un mystère pour moi. J’avais alors à peine douze ans, l’âge de Simon, et m’en souviens encore.

Un film vertical

Après avoir réalisé un film horizontal Home le long d’une autoroute, un monde parallèle qui défile à quelques mètres des fenêtres d’une famille, j’ai eu le désir de réaliser un film vertical rythmé par le mouvement incessant entre le bas et le haut, entre une plaine industrielle et sa station de ski dans la montagne. Le lien entre ces deux mondes : un téléphérique qui glisse dans le vide de l’un à l’autre, qui monte vers la lumière puis redescend sous la couche de nuages.

En haut, ce sont les riches touristes venant des quatre coins du monde et glissant au soleil sur les pistes enneigées. En bas, c’est la plaine industrielle, continuellement à l’ombre, où la neige a fondu, avec ses cheminées qui ne cracheront bientôt plus leurs fumées, et ses tours HLM isolées au pied des montagnes.

Tout comme dans Home, l’histoire de L’enfant d’en haut fait corps avec le lieu qui n’est pas un simple décor mais est déjà porteur de l’histoire. Il m’est essentiel dès la genèse d’un projet, de trouver la forme du film et son énergie, ce qui le tend, son nerf en quelque sorte. Il n’y a pas d’un côté le fond et d’un autre côté la forme, mais une alchimie entre les deux qui opère dès la naissance du projet et les premières lignes

Entre le haut et le bas...

L’enfant d’en haut raconte l’histoire d’un enfant qui veut s’élever dans tous les sens du terme, une élévation physique, sociale et financière. Alors que le bas n’est qu’abîme, boue et brouillard, au sens météorologique mais aussi symbolique, le haut est comme le jardin des délices : soleil, neige imma- culée, argent, frime... Simon s’y sent valorisé tout en restant anonyme derrière ses lunettes de ski volées. Il y est comme sur une scène de théâtre : il a un rôle, s’inventant une vie avec des parents riches, la lumière et un costume.

En bas, Simon a un mauvais rôle qu’il accepte sans broncher, comprenant qu’il vaut mieux avoir un petit rôle auprès de Louise, que pas de rôle du tout. Tout au long du film, Simon est écartelé entre le haut et le bas. Ses nombreux allers-retours dans la benne locale qui relie la plaine industrielle à la station de ski ponctuent et donnent le battement de cœur du film.

Alors que Simon veut s’élever et réussir, Louise est tirée vers le bas. Déçue et en colère contre le boulot, contre les hommes, la vie semble ne pas l’avoir épargnée. Au lieu de combativité et de débrouillardise, Louise a choisi de démissionner, de se laisser aller, de vivre au jour le jour. Elle ne cherche pas à s’en sortir mais à fuir sans cesse à l’horizon en empruntant la grand-route qui longe la montagne.

C’est par cette route qu’elle reviendra après une longue absence. Le point de rencontre entre le haut et le bas, entre l’arrivée de la télécabine et la grand-route (le vertical et l’horizontal) est le casier de Simon situé au pied du téléphérique. Ce casier est la loge de Simon : c’est là qu’il se change, se transforme, soit pour redevenir l’enfant du bas, soit pour devenir un enfant du haut, d’apparence bourgeoise, poli, serviable mais petit voleur...

Les coulisses

Le récit qui se déroule sur toute une saison de ski (de Noël à Pâques) pénètre les coulisses de cette industrie touristique, appelée très sérieusement “l’or blanc”, que sont les stations de ski. La découverte de la vie des saisonniers à travers le regard de Simon permet de faire découvrir l’envers de ce décor. En ce sens L’enfant d’en haut porte un regard singulier sur le monde des stations de ski qui a été presque uniquement porté à l’écran à travers la comédie ou une certaine “imagerie” de la montagne (beaux paysages de montagnes enneigées, prouesses de skieurs ou surfeurs...).

Dans ce monde-là, Simon est comme une petite fourmi au travail, volant, portant, tirant, grattant la neige, cachant les skis, les ramenant en plaine en les sanglant puis les traînant sur son bob qui ne lui sert pas à jouer comme un enfant mais à travailler comme un adulte. Simon devient à sa façon, un travailleur saisonnier.

J’ai eu la chance, l’hiver qui a précédé celui du tournage, de pouvoir suivre sur une longue période la police d’une station de ski. J’ai pu ainsi, accompagnée par moments par mes coscénaristes, m’immerger totalement dans les coulisses de la station. La chef opératrice, Agnès Godard, m’a aussi rejointe à plusieurs reprises en plaine et en station de ski. Nous avons ainsi pu nous imprégner peu à peu de ce monde si singulier afin de trouver ensemble des réponses esthétiques propres à cette histoire