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Abderrahmane Sissako : "Un film est une quête d'harmonie..."

Le réalisateur Abderrahmane Sissako a filmé au Mali le village familial qu'il avait abandonné depuis longtemps. Pour lui, un film « doit avoir l'impact du lieu ». Il n’a fait que saisir une manière d'être. Celle de ses habitants. Car La Vie sur Terre est moins une fiction qu' une philosophie, dit-il.

Les films africains sont-ils nécessairement lents ? Pour Abderrahmane Sissako, la question est absurde: « La lenteur n'est pas culturelle. C'est une façon de regarder. Le regard de Bergman, ou celui de Tarkovski, est lent et il n'y a aucun rapport avec l'Afrique. » Dans La Vie sur Terre, le réalisateur a filmé au Mali le village familial qu'il avait abandonné depuis longtemps. Et, pour lui, un film « doit avoir l'impact du lieu ». Il n’a fait que saisir une manière d'être. Celle de ses habitants. Car La Vie sur Terre est moins une fiction qu' une philosophie, dit-il. On pourrait rendre compte d'une région de France de la même façon. Question d'observation. J’attends que les choses arri­vent. A moi de savoir quand et comment filmer. Ensuite, je compose : un film est une quête d'harmonie... Avec soi-même et avec les autres ».

Pour y parvenir, il a d'abord fallu convaincre le village de la présence de la caméra. «Une machine énorme, un gros insecte, comme le dit Sissako. Je suis donc là. Je joue devant la caméra. Je suis filmé, moi aussi. Je ne suis pas venu "prendre". Si mon film est une trahison, je serai le premier trahi. Cette démarche a été tout de suite comprise. On s'est fait confiance.»D'où une méthode de tournage hors norme. « Un jour, une fille est passée par hasard en vélo dans le village. Je l'ai  filmée. Elle est devenue le per­sonnage central de La Vie sur Terre. Je créais des situations dont je découvrais le résultat en même temps qu'on tournait. Quand je demande à des gens de télépho­ner, par exemple : la situation est provoquée ; on pose la caméra mais, ensuite, arrive ce qui doit arriver. J'ignore si le corres­pondant va décrocher et, s'il décroche, ce qu'il va dire... » La Vie sur Terre se tourne ainsi sans scénario. Parce qu'Abderrahmane Sissako dit ne pas savoir comment raconter des histoires. « Je ne sais pas m'exprimer par le langage ou l'écriture, explique-t-il. L'école ne m'a rien appris. Adolescent, j'ai quitté mon pays pour rejoindre ma mère, en Mauritanie. J'y étais un étranger. Je m'occupais en faisant du ping-pong sur la table du centre culturel sovié­tique, jusqu'au jour où le directeur m'a incité à lire Dostoïevski. Je suis aussitôt devenu obsédé par la Russie. J'ai fini par obtenir une bourse ! Là-bas, une fois de plus, je ne comprenais pas un mot. Mais j'ai eu une certitude : faire du cinéma était désormais une excellente façon pour moi de communiquer. Peut-être la seule. L’image peut être un langage universel ; je sentais que je pouvais me l'appro­prier pour, enfin, pouvoir dire ce que je ressentais. » Le VGIK, la prestigieuse école de cinéma soviétique, qui l'accepte comme étudiant étranger, le conforte dans sa croyance. « Ils accordaient une très forte priorité à l'image, se rappelle Sissako. Quand j'ai réalisé mon premier court métrage, on nous a prévenus. On nous disait qu'il était envisageable de faire un mauvais film, ou de le rater. Mais une seule chose était totalement inadmissible pour un cinéaste : ne pas savoir regarder. »

Philippe Piazzo