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Dans l'œil de Benoît Forgeard

VIDEO | 2014, 11' | Acteur à l'occasion (Les Lézards) ou pasticheur pour la télévision (Ben & Bertie Show, fantaisies musicales imaginées avec Bertrand Burgalat) Benoît Forgeard est surtout un réalisateur de courts métrages à l'humour dégoupillé dont la réputation va grandissante. Déconcertants et loufoques, trois d'entre eux — La Course nue, Belle-Île-en-Mer et L’Antivirus — ont été réunis pour former au cinéma un programme de long métrage, Réussir sa vie, (à voir en vod ici même). Il nous raconte son goût pour les mots comme pour les fonds verts qui permettent effets spéciaux et manipulation des décors. Petite plongée dans son œil de pirate.

Dans La Course Nue, la performance annoncée par le titre (streaking dans la langue des communicants) consiste à traverser un terrain de foot à poil, sous l'œil des télévisions du monde entier. Mais ce happening restera un récit, un hors-champ raconté. Dans le théâtre classique, on appelle ça une hypotypose : une façon de convoquer par la parole ce qu'il eût été malséant de représenter sur scène.

Les films de Benoît Forgeard sont pleins (ou vides, si l'on préfère) des ces images manquantes que le verbe remplace. D'où l'émergence d'intarissables parleurs à la langue châtiée et à la diction maniérée : Forgeard lui-même (seul acteur, démultiplié, de sa mini-série Laïkapark, ou Monsieur Loyal de Réussir sa vie... ) ou Darius, son acteur-fétiche, présent dans tous les films.

La fragilité des moyens justifie-t-elle cette esthétique de l'absence et le recours mécanique à logorhée pour pallier les carences du visible ? Peut-être, mais pas seulement. Sous des dehors potaches, les films de Benoît Forgeard sont hantés par ces images fantômes.

Ces plans remisés hors-champ, à l'arrière-plan, ou encore tapis dans des fonds verts ("mieux vaut un petit fond vert qu'un grand fond d'une autre couleur", est-il précisé dans L'Incruste), tous voués à demeurer dans les limbes de l'imagination, semblent le moteur de ce cinéma fondé sur le mystère né de la "passion de voir".

Sur les murs de la chambre d'Antivirus ou celle de Fuck UK, dans les inserts de Coloscopia ou de Réussir sa vie, bref, un peu partout, des yeux uniques lorgnent comme le loup de Tex Avery vers un hors-champ prometteur. Et quand ce hors-champ devient contre-champ, ce que ces yeux voient est un anus ou ce qui peut s'y substituer : des tunnels, des nombrils ou d'autres yeux encore.

Ce que voient ces yeux uniques, en somme, c'est leur double obscène, un reflet symbolique qui les renvoie comme le ferait un miroir à leur position d'observateur (de voyeur ?), manière de douche froide après quoi la pulsion de voir peut renaître. Lorsqu'on lui dit que son cinéma est borgne, Forgeard sourit : son œil droit est quasi-aveugle, ce qui pourrait faire de lui un énième oneyed director après Walsh, Ford et quelques autres. Mais "c'est une fausse piste", assure-t-il, et cette dissymétrie n'explique rien.

Il corrige, même : ce qui fait tourner son cinéma c'est le désir. Plus que le désir, dirions-nous alors, c'est le désir contrarié, ce jeu qui consiste à priver le spectateur d'une image promise l'instant d'avant. Et si des cercles de lumière entravent de si nombreux plans du cinéaste, peut-être est-ce pour partager avec le public une expérience de la frustration, du manque à voir, de l'absence de ce qui reste à conquérir, par l'œil ou l'objectif d'une caméra. Et de cette expérience, le désir, renforcé, sort vainqueur.

A la fin de Coloscopia, alors que l'égérie "colostomiée" quitte le film en sortant du champ et que sa mère demande au chirurgien où elle va, celui-ci répond songeur : "de l'autre côté du désir"... Dans ce retournement permanent entre envers et endroit, champ et contre-champ, cadre et hors-champ, le cinéma de Benoît Forgeard nous conduit à une quête de l'assouvissement qui renvoie le voyeur à son œil. Pour paraphraser René Char, le désir demeure désir. Reste un poème ou un film et à reprendre la plume ou la caméra pour faire le suivant.

 

Pierre Crézé