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Vincent Paronnaud : "Un excitant jeu d'équilibriste..."

Dessinateur sous le pseudo de Winshluss, Vincent Paronnaud est pour la seconde fois le complice de Marjane Satrapi au cinéma. Il revient sur l'adaptation de Poulet aux prunes (la BD) et raconte sa première confrontation à cette faune un peu particulière qu'on nomme les acteurs ; lui qui longtemps les admira sans avoir le droit de les regarder.

Qui, de vous ou de Marjane, a émis le premier l’idée d’adapter Poulet aux prunes ? Et de ne pas en faire un autre film d’animation ?

Je ne me souviens plus mais je sais qu’au moment où on finissait Persepolis, on a ressenti tous les deux le besoin de penser à autre chose et on a commencé à se projeter dans l’avenir… Très vite, on a parlé de Poulet aux prunes. Très vite aussi, on s’est dit qu’on allait faire un film avec des acteurs pour nous changer de ce travail monacal et austère qu’est l’animation…

Si l’adaptation des quatre albums de Persepolis avait été quelque chose de lourd, sur tous les plans, aussi bien pratique que psychologique et humain, s’il avait fallu faire beaucoup de sacrifices dans le récit de Marjane, le format de Poulet aux prunes rendait ce travail-là plus simple, plus évident. Il y avait dans cette histoire plus d’air, plus d’espace où s’immiscer, plus de liberté possible.

L’album a une structure efficace et très rythmée, puisqu’il est découpé en journées, et, en même temps, sa narration éclatée, avec des flash-back, des avancées dans le temps, des digressions, des rêves, permet de pouvoir partir dans des directions différentes, de laisser libre cours à l’imagination… Il y a dans le livre un côté puzzle qui me plaisait beaucoup et qui était très stimulant. J’aimais bien cette idée d’un homme qui se couche pour mourir et qui, en attendant la mort, pense à des tas de choses, j’aimais bien ces moments où il s’ennuie et où son esprit divague… J’avais le sentiment qu’on pouvait tenter des choses au niveau de la mise en scène…

Une fois encore, était-ce facile de vous approprier un univers qui n’est pas le vôtre ?

Marjane aborde effectivement des thèmes qui ne sont pas du tout les miens. Il y a chez elle quelque chose de romanesque, de sentimental, voire de naïf qui n’est pas du tout dans mon registre. Mais c’est justement cela qui m’intéresse intellectuellement. La seule question que je me pose alors c’est : « Comment raconter ça ? ».

L’idée de raconter une love story à l’ancienne, mêlée à des sentiments exubérants et même à un certain burlesque, m’intriguait. Je me demandais comment on allait pouvoir entraîner le spectateur avec nous dans cette histoire en jouant sur des styles différents, comment on allait l’embarquer, le mettre en empathie avec les personnages tout en explosant le récit en permanence, comment on allait pouvoir créer de l’émotion tout en restant ludiques, et jusqu’où on pouvait aller... C’était un jeu d’équilibriste excitant.

N’avez-vous jamais peur de vous y perdre, vous personnellement ?

Non, jamais. Parce que je sais exactement pourquoi j’y vais, parce que j’aborde ce travail de manière très honnête. Et puis, avec Marjane, même si on est très différents, on est aussi très complémentaires. On s’entend au moins sur quelques points. Il lui arrive, à elle aussi, d’être parfois désespérée ! Et puis, on aime bien rire ensemble. On aime tous les deux mélanger la gravité au burlesque, et des idées presque “cheap” à des trouvailles grandioses…

En fait, ce n’est possible d’intégrer l’univers de quelqu’un d’autre que s’il y a de la place. Et chez Marjane, il y a de la place. Même graphiquement, vu la sobriété de son dessin, il y a de la place. L’inverse serait sans doute plus difficile, en raison justement de mon style et de mon univers qui est bel et bien un univers d’athée ! On aime vraiment beaucoup travailler ensemble, on continue de se surprendre et on est très vite d’accord sur le fond, sur les directions dans lesquelles on veut aller.

À propos de directions, on a le sentiment que vous avez voulu avec Poulet aux prunes vous amuser avec tous les cas de figure possibles, du mélo au sitcom, en mélangeant les genres et aussi les styles visuels… Comme si vous aviez conçu ce film comme un hommage au cinéma.

C’était en effet un de nos points de départ. Est-ce le fait de travailler pour la première fois avec des acteurs, de tourner en studio, de recréer un univers de A à Z, en construisant des décors et en jouant avec des maquettes ? En tout cas, cela nous paraissait cohérent avec ce projet, avec cette histoire.

Ce n’est pas parce que c’est une histoire grave qui se passe dans l’Iran des années 50 qu’on devait être réalistes, qu’il fallait s’interdire le rêve, l’imaginaire, la fantaisie. C’est là où, avec Marjane, on s’entend bien : on aime bien désamorcer, contrecarrer le destin. Un des personnages du film dit d’ailleurs : « Je prends le destin et je le brise ». On a voulu faire pareil avec le film. Très vite, on s’est dit qu’on allait faire des clins d’oeil au cinéma qu’on regardait enfants et adolescents. On s’est dit, même si Marjane déteste l’expression, qu’on avait là l’occasion de crier notre amour du cinéma.

Nous sommes fascinés par les mêmes films. Je me souviens, quand j’avais 10,12 ans, mon père m’interdisait de regarder la télé, alors je regardais le Ciné Club en cachette, tard le soir. Le plus souvent, c’étaient des films étrangers, avec des sous titres. Je regardais ces classiques avec, en plus, le sentiment d’être un hors-la-loi, c’était donc deux fois mieux ! On avait envie de faire au départ quelque chose d’assez classique pour pouvoir sauter ensuite dans des registres plus bizarres ou plus burlesques, ce qui n’empêchait pas les réflexions philosophiques sur la mort…

C’est pour ça qu’il y a à la fois Sophia Loren et Murnau, Lubitsch et Hitchcock, des marionnettes et de l’animation…

L’ambition était de porter sur cette histoire un regard contemporain, en jouant avec des références, et des éléments esthétiques qui nous sont propres. Le danger était de faire un patchwork sans unité, on a donc beaucoup travaillé en amont les transitions, pour que ce soit fluide, que ça ne paraisse pas trop laborieux, pour que le spectateur s’amuse avec nous dans ce curieux jeu de piste, s’engouffre dans les portes qui s’ouvrent… Comme si le spectateur était actif. On n’est pas là pour lui asséner des vérités mais plus pour le stimuler.

C’est une approche qui nous est assez naturelle, peut-être parce que, ne venant pas du monde du cinéma, on est assez décomplexés. On n’est pas innocents pour autant. Des films, j’en ai vus beaucoup. Marjane aussi. Et moi, quand un film m’a marqué, je le regarde plusieurs fois pour comprendre pourquoi il m’a marqué - et comment. Pourquoi tel montage fonctionne là et pas là ? Pourquoi tel metteur en scène réussit son coup et pas tel autre ?

Bien sûr, je n’ai pas tout le temps les réponses mais c’est stimulant de les chercher. Pour Marjane, c’est un peu pareil. Ensuite, bien sûr, il y a notre instinct qui nous guide, qui nous dit si c’est bien ou pas.

Comment vous êtes-vous préparés à cette nouvelle expérience d’un film “live”?

On savait que c’était un film compliqué, qu’il fallait lui trouver son rythme propre qui n’est pas celui de la BD.

On a donc beaucoup réfléchi aux cadres, aux mouvements, à la mise en scène pure et pas juste au style… On a fait tout le film en animatic, on a fait des tests, des essais, on a joué des scènes qu’on a filmées et qu’on a intégrées à l’animatic, on a commencé à bosser la musique, qui est essentielle, avec Olivier Bernet, le compositeur, qui nous faisait des maquettes…

Je ne voulais pas me retrouver au montage sans biscuit ! Je me suis rendu compte que ce n’étaient pas forcément les plus belles images qui racontaient le mieux ce qu’on voulait raconter. Ça m’a rendu très vigilant sur le plateau, ça m’a empêché d’être subjugué par ce qu’on voit en direct…

Au moment du tournage, on avait ainsi une idée assez précise des séquences. Heureusement, parce que, neuf semaines de tournage, avec énormément de séquences à tourner, de décors différents, de lumières différentes, ça ne laisse pas beaucoup de temps pour réfléchir. C’était bien de pouvoir s’appuyer sur ce qu’on avait fait en amont. C’était un peu rude mais ça s’est très bien passé. Sans doute aussi parce qu’on était très bien entourés.

Qu’est-ce qui vous a fait choisir Christophe Beaucarne comme chef opérateur ?

C’est notre productrice, Hengameh Panahi, qui nous l’a présenté et ça a tout de suite collé entre nous. Moi, j’avais besoin d’un chef op qui m’apprenne en quelque sorte le métier. Il m’a expliqué les focales, la lumière… Il a été très précieux. On est vite devenus proches. Christophe est non seulement très doué mais il gère aussi très bien la tension que génère l’installation des lumières sur un plateau.

Udo Kramer, le chef décorateur, nous a également impressionné. Il est arrivé avec une sorte de petit livre d’ambiances. Il avait imaginé le film au vu des références qu’on avait citées dans le scénario et il avait tout juste. Comme on avait bien sûr des problèmes de budget, il a trouvé des astuces pour recycler des décors sans que ça ait l’air étriqué. Il avait une parfaite compréhension du projet.

Si vous avez le compositeur, le chef op’, le chef déco, le créateur de costumes, la maquilleuse qui sont raccords avec votre projet, ça facilite beaucoup les choses. D’autant que si sur le dessin animé, on peut intervenir jusqu’au tout dernier moment - et on ne s’en est pas privé sur Persepolis, ici c’était impossible. Une fois que le décor est fait, il ne nous appartient plus.

Vous avez tourné à Babelsberg…

Psychologiquement c’était bien d’être ailleurs qu’à Paris, d’autant que j’adore Berlin… C’était beau de voir, dans cet immense hangar où l’on tournait, des bouts de décor qui traînaient partout, comme des lambeaux de rêve.

Parfois, d’ailleurs, il m’arrivait de me sentir presque extérieur et de trouver magique ce qui avait été construit en oubliant que c’était pour notre film !

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris sur le plateau ?

Les acteurs, je pense… C’est quelque chose que je connaissais mal, les acteurs… Bien sûr, il y a les décors, il y a cette maison incroyable, ce bout de rue… Lorsqu’on les découvre, on se dit : « Ah, c’est vraiment beau ! »

Mais les acteurs, c’est autre chose… On les avait choisis ensemble avec Marjane, on en avait beaucoup parlé, on les avait rencontrés. Mais pendant la préparation, c’est plus elle qui a été en contact avec eux. Et puis, je pense qu’on ne comprend bien ce qu’est un acteur que quand on le pratique. Les voir au travail est impressionnant… Je m’en suis encore mieux rendu compte au montage. J’ai été épaté par leur précision, leur sens du rythme, leur manière de parler… C’est peut-être ça qui m’a le plus surpris, d’être ému au montage par les acteurs…

Était-ce facile de leur faire comprendre à quoi allait ressembler le film une fois terminé ?

Aux acteurs, oui, c’était assez simple… Quand je parlais tout à l’heure de l’instinct qu’on a, avec Marjane, pour choisir les gens avec qui on travaille, je parlais d’eux aussi évidemment. Leur adhésion au projet était tellement forte que tout s’est fait naturellement.

Pour Poulet aux prunes, vous avez retrouvé votre compositeur de Persepolis, Olivier Brunet…

On est dans un projet un peu “old school”, on voulait quelque chose de très orchestré, de symphonique. On voulait de l’emphase, du romantisme, mais aussi des moments plus comiques. Le travail qu’Olivier a fait en amont a été essentiel puisqu’on a commencé le tournage en ayant déjà une structure très rythmée du film… ça a été un moment terrifiant et génial pour lui de travailler avec un orchestre philharmonique et puis, surtout, sa musique est belle.

Nous avons également retrouvé notre monteur, Stéphane Roche. Son premier boulot sur le film a été de réaliser l’animatic. Après, une fois que le tournage a commencé, il faisait un pré-montage au fur et à mesure pour voir si ça fonctionnait, s’il nous manquait des scènes… C’était comme un troisième oeil capable d’avoir assez de recul pour faire l’analyse de ce qu’on était en train de faire. Ensuite, il a fait le montage, et là on était présents tous les deux, Marjane et moi.

Il arrive à trouver sa place entre vous deux ?

Oui, ce n’est pas simple ! Mais il est tranquillement obsédé par le travail, par le projet, c’est pour ça qu’il s’en sort nerveusement ! Il est indispensable à notre travail… Il fait partie de ces gens que j’ai croisés sur un court métrage, avec lesquels on a travaillé sur Persepolis et avec lesquels on continue d’avancer.

Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat

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