Autoportrait d'une mauvaise herbe
Introduction
Bernard Stora glisse sur les souvenirs, voyage en accéléré dans les rues de Marseille et de l’enfance. Le passé se dévide en quelques phrases : les affiches des films hollywoodiens, les copains de lycée, l’école de cinéma, les premiers pas sur les plateaux. Jusqu’à ce Noël 1965. Pause. Un vent glacial souffle sur Narbonne...
Article
Tout commence là, à Narbonne. En 1965. Bernard Stora a 23 ans ; il vient de décrocher un poste d’assistant-réalisateur sur un film qui fait voler en éclats sa grammaire du cinéma : Le Père Noël a les yeux bleus de Jean Eustache. Tout ce qu’il a pu apprendre sur les bancs de l’Idhec (l'école de cinéma qui s'appelle aujourd'hui la Fémis) explose devant « le sens intense du réel » du réalisateur de La Maman et la Putain. Ce dernier ne disait-il pas lui-même: « Avant de faire des films, j'avais beaucoup d'idées sur la mise en scène. Maintenant, je n'en ai plus aucune. » (Les Cahiers du cinéma, février 1967). Un fil que déroute Bernard Stora : « A ses côtés, j'ai compris que la technique n'était rien, ou si peu. Seul compte le propos. Et le monde qu'on trimbale avec soi.»
Dans ce moyen-métrage, on croise un jeune homme pauvre de Narbonne, qui ressemble à Eustache quelques années plus tôt. Il s'appelle Daniel et rêve de s'offrir un duffle-coat pour séduire les filles. Dans Un dérangement considérable (1998) de Bernard Stora, il est aussi question d’un manteau. Celui dont s’enveloppe Laurent (Jalil Lespert), le jour où il devient une étoile du football, abandonnant son blouson d’ouvrier pour une cape de super-héros en étoffe précieuse, luxueux cocon comme une promesse - mensongère- de protection contre la dureté du monde extérieur.
« C’est très dangereux, les saints »
« Je voulais représenter de simples gens. Ceux-là même qui étaient les héros du cinéma de René Clair ou de Jean Renoir avant de disparaître des écrans. Je voulais montrer ces gens ignorés du reste de la société, auxquels on prête une vie de drames et de larmes.» Résultat, Bernard Stora a écrit, avec Un dérangement considérable, l'histoire d'un jeune footballeur prêt à tous les sacrifices pour gravir l'échelle sociale, une Cendrillon en crampons accrochée au coup de baguette magique qui transformera la misère en gros salaire. Un buteur déterminé à dribbler contre la mauvaise fortune pour connaître la gloire, quitte à mener une existence monastique. Bernard Stora, lui, se méfie des saints. On pense à Zidane, demi-dieu adulé qui fit tomber son auréole d'un coup de tête ; il évoque plutôt le Nazarin de Buñuel, christique figure qui déclenche des catastrophes en série sur son passage.
« C'est très dangereux, les saints : ils peuvent faire beaucoup de mal en pensant faire le Bien. » Il cite l'exemple de cette institutrice, dans son film Consentement mutuel (1994), qui reproche à l'héroïne la façon dont elle élève sa fille. « C'est sûrement une excellente institutrice, très investie dans son travail. Seulement, avec la meilleure volonté du monde, elle s'arroge le droit de juger l'autre… Quand on écrit un scénario, c’est ce qui est intéressant : montrer les mécanismes pervers qui, à partir d'une action qu'on pense juste, entraînent des effets parfois dramatiques. » Ses proches s’inquiètent parfois des ombres qui pèsent sur ses films. Elle tiennent sûrement un peu à cette observation quasi scientifique de l’enchaînement des faits, avec leur explosive charge aléatoire, à cette façon de s’approcher, au plus près, du moment, crucial et douloureux, du choix.
Que ce soit sur le grand ou le petit écran, Bernard Stora campe ses personnages dans ces moments décisifs où ils sont confrontés à la nécessité de tracer une route. Qu’il s’agisse du héros du Jeune marié (1983), qui croise la femme de sa vie le soir de ses noces, ou du général De Gaulle, dont il a mis en scène la traversée du désert dans le téléfilm Le Grand Charles (2005). Qu’il soit question du destin d’une nation ou de son propre avenir. Dans Consentement mutuel, Jeanne et Romain choisissent de divorcer. Laurent, le héros d’Un dérangement considérable, lui, doit trancher entre la réussite et la quête de l’amour. A chaque fois, Bernard Stora les accompagne sur ce chemin, marchant à leur rythme. « On a trop souvent tendance à réécrire l'Histoire en connaissant la fin » précise-t-il. Alors il s’emploie à dégager les influences du passé et leur poids dans le présent pour mieux restituer l’épaisseur de la réalité.
« Le pire, c’est la morale »
Dans son histoire à lui, ce qui est derrière ne pèse pas lourd - léger bagage qu’on peut emmener avec soi. « Je suis et je demeure un émigrant », commente-t-il. Ses ancêtres paternels et maternels sont venus d'Algérie et de Corse pour s'installer à Marseille au début du siècle dernier, avec la ferme intention de ne jamais revenir en arrière. Dès lors, « la curiosité l'emporte sur le souvenir, l'expérimentation sur l'expérience », explique-t-il, lui qui « accorde plus d'intérêt à ce qui s'annonce qu'à ce qui a été. » Ce qui lui fait détester les gri-gris, les ex-voto, les icônes. Et les régionalismes. Mais le pire, jure-t-il « c’est la morale ». Cette lecture manichéenne du monde, cette utopie selon laquelle il existerait « une » solution. Face à cette simplification totalitaire, l'artiste se doit, pense-t-il, de « donner à voir la complexité des choses ».
Terrifié par ces sociétés eugénistes, « où rien ne dépasse », il conclut en souriant : « c'est sûrement mon côté vieil anar ». En ce moment, il s'étonne d'écouter à nouveau Brassens, lui qui jugeait hier ses textes gentillets. Aujourd'hui, il a dans l'oreille ces chansonnettes qui chatouillent l'ordre établi, déboulonnent l'autorité d'une rime frondeuse et font souffler le vent fripon d'une irréductible liberté. L'homme à la pipe chantait la mauvaise herbe « qui pousse en liberté dans les jardins mal fréquentés ». En ces temps de gazon bien taillé, Bernard Stora est de ceux-là qui se battront pour ne pas qu'on l'arrache.
Marjolaine Jarry










elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours
Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.