Shoah - Première époque - Partie 1
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Acteurs :
Equipe du film :
Dates :
- : 24/04/85
Informations techniques :
- : Couleur
- : Long metrage
- : Français
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Le Monde
" ... Les voix. Elles racontent; et pendant la plus grande partie du film, elles disent toutes la même chose : l’arrivée des trains, l’ouverture des wagons d’où s’écroulent des cadavres, la soif, l’ignorance trouée de peur, le déshabillage, la désinfection, l'ouverture des chambres à gaz. Mais pas un instant nous n’avons l’impression de redite. D’abord à cause de la différence des voix. Il y a celle, froide, objective - avec à peine au début quelques frémissements d’émotion - dè Franz Suchomel, le SS Unterscharf-führer de Treblinka; c’est lui qui fait l’exposé le plus précis, le plus détaillé de l’extermination de chaque convoi. Il y a la voix un peu troublée de certains Polonais : le conducteur de locomotive que les Allemands soutenaient à là vodka, mais qui supportait mal les, cris des enfants assoiffés; le chef de gare de Sobibor, inquiet du silence tombé soudain sur le camp proche.Mais, souvent, les voix des paysans sont indifférentes ou même un peu goguenardes: Et puis il y à les voix des très rares survivants juifs. Deux ou trois ont conquis une apparente sérénité. Mais beaucoup supportent à peine de parler; leurs voix se brisent, ils fondent en larmes. La concordance de leurs récits ne lasse jamais, au contraire. On pense à la répétition voulue d’un thème musical ou d’un leitmotiv. Car c’est une composition musicale qu’évoque la subtile construction de Shoah avec ses moments où culmine l’horreur, ses paisibles paysages, ses lamentos, ses plages neutres. Et l’ensemble est rythmé par le fracas presque insoutenable des trains qui roulent vers les camps.
Visages. Ils en disent souvent bien plus que des mots. Les paysans polonais affichent de la compassion.. Mais la plupart semblent indifférents, ironiques ou même satisfaits. Les visages des juifs s’accordent avec leurs paroles. Les plus curieux sont les visages allemands. Celui de Franz Suchomel reste impassible, sauf, lorsqu’il chante une chanson à la gloire de Treblinka et que ses yeux s’allument. Mais chez les autres l’expression, gênee, chafouine, dément leurs protestations d’ignorance, d’innocence.Une des grandes habiletés de Claude Lanzmann a été en effet de nous raconter l’Holocauste du point de vue des victimes, mais aussi de celui des « techniciens », qui l’ont rendu possible et qui refusent toute responsabilité. Une des plus caractéristiques, c’est le bureaucrate qui organisait les transports. Les trains spéciaux, explique-t-il, étaient mis à là disposition des groupes qui partaient en excursion ou en vacances et qui payaient demi-tarif. Il ne nie pas que les convois dirigés vers les camps étaient aussi des trains spéciaux. Mais il prétend n’avoir pas su que les camps signifiaient l’extermination. C’était, pensait-il, des camps de travail où les plus faibles mouraient. Sa physionomie gênée, fuyante, le contredit quand il plaide l’ignorance.
Un peu plus tard, l’historien Hilberg nous apprend que les juifs «transférés étaient assimilés à des vacanciers par l’agence de voyages et que les juifs, sans le savoir, autofinançaient leur déportation, puisque la Gestapo la payait avec les biens qu’elle leur avait confisqués.Un autre exemple saisissant du démenti opposé aux mots par un visage, c’est celui d’un des «administrateurs» du ghetto dé Varsovie : il voulait aider le ghetto à survivre, le préserver du typhus, affirme-t-il. Mais aux questions de Claude Lanzmann il répond en balbutiant, ses traits se décomposent, son regard fuit, il est en plein désarroi.
Le montage de Claude Lanzmann n’obéit pas à un ordre chronologique, je dirais - si on peut employer ce mot à propos d’un tel sujet - que c’est une construction poétique. Il faudrait un travail plus poussé que celui-ci pour indiquer les résonances, les symétries, les asymétries, les "harmonies" sur lesquelles elle repose. Ainsi s’explique que le ghetto de Varsovie ne soit décrit qu’à la fin du film, quand nous connaissons déjà l’implacable destin des emmurés. Là non plus le récit n’est pas univoque : c’est une cantate funèbre à plusieurs voix, adroitement entrelacées (...)
La fin du film est, à mes yeux, admirable. Un des rares rescapés de la révolte se retrouve seul au . milieu des ruines. Il dit qu’il connut alors une sorte de sérénité, en pensant : «je suis le dernier des juifs et j’attends les Allemands. » Et aussitôt nous voyons rouler un train, qui emporte une nouvelle cargaison vers les camps.Comme tous les spectateurs, je mêle le passé et le présent. J’ai dit 1 que c’est dans cette confusion que réside le côté miraculeux de Shoah. J’ajoiiterai que jamais je n’âürais imaginé une pareille alliance de l’horreur et de la beauté. Certes, l’une ne sert pas à masquer Pautre, il ne s’agit pas . d’esthétisme : au'contraire, elle la met en lumière avec tant d’invention et de rigueur que nous avons conscience de contempler une grande œuvre. Un pur chef-d’œuvre."
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Télérama
"Oeuvre monumentale, voire oeuvre-monument, Shoah occupe une place à part dans l'historiographie audiovisuelle de l'extermination des juifs d'Europe. Sorti trente ans après Nuit et brouillard, qui façonna durablement l'imaginaire de la déportation, le documentaire-fleuve de Claude Lanzmann fait, depuis trente-cinq ans, figure de référence indépassée. Mais sous l'ampleur intimidante de l'oeuvre, sous l'avalanche de commentaires qu'elle a pu susciter et sous la révérence qu'elle inspire même à ceux qui ne l'ont jamais vue réside un film qu'il convient de (re)découvrir pour en appréhender la valeur intrinsèque.
"(Re)voir aujourd'hui Shoah permet d'apprécier la pertinence de ses principes structurels, dont la radicalité sert un puissant parti pris historique. Exempt d'images d'archives et affranchi du poids de la chronologie, le film de Claude Lanzmann s'ancre dans le présent (celui de la parole comme celui des lieux) pour évoquer un passé effroyable dans ses aspects les plus concrets. Au fil des souvenirs de rescapés, de témoins et d'auxiliaires de la solution finale, il substitue au catéchisme mémoriel la réalité d'une rampe, d'un quai ou d'une cheminée, démasque l'envers funeste d'un herbage ou d'une rangée de conifères plantés à la hâte pour recouvrir les traces d'un charnier... Dégagé de toute sentimentalité, il dessine les contours d'un événement rétif à toute représentation pour en nourrir notre mémoire et ne plus la lâcher."
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Les Inrockuptibles
" En évacuant la chronologie historique habituelle et la dramaturgie de l'enchaînement graduel de causes et d'effets, en refusant le "pourquoi" de l'extermination industrielle des Juifs mais en se tenant obstinément au plus près du "comment" de ce trou noir du XXe siècle, les yeux et les oreilles dans le guidon du néant, en donnant la parole aux acteurs et témoins les plus proches de la catastrophe (survivants des commandos spéciaux, SS responsable du fonctionnement de Treblinka, paysans polonais vivant à proximité des lieux), et en déposant ces paroles sur les lieux muets de l'extermination filmés au présent, Lanzmann fait voir, ressentir et penser cet événement mieux que tous les documents d'archives et autres reconstitutions (...) En n'incluant aucune image d'archives, Lanzmann ne fait que tenir compte de cette monstrueuse ellipse et invente magistralement la forme idoine de son film : il "montre" un crime sans image, dont les traces ont été scrupuleusement effacées par les auteurs. Shoah, c'est neuf heures et demie de cinéma qui prend acte de cette absence d'image tout en luttant contre par d'autres moyens (la parole, la construction mentale de chaque spectateur).
On pourrait encore gloser des heures sur le premier carton du film ("L'action commence de nos jours à Chelmno-sur-Ner", voilà qui contredit d'emblée l'idée d'un documentaire historique), sur sa structure circulaire et sur sa fin sans fin (un train qui roule), sur sa façon unique de conjuguer le passé au présent, sur la ténacité incroyable de Lanzmann qui réussit à extirper la mémoire enfouie des témoins jusque dans les moindres détails pour en faire surgir toute la vérité... Chef-d'œuvre inépuisable, on vous dit."
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Cahiers du Cinéma
" ... Shoah est un texte langagier autant qu’un corpus d’images. Ce sont des « mots tournés », d’une certaine manière. Une parole filmée n’est pas un parole capturée sur une pellicule telle quelle, c’est une parole interprétée, par exemple interrompue, relancée, répétée, mise en situation. Rendre une œuvre (car l’archive est aussi une œuvre) accessible, c’est soumettre une interprétation à une interprétation.
Est-ce que la puissance de l’image a été plus forte que le texte d’Antelme - L’Espèce humaine - qui à l’époque n’a pas eu un impact aussi fort que ça ?
Ni même maintenant. C’est un témoignage majeur mais il n’a pas eu la puissance de diffusion d’une œuvre cinématographique. Je ne veux pas avoir à choisir entre les deux. Je ne crois pas que l’un puisse remplacer l’autre. Par ailleurs, il y a dans L’Espèce humaine beaucoup d’images. C’est aussi un livre-film d’une certaine manière. Shoah est un film-texte, un corps de paroles, une parole incorporée. Le temps de la découverte des témoignages, le chemin de l’inconscient qui mène aux archives est une chose qui mérite réflexion. Il y a un temps (technique et psychique) pour la levée politique de refoulement.Je relisais récemment (pour en parler ailleurs) les Réflexions sur la question juive de Sartre qui a été écrit après la guerre, et dont certaines pages sont écrites en 1944. La façon dont il parle des camps, très brève, est assez étrange. Les connaissait-il ou non ? Après la guerre, il n’était pas question de ce qui s’était passé à Auschwitz. Le nom d’Auschwitz (sans parler du nom de Shoah) étaient inaudibles, inconnus ou passés sous silence. Nécessaire psychanalyse du champ politique : du deuil impossible, du refoulement. Benjamin est ici encore une référence nécessaire: il a lié la question technique du cinéma et de la question de la psychanalyse. Agrandir un détail est propre à la caméra et à l’analyse psychanalytique. En agrandissant le détail, on fait autre chose que de l’agrandir, on change la perception de la chose même. On accède à un autre espace, à un temps hétérogène. Cette vérité vaut pour le temps des archives et du témoignage..."
interview avec Antoine de Baecque et Thierry Jousse, le 10 Juillet 1998












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