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Virginie Wagon : " Marie prend le risque de tout perdre : son mari, son enfant, son confort"

Qu'est ce qui se passe lorsqu'on est trois dans un couple ? Quand le mari ne le sait pas puis quand il le sait ? Et lorsqu'il le sait, quand sa femme ne veut rien lui dire ? La réalisatrice du Secret cherche la réponse à quelques questions mystérieuses.

A l'origine...

A l'origine, il y avait le personnage.

Une femme que j'ai voulu assez lisse, assez discrète, sans problème particulier.

Une femme qu'on croise dans la rue tous les jours. Qui peut être vous ou moi.

Une femme anonyme parmi tant d'autres.

Montrer au plus intime comment petit à petit cette femme en venait à se déporter de sa vie.

Sans bruit, sans remous particulier, comme ça, l'air de rien.

Je ne voulais pas qu'on incrimine sa vie, qui lui convenait plutôt bien : un métier où elle excelle, un mari aimé et aimant, un enfant "merveilleux", mais plus l'émergence d'un sentiment insidieux, diffus, de " quelque chose qui manque " sans que Marie sache vraiment mettre un nom dessus.

La rencontre avec Bill est le détonateur. Elle m'intéressait par ce qu'elle représente pour Marie, une absence totale de repères.

Bill n'exerce sur Marie aucune contrainte. Elle est entièrement libre, c'est à elle de mener la relation.

Dans ce lieu insolite, en présence de cet homme qui parle une autre langue et dont elle ne sait rien : tout est ouvert. J'ai voulu faire briller Bill comme une figure, épurer la relation à l'amant pour ne pas en montrer ce que tout le monde connaît.

Il me fallait ensuite traiter le couple Marie-François.

Qu'est ce qui se passe lorsqu'on est trois dans un couple ? Quand le mari ne le sait pas puis quand il le sait ? Et lorsqu'il le sait, quand sa femme ne veut rien lui dire ?

J'avais besoin que Marie devienne d'une violence extrême, qu'elle prenne le risque de tout perdre, tout ce qui l'attache : son enfant, sa famille, son confort.

Que le film la pousse jusque là, jusqu'à ce point de non retour.

Montrer que cette femme ne pourra plus jamais être ce qu'elle était au début du film et qu'elle le sait.

C'est finalement l'histoire d'une femme qui vit en couple, c'est à dire à deux, et qui s'est fait un peu broyer par la machine du deux, où l'on se doit d'être transparent à l'autre.

Elle a envie de redevenir une. De réintégrer des zones d'incertitude, d'inconfort.

A la fin du film, elle appréhende mieux la part d'ombre qu’elle porte en elle et qui forcément nie l'autre, au sein d'un foyer.

Je ne réponds pas sur l'avenir du couple Marie-François. La fin est ouverte.

Au spectateur de finir l'histoire...

Choix et Travail avec les comédiens

Personnage de Marie Colvant interprété par Anne Coesens

J'avais envie de prendre un visage inconnu, sans image auprès du public. Je trouvais que c'était important pour le rôle, cette virginité là.

Je cherchais une femme avec une forte intériorité, un aspect extérieur un peu lisse, un peu distant et en même temps une sensibilité à fleur de peau.

Je la voulais à la fois mystérieuse et proche.

Parmi la soixantaine de comédiennes que j’ai vu pour le rôle, une évidence : Anne Coesens.

Je crois que ce qui me touche le plus, c'est la grâce qu'elle a dans le film. A chaque instant.

Pêle mêle ce qui m'a plu : son côté un peu sage, sa réserve discrète, sa froideur dans la violence, ses éclats de rire brutaux, la photogénie de son visage extrêmement changeant, sa peau si blanche.

Anne est quelqu'un de très bosseur qui d'emblée joue juste. J'ai essayé de lui donner confiance pour qu’elle aille plus loin, pour qu’elle s'étonne elle même.

Elle a donné beaucoup à Marie.

Personnage de François Colvant interprété par Michel Bompoil

Je cherchais un homme au physique un peu intemporel pour représenter un mari type.

L'important au départ c'était qu'on sente François bien dans sa vie, certain de ses repères. Il fallait qu’on comprenne l’amour de Marie pour cet homme. Il fallait donc qu’il ait du charme. Sa fragilité devait apparaître plus tard dans le film.

J'ai tout de suite été séduite par l’ humour de Michel Bompoil, la pétulance de son regard. J'ai voulu faire de François quelqu'un de vivant, chaleureux, d'emblée sympathique, humain même dans ses travers. Et aussi quelque chose d'enfantin, toujours émouvant chez un homme. Michel m'apportait tout ça.

Nous avons travaillé ensemble l'évolution de son personnage. Dans la dernière partie, la bascule était subtile entre une souffrance énorme et une violence qui le dévastait soudain. Il fallait que le personnage de François s'accapare la fin du film, pour exister pleinement.

Michel est un comédien généreux, qui donne beaucoup. Au réalisateur d'attraper ce qui l'intéresse. Ma direction d'acteur a été à l'opposé de celle d'Anne : il a fallu que je le limite, que je lui mette des contraintes.

Au final, face à Bill et Marie, il est porteur de beaucoup d'humanité.

Personnage de Bill West interprété par Tony Todd

J'ai eu un mal fou à le trouver. J'ai dû écumer en casting Paris, Londres, New York avant de le dénicher à Los Angeles.

Il me fallait un physique, une présence très forte.

Les premiers essais que j'ai vu sur cassette vidéo, d’après mes indications de jeu m'ont effrayé : non pas au niveau de sa prestation de comédien qui était bonne, mais au niveau de ses mensurations : deux mètres, des mains qui font la longueur de la cuisse de ma comédienne, renommé pour le personnage de "Candyman" où il interprète un monstre...

J'ai pensé qu'il était trop... tout !

Le temps a passé. Un matin je me suis réveillée en me disant que c'était lui. Aussi simple que ça.

Nous nous sommes parlés par visiophone, moi dans un studio à la Défense, lui chez son avocat à L.A.

J'ai démarré mon tournage : 11 semaines prévues.

Tony Todd devait arriver pour tourner, les deux dernières semaines.

Difficile pour moi de juger mon travail : les trois quart du film étaient en boite et il me manquait un de mes personnages principaux, sans lequel le film ne pouvait pas exister.

Angoisse.

Il arrive et ... tout se passe bien. Moins impressionnant en vrai qu'en vidéo !

Un interprète sur le plateau nous sert de lien et facilite nos échanges. On répète les scènes le soir ou le matin tôt. Tony est très professionnel, "à l'américaine", il apporte à Bill sa dimension. Il s'amuse du personnage, se prête facilement aux scènes de nu. Le courant passe avec Anne.

Seule difficulté : J’ai écrit un personnage qui a une fêlure et qui n’en laisse rien voir.

C’est un personnage dont le principe même est qu’il n’évolue pas, ce qui frustrait parfois Tony, qui avait besoin de s'appuyer sur des ressorts psychologiques.

A la fin du tournage, un grand compliment : il me remercie de lui avoir donné son premier rôle "d'humain".

 

Virginie Wagon