"Mordillat filme les errances d'Antonin Artaud et de Jacques Prével dans un noir et blanc qui évoque admirablement les années 1940 ; la caméra épie également les silences tourmentés des deux hommes, les montre aux prises avec la fureur d’écrire. Car ces deux hallucinés n’existent que par leurs mots, dont sont fiévreusement noircis de petits cahiers. Peu importe les femmes, les amis, le monde. Seule compte l’ascèse poétique : pleinement accomplie pour Artaud, à demi réussie pour le disciple Prevel.
Tel un poème en images, le scénario procède par fulgurances, ellipses, scènes chocs : comme cette cruelle séquence où l'ancien acteur de Dullin, de Jouvet, de Pitoëff oblige une comédienne à jouer dans le suraigu, le cri. Sans prétendre dresser une chronique des derniers moments d’Artaud, la mise en scène de Gérard Mordillat est fidèle à l’esprit de l’artiste par sa liberté de ton, ses décors
imprévus, ses interprètes aux présences dérangeantes. Sami Frey restitue la violence mystique d’Artaud par un jeu étrangement intérieur. Il est entouré de partenaires d’une grâce tragique, tel Marc Barbé (Jacques Prevel).
Cette exploration de l’âme crucifiée d’un poète est un voyage au pays de l’art qui ne peut laisser personne indemne."
Fabienne Pascaud, Télérama
" En compagnie d’Antonin Artaud, adaptation du journal de Jacques Prevel
qui ne connut I’auteur que de 1946 à 1948, s’en tient lui aussi à cette
seule période. Avec même un resserrement puisque le scénario reste
strictement centré sur Jacques Prevel et Antonin Artaud, au détriment
de tous ceux qui sont réellement intervenus dans sa vie. Seules Rolande
Prevel (épouse de Jacques) et Jany du Ruy (sa véritable compagne) sont
épargnées. Sans doute parce qu’elles sont indispensables à une bonne
lecture des deux hommes. Les méticuleux pourront aussi déceler quelques
écarts avec la réalité supposée, surtout s’ils ont déjà vu le
documentaire [La Véritable histoire d'Artaud le Momo, co-signé
également par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur]. Ainsi du déplacement
de lieu ou de temps d’anecdotes ou de déclarations d’Antonin Artaud.
Mais tout cela n’a finalement que très peu d’importance au regard des deux atouts majeurs de ce film: un esprit parfaitement respecté avec une belle restitution du vrai personnage Antonin Artaud et une remarquable interprétation de Sami Frey,aussi
convaincant dans la violence (voir en particulier l’altercation avec
Prevel pour manque de Laudanum) que dans l’émotion, qui puise sa force
dans la pudeur de l’interprète lors de la dernière confidence en forme
d’adieu à l’hôpital: "Je suis foutu, complètement foutu". Ce qui sera
directement et tout aussi pudiquement enchaîné surun enterrement silencieux, hommage à ce cinéma muet surréaliste dont Artaud fut le premier serviteur.
Antonin Artaud déclarait : "Tant que je me sentirai suivi par un
double ou par un spectre , ce sera signe que je suis". Dans ces deux
films, fiction et documentaire, il n’est suivi que par des amis connus
ou inconnus, d’hier ou d’aujourd’hui, mais par lesquels il est, tel
qu’en lui-même, qualités et défauts, hors des trop faciles clichés.
Souhaitons toutefois qu’il leur vienne un jour l’idée de se souvenir
qu’Antonin Artaud a existé avant 1945 et qu’il créa alors beaucoup et
bien, pas seulement en littérature."
François Chevassu, Le Mensuel du cinéma