"Pour hallucinante que soit cette ténébreuse affaire, le film
d'Emmanuel Carrère se révèle fascinant à cause d'autre chose, de cet
acharnement à vouloir capturer un secret diffus, abolir le temps,
imprimer une hébétude, une déroute, saisir une somnolence, appréhender
un gouffre métaphysique."
Jean-Luc Douin, Le Monde
" Du russe soûlographique au français littéraire,
le film étale un répertoire de parlers aux multiples nuances,
en variation continue : diction sobre, grise, ronde ou noire, ton éploré
ou colérique, registre poli ou familier, russe de Français ou
français de Russe, traductions, changements de code, sous-titres.
Le
discours exprime les résistances et tente de les vaincre: il unifie la
matière documentaire (...) Il existe dans Retour à Kotelnicht
des conversations qui n'expriment que de la sociabilité (premier voyage),
de l'entregent (deuxième voyage) ou du deuil (troisième voyage).
Leur unité ne tient qu'à un sentiment; attiré par un personnage
qui sort, l'objectif retrouve, sans autre continuité que celle du ton,
le dialogue funèbre, ou aimable, ou curieux ; le montage combine des
bribes similaires ; déviations et reprises : aucun domaine n'est circonscrit,
chaque scène se forme de parages (...). Le documentariste n'est pas ici
le maître invisible, comme Perrault, ou visible, comme Ophuls, d'une matière
qui se prête à sa narration. Comme dans les livres de Carrère,
l'oeuvre solitaire du narrateur lie commerce avec l'Autre"
Alain Masson, Positif
" Retour à Kotelnicht est un film tissé
d'images et de voix dans lequel les niveaux temporels s'agencent avec élégance
et complexité, et dont les images font parfois penser à celles
d'un cinéaste russe (en particulier à l'univers sombre, mystérieux
et mélancolique des oeuvres d'Alexeï Guerman).
La voix off
cherche sa place dans les scènes saisies sur le vif, comme le narrateur
cherche le sens de son histoire, et c'est à une subtile et cruelle plongée
dans l'épaisseur du souvenir russe (de plusieurs types de souvenirs)
que le film en définitive entraîne son auteur et ses spectateurs.
Il y a là une tension entre vacuité et nécessité,
entre la vie qui traîne et celle qui impose ses évènements,
ses découvertes, ses percées de conscience : un grand travail
de montage, d'écriture, de rythmes"
Vincent Amiel, Positif
" On n'y comprend d'abord pas grand-chose. Et c'est bien ainsi
(...). Il est question d'un précédent voyage, de rencontre heureuse,
de chansons, d'une fille croisée dans cette ville au pied de l'Oural,
Kotelnicht. Il est question aussi d'un drame, quelqu'un de mort, quelque chose
d'affreux qui est arrivé, qui motive ce voyage. Cette instabilité
initiale, le film ne la supprimera jamais. Ce n'est pas que Carrère joue
volontairement l'obscurité, bien au contraire.
En voix off, il vient
apporter tous les éléments d'explication possible au risque d'alourdir
son film. Celui-ci échappe au danger non pas grâce à une
astuce narrative ou de réalisation mais au contraire en refusant mordicus
de décoller de sa place d'enregistreur d'une affaire terriblement embrouillée
et qui le restera (...). Spectateurs méfiants que nous sommes (...),
nous ne saurons jamais dans la durée de la projection ce qui est ici
inventé, fabriqué, produit par un dispositif, et ce qui est pur
aléa documentaire, capture sur le vif, dépendance de ceux qui
filment à ce qui arrive à ceux qu'ils filment. Il faut sans doute
remonter au si beau Empty Quarter, une femme en Afrique de Raymond Depardon
pour retrouver semblable féconde incertitude..."
Jean-Michel Frodon, Cahiers du Cinéma
" Automne 2002. Ania et son enfant de huit mois
ont été assassinés par un fou (...). Le vrai Retour
à Kotelnicht, c'est celui-là : le deuxième. Car, bien
sûr, Emmanuel Carrère repart là-bas avec son équipe.
Il veut y être pour le quarantième jour de deuil. Celui, selon
la tradition orthodoxe, où l'âme monte au ciel. L'essentiel du
film a été tourné pendant ce voyage-là.
Le reste
(...) n'est là que sous forme d'inserts (...). Une démarche rare
au cinéma puisque le cinéma est, le plus souvent, un art de la
préméditation (...). Il y a eu, on le sent, une familiarité
immédiate entre les Français et la mère d'Ania. Emmanuel
Carrère, qui, lors du précédent voyage, s'était
posé tant de questions pour savoir s'il devrait ou non apparaître
à l'image, cette fois, ne s'en est plus posé. C'était une
évidence. Il était là. Paumé, perdu, mais là.
Pas en observateur mais en participant. Immergé dans la tragédie
(...)
Pour Retour à Kotelnicht, ce n'est ni le "il"
, ni le "je" qu'a utilisé Emmanuel Carrère . C'est le
"nous" (...). Tous se sentent coupables : la mère qui se reproche
de ne pas avoir su veiller sur sa fille; Carrère par empathie, et nous-mêmes,
arrachés, le temps d'un film, à notre condition de spectateurs
pour devenir des participants. Il y a du Dostoïevsky chez Emmanuel Carrère.
Ce qu'il met à jour, ici, c'est ce qui nous relie les uns au autres :
cette solidarité dans le malheur ou dans la joie, cette communion entre
tous..."
Claude-Marie Trémois, Esprit