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Youssef Chahine : " Divertissement est pour moi un mot noble..."

Dans un entretien pour le dossier de presse à la sortie de son film, Youssef Chahine l'affirme :  pour lui, "il n'y a pas de cinéma sans divertissement"...

Vous dites souvent qu'on ne se lance pas dans un film par hasard ou par caprice. Quel a été cette fois l'événement qui a déclenché en vous l'envie de tourner cette histoire ?

J'ai décidé de réaliser Silence... on tourne pour représenter le héros masculin qui est pour moi malheureusement très représentatif d'une nouvelle génération d'hommes en Orient. Le système merdique dans lequel nous vivons, qui ne cherche qu'à enrichir les riches et à étouffer les classes moyennes, a fini par créer un type d'être humain, très répandu aujourd'hui, l'arriviste. Lamei, le héros du film, ne veut pas travailler, il veut profiter des femmes, il n'a aucune morale et il est prêt à tout pour avoir de l'argent. Cette attitude est évidemment encouragée par un système qui entretient la corruption à tous les niveaux. J'en veux beaucoup à ce personnage. Il me met très en colère !

Après plusieurs films graves, engagés, comme L'Emigré, Le Destin, ce film marque un retour au divertissement. Eprouviez-vous le besoin de changer d'air ?

Ce n'est pas tout à fait cela. Je respire toujours le même air. Le mot divertissement est pour moi un mot noble. Il n'y a pas de cinéma sans divertissement. Ce que j'aime, et ce que je revendique, c'est le mélange des genres. Passer du drame à la comédie, c'est cela qui m'excite. J'aime le désordre dans l'art comme dans mes émotions. Je suis pagaille. Je vais vous donner un exemple. Lorsque je pense aux événements du 11 septembre, c'est une déchirure terrible pour moi, je suis anéanti et la minute suivante, je peux écouter un disque d'Aznavour et me mettre à chanter « La Mamma ». L'essentiel à mon âge, ce n'est plus d'essayer d'être un type bien. C'est d'exprimer au plus près ma propre vérité.

Le film commence par un hommage à Oum Khalsoum, la diva égyptienne. Est-ce une manière de vous situer dans la lignée de la grande comédie musicale égyptienne ?

Il se passe des événements extraordinaires en Egypte, il y a des gens merveilleux, mais nous avons été tellement enrégimentés depuis Abdel Nasser que personne ne songe à mettre en valeur les choses réellement positives. Lorsque Maghib Mafouz a obtenu le Prix Nobel, toute l'Egypte a eu les larmes aux yeux. Lorsque j'ai gagné le Prix du 50ème anniversaire à Cannes, on a assisté à une liesse populaire extraordinaire. Les gens en Egypte ont besoin d'admirer parce que c'est une façon de s'admirer soi-même. Les politiciens ont tout raté, la politique, les guerres, l'économie. Moi, je pense qu'en tant que cinéaste, il m'appartient aussi, à travers mes films, de rendre hommage aux grands noms de l'Egypte contemporaine, Maghib Mafouz, Ahmed Zouel qui a remporté le prix Nobel de Chimie.

Vous avez tourné des films politiques, historiques, intimistes, des drames ou des comédies musicales comme Silence... on tourne. Peut-on dire que ce sont toujours des films « contre » ? Contre le système, contre le gouvernement ?

Absolument. Chaque film est un combat. Je combats comme je peux avec les moyens qui sont à ma disposition. Il arrive que je risque la prison ou que ma vie soit réellement en danger. Quelque fois je lutte physiquement mais le plus souvent, je me bats avec mes mots, avec la danse ou la chanson. Comme j'ai combattu la mort. Je suis entré à l'hôpital 22 fois. A chaque fois, on m'a sauvé et je me suis échappé pour retourner sur le tournage. Qu'est-ce que cela fait de toucher la mort de si près ? Vous ne pouvez pas savoir à quel point je m'en fous. L'idée de la mort ne m'a jamais traumatisé. La mort viendra à son heure. Je ne vais pas mourir cent fois.

Vous avez introduit dans le film un très beau plan en noir et blanc, qui est un clin d'œil à la grande comédie musicale hollywoodienne. Pourquoi ?

C'est une citation empruntée à La Veuve joyeuse de Lubitsch. Un film quia marqué ma jeunesse. C'est à travers des cinéastes comme Billy Wilder, Lubitsch, Frank Capra, que j'ai appris le cinéma et que j'ai fait mon éducation artistique. Leurs films s'adressaient à la fois au cœur et à l'intelligence. Je dois dire que le cinéma d'aujourd'hui me semble souvent bien grossier à côté de celui de cette époque, même si j'aime beaucoup la nouvelle génération des cinéastes chinois de Hong-Kong qui a inventé une nouvelle manière de mettre en scène la violence.

Dans « Silence... on tourne », vous vous amusez aussi beaucoup avec les trucages ?

Je me suis permis toutes les conneries possibles et imaginables. Je ne prétends pas en imposer avec des effets spéciaux sophistiqués. Il y a une dimension enfantine dans ce que je fais. Mon but est d'amuser le public, en m'amusant moi-même. Je n'ai aucun complexe. J'emprunte aux uns et aux autres des idées qui me plaisent et je les colle ensemble. C'est mon côté bâtard, mal élevé.

Mais tes personnages de Silence... on tourne sont-ils des personnages de roman-photo ou bien ont-ils un fond de réalisme ?

Ils sont tout à fait vrais. La grand-mère, c'est moi. Elle adore Nasser qui l'a fait chier, qui a pris sa fortune. Elle a un dédain complet pour l'argent. D'ailleurs, ses bijoux la grattent et elle met sa broche dans sa poche. Son seul problème, c'est de trouver quelqu'un de bien pour sa petite-fille, un garçon qui étudie, qui est à l'Université, un être humain de qualité. C'est moi, c'est tout à fait moi !

Le personnage de la cantatrice, Malak, paraît un peu naïve, dans sa manière de se laisser séduire par le premier venu ?

Vous savez, les grands artistes que j'ai connus, surtout les femmes, ne sont, en général, pas très avertis des choses de la vie. Quand Malak se retrouve seule après le départ de son mari, elle n'est pas armée pour la vraie vie. Beaucoup d'actrices ou de chanteuses choisissent de se suicider comme Marilyn ou Dalida. Les artistes sont très vulnérables. Moi aussi, j'ai vécu des choses compliquées dans ma propre vie sentimentale. Je suis excessivement sensible mais j'ai appris à me protéger parce que je suis aussi un cocher et que je dois prendre le fouet pour battre 120 personnes sur le plateau ! Et à la fin du film Malak est sauvée par son art. Lorsqu'on s'est voué à un art, on ne doit jamais le trahir.

Et là, c'est encore vous qui vous exprimez à travers le personnage de la diva ?

Sans aucun doute. Je vais vous dire, je n'ai jamais été aussi heureux que sur ce tournage. Ce film m'a sauvé la vie. Je vous l'ai dit, je me sauvais de l'hôpital pour retourner sur le plateau, entendre à nouveau la musique, revoir un ballet. Oui, ce film a compté pour moi et j'y ai mis, je crois, beaucoup de malice !

Depuis toujours vous menez un combat acharné contre l'intégrisme islamiste que vous qualifiez au moment de la sortie de L'Emigré d'aberration tragique. Comment avez-vous ressenti le drame du 11 septembre aux Etats-Unis ?

Pour moi, les événements du 11 septembre ont été une blessure terrible. J'étais à Beyrouth en train de présenter mon film et c'était insupportable, complètement dérisoire de parler de cinéma à ce moment-là. Je refuse la toute puissance américaine mais j'aime le peuple américain qui est l'un des plus chaleureux du monde. Le conflit du Moyen-Orient me déchire. Comme Camus disait : « J'ai mal à l'Algérie », moi j'ai mal à la Palestine. Qui peut vraiment, en Palestine, faire le partage entre les terroristes et les résistants ? Mais quand je vois des images de Palestiniens danser de joie après l'attentat du World Trade Center, je suis désespéré.

Pensez-vous que les événements du 11 septembre vont influencer votre prochain film ?

Il y aura toujours pour moi avant et après le 11 septembre. Je suis un Arabe, je souffre horriblement de ce qui est arrivé et la cicatrice est là pour toujours. Inévitablement, ce qui s'est passé là doit rentrer dans mon travail puisque c'est entré dans mon être. C'est mon devoir d'en parler. Sinon, je ne serais pas moi. Je ne serais pas Jo...

Entretien réalisé par Anne Andreu