" La Sentinelle confirme ce qu'annonçait déjà La Vie des morts
: Arnaud Desplechin est un grand. Son univers est décidément hanté par
la mort, et son style toujours aussi fluide. Il suit ses personnanges,
les recadre dans le mouvement, combine travellings latéraux et
panoramiques. Puis il coupe net, change d'axe ou cadre en gros plan un
détail - un pied ou une serrure - et reprend sa course. Ses mouvements
d'appareil collent de façon si évidente au propos que leur complexité
devient presque invisible. La caméra nous happe.
Et, à force de ne nous montrer que l'essentiel, elle nous plonge, pied
et poings liés, dans un monde inquiétant. Celui-là même où Mathias se
débat et poursuit obstinément un curieux itinéraire.
Car, sous couvert d'une histoire d'espionnage, c'est bien d'une
aventure spirituelle qu'il s'agit (...)
"Je pense tout le temps à des charniers." Ce sont les derniers mots que nous l'entendrons prononcer.
La Sentinelle est un film désespéré qui devrait être désespérant. Comme aurait dû l'être La Vie des morts.
Mais il faut se forcer à raisonner froidement pour ressentir cette
désespérance. Car, bien que la mort triomphe, la puissance de vie
captée par la caméra de Desplechin est si grande que c'est elle qui
nous frappe, c'est elle dont on se souvient.
Le suicide d'un des leurs blessait tous les membres de la famille de La Vie des morts.
Mais ces blessures, en déclenchant sursauts et convulsions, semblaient
apporter un surcroît de vie. Comme si la vie naissait de la mort.
Ici, tout au long du film, on a souri : la lucidité et l'ironie des
personnages désamorcent leur mal de vivre ou le dégoût qu'ils ont
d'eux-mêmes. Pourtant, le désastre est complet. Non seulement la mort
fait son oeuvre, mais la folie aussi. Mathias semble avoir pris sur lui
le poids d'un crime collectif.
Mais c'est peut-être la possibilité d'une rédemption que lui a offerte
le gros homme. Car, à force de creuser toujours plus profond à
l'intérieur d'un corps ou d'une tête, on fait d'étranges découvertes. A
filmer si bien la matière, le physique devient métaphysique."
Claude-Marie Trémois, Télérama
" Trois ans après la chute du Mur, Desplechin
s'attaque pour son premier vrai long métrage au film d'espionnage. Rien de tel
qu'un monde déboussolé pour jouer avec les frontières, susciter la parano.
L'intelligence diabolique du scénario consiste à montrer les choses en grand
(les Etats, la géopolitique, le Quai d'Orsay, le contre- espionnage) et en
petit (un homme, ses doutes, sa confusion)."
Jacques Morice, Télérama
" (...) On peut faire un monde d'un film, la preuve, ce premier long d'un jeune réalisateur qu'on savait doué (doué pour prolonger La Vie des morts
prise en charge par la famille des vivants), qui délimite un territoire
cinématographique et politique parcouru par plusieurs "classes" de
personnages, celles de la diplomatie et son cortège d'espions, de l'art
lyrique et ses leurres, de la machine légale et ses pratiques
d'illégalité.
(...) un tour de ronde à la rencontre
d'une trentaine d'hommes et de femmes, conduisant à presque autant de
lieux faussement quelconques et construisant une sombre forteresse
remplie de souterrains, d'alcôves en trompe-l'oeil, de salles de
tortures, de portes dérobées, de salons en fête. Cela sent le complot
ourdi, les luttes fratricides, la raison du plus fort, l'intrigue
policière, amoureuse, politique.
(...) La véritable horreur est ailleurs. Du côté des
vivants. Ces vivants, Desplechin passe son temps à les scruter en accompagnant
leurs mouvements, leurs inflexions, leurs regards croisés ou dérobés,
leur manège - autour de Mathias, "centre de gravité fuyant". La soeur
retrouvée, les amis vrais et faux, les diplomates assurément nerveux,
les apprentis médecins légistes, les jeunes filles en fleurs, tous sont
investis d'une mission qui les dépasse, mais qu'il leur faut accomplir
sous peine de perdre la face, quitte alors même à en perdre la vie.
Empêtrés dans une logique de l'Histoire, avec ou sans majuscule, dans
une règle du jeu où chacun a ses raisons (qui ignorent celles du
coeur...), à chacun sa fonction, et tous ont peur. Un sentiment
d'effroi parcourt le film comme un long frisson; derrière l'insolence
policée de ces jeunes gens de la haute, se cache la mauvaise conscience
de leurs aînés, d'un vieux mal rapiécé qui craque aux entournures : les
frontières perdent peu à peu leurs repères sans que la morale y gagne.
Tous en feront les frais. (...)
La Sentinelle instaure un rapport au temps et
une relation aux personnages qu'il présente, qui tous ont une existence
particulière et forte (Mathias, Claude, Jean-Jacques, Marie, William,
Simon, Nathalie, mais aussi les simples figures de Varins, du prêtre,
du Russe racontant les camps en Sibérie, des médecins, etc.) et au
contraire de ce que La Vie des morts laissait présager, ce
premier long métrage n'est pas un film de groupe, mais un film "vu" à
la première personne, à travers le regard de Mathias, figure
foncièrement solitaire. Desplechin use à fond de cette nouvelle
liberté, multipliant les ellipses (la plus belle : Mathias retrouve sa
chambre sans dessus dessous alors que le fouteur de désordre, William,
prend tranquillement un bain) ou à l'inverse étirant certaines scènes
dans la durée (toutes celles mettant face à face Mathias et la tête),
selon un rythme heurté, saccadé, non linéaire, parfois franchement
audacieux (le retour en arrière en plein milieu du film, lors du récit
par Mathias de sa rencontre avec Bleicher dans un café, qui cumule deux
points de vue à la fois : celui de Mathias - la bande-son - et celui du
sbire qui le surveille de loin - la bande-image). La Sentinelle
est une oeuvre dans son temps et, tout à la fois, une approche
renouvelée de mise en scène du temps, d'une durée de sa conscience.
C'est une définition possible de ce à partir de quoi on reconnaît la
modernité.
Pareille maîtrise de la part d'un jeune cinéaste (et même de plus
vieux) dans l'économie de l'espace et du temps cinématographiques,
originalité sans trop d'ostentation, ne trouvent guère d'équivalent
dans le cinéma de ces dernières années : les films des frères Coen -
dont les thèmes dans Miller's Crossing et Barton Fink
ne sont au fond pas très éloignés de ceux de Desplechin. Le Français,
comme les Américains, se donne les moyens de revisiter un genre pour y
établir ses propres critères d'interprétation du monde, y graver sa
propre mélancolie et communiquer l'angoisse sourde d'un monde qui
n'aurait plus toute sa tête..."
Camille Nevers, Cahiers du Cinéma
" Voici un objet qui ne ressemble à rien de connu, déroute et dérange. Un film à coup sûr singulier, hors norme, et qui enchantera ceux qui se laisseront entraîner sur son chemin tourmenté."
Jean-Michel Frodon, Le Monde