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Abu-Assad : "Nous étions forcés d'attendre que les échanges de coups de feu s'arrêtent"

La liberté ou la mort ! Où commence le terrorisme ? Où finit la résistance ? Terrible escalade de la violence, œil pour œil, frère pour frère, Isaac pour Ismaël, Paradise Now cherche à comprendre sans excuser dans un film tourné comme un thriller...

 

Vous avez choisi d'aborder le thème des attentats suicides à travers le regard de futurs kamikazes...

J'avais envie de raconter l'histoire de gens dont on ne parle pratiquement jamais, sauf de manière anonyme dans la presse pour dénoncer ces actes. L'attentat suici­de est un acte extrême, que je condamne, mais ce qui m'intéressait c'était de raconter une histoire de l'intérieur et de partir, non pas de l'acte en lui-même, mais du pro­cessus qui conduit ces hommes à commettre de tels actes. Nous ne sommes que très rarement, voire jamais, confrontés à leur version des faits. Comment se justifient-ils, non seulement par rapport à leur famille mais aussi par rapport à leur propre conscience?

Quel type de recherches avez-vous effectuées?

J’ai étudié les interrogatoires de kamikazes dont les atten­tats avaient échoué, rencontré des proches - famille ou amis - lu les rapports officiels des autorités israéliennes. Il fallait absolument éviter les stéréotypes. Lors de mes recherches, je me suis rendu compte qu'en Palestine la plupart des kamikazes n'étaient pas des acti­vistes purs et durs, mais des hommes ordinaires.

Pourtant, quand on vient les chercher pour commettre l'attentat suicide, ils ne discutent pas, ils n'expriment pas de doutes, comme s'ils ne pouvaient pas dire non.

Comme préalablement, ils se sont portés volontaires, ils n'ont aucune raison de dire non. En Palestine, beaucoup de jeunes hommes s'engagent auprès de ces organisa­tions et sont ensuite liés par un contrat moral qu'ils ne peuvent rompre. Le moment venu, on les informe et on les prépare. Il n'y a pas de place pour les sentiments. Pour les gens qui coordonnent ces attentats, la mission est plus importante que la vie humaine. C'est la réalité de toute lutte armée.

Est-ce qu'il vous semblait plus fort d'inscrire votre critique des attentats dans un récit qui évacue d'emblée toute démonstration par des images de violence ?

Nous avons tous vu des images d'attentats ou plutôt les heures qui suivent un attentat mais jamais personne n'a été témoin des instants qui précèdent l'explosion. C'est précisément de ce moment-là dont je voulais parler. Par ailleurs, si j'avais décidé de montrer les images de l'attentat, le spectateur se serait alors focalisé sur les victimes et en aurait oublié Saïd.

Pourquoi est-ce justement pendant les préparatifs, quand la caméra tombe en panne, que se situe le seul instant comique du film ?

Il y avait d'autres séquences un peu plus légères voire drôles, mais elles ont été coupées au montage parce que l’humour rendait certains personnages ou certaines situations assez cruels. La scène de l'enregistrement vidéo du testament apporte un peu d'humanité dans le discours politique. Elle met l'accent sur ce qu’il peut y avoir de banal et de dérisoire dans ces moments censés être très solennels.

Le choix de Saïd tient-il uniquement au fait que son père ait été accusé d'être un "collaborateur" ?

C’est un ensemble de choses, sa personnalité, son vécu et sa situation actuelle, qui le pousse à commettre cet attentat. Il ne peut et ne veut pas faire machine arrière, même s'il doute. Il ne veut pas passer pour un lâche et déshonorer son nom. Même s'il restait en vie et qu'il épou­sait Suha, cela ne le libérerait ni du poids de l’occupation qui l'étouffe, ni du poids de la culpabilité d'avoir un père "collaborateur". Mourir en martyr représente pour lui à la fois un salut personnel et le sacrifice pour son pays.

Suha est la seule personne avec qui Saïd parle véritable­ment. Pourquoi ?

Elle a été élevée loin de la Palestine et de cette vie sous pression, elle a une autre vision de la politique. Elle est également la femme dont il tombe amoureux.

Vous avez choisi de tourner en 35 mm et en scope alors qu'il aurait été plus facile d'utiliser une caméra numé­rique. Pourquoi ?

C'était une manière de s'écarter des images que nous voyons à la télévision.

Néanmoins, le film est très réaliste.

Je dirais qu'il est très " naturaliste". Je tenais à raconter une histoire et qu'elle soit particulièrement crédible. Je vois ce film comme un thriller, un thriller politique autant qu'un thriller psychologique. C'est comme si vous aviez un western et une histoire de gangsters dans un seul et même film. La Cisjordanie sous occupation est une région qui ressemble au Far West. C'est, en tout cas, ce que nous avons ressenti pendant le tournage.

Avez-vous rencontré des difficultés pour tourner à Naplouse ?

C'était une idée totalement démente de vouloir tourner là-bas. Chaque jour, à un moment ou à un autre, nous devions arrêter le tournage. Nous étions forcés d'attendre que les échanges de coups de feu s'arrêtent pour pouvoir poursuivre notre travail. Les Israéliens et les Palestiniens sont habitués à voir de petites équipes de télévision, mais notre équipe était composée de plus de 70 personnes et de 30 camions. En aucun cas, nous ne pouvions nous échapper rapidement ou nous cacher. Certains membres de groupes palestiniens armés pensaient que nous fai­sions un film contre les Palestiniens, alors que d'autres groupes soutenaient le film parce que, selon eux, nous nous battions pour la liberté et la démocratie. Un jour, les membres d'un groupe armé qui trouvaient que le film ne donnait pas une bonne image des martyrs nous ont demandé d'arrêter le tournage. Mais grâce au soutien d'autres combattants, nous avons pu terminer le film.

Y a-t-il des Israéliens impliqués dans la production du film ?

Oui, Amir Harel, le coproducteur du film, est israélien.

Est-il vrai que six techniciens allemands ont quitté le tournage ?

(Rires) Je ne leur en veux pas, ils ont pris la bonne déci­sion. Leur vie est plus importante que le tournage d'un film. Ils sont partis au bout de 20 jours lorsqu'une voiture qui roulait à proximité du plateau a été touchée par un missile israélien. Nous étions très près des combats, la situation s'aggravait, c'était dangereux surtout à cause des missiles. Quand on entend des coups de feu, on peut se déplacer, aller ailleurs, mais lorsqu'il s'agit de missiles, il est impossible de les voir arriver, ce qui est beaucoup plus effrayant.

Finalement vous avez fini par quitter Naplouse pour aller tourner à Nazareth.

Une importante explosion a fait trois victimes à l'endroit où nous avions tourné la veille. Nous n'avions plus le choix, il fallait partir.

Vous attendez-vous à avoir des problèmes avec des groupes israéliens qui pourraient vous accuser de mon­trer de la sympathie vis-à-vis des kamikazes ?

J'espère sincèrement qu'il n'y aura aucun problème. Le film a pour but de soulever des questions. A mon sens, c'est l'idée même du thème abordé dans le film qui suscite autant de polémiques, et pas nécessaire­ment l'histoire. J'espère simplement que les gens verront le film avant de faire des commentaires, qu’ils se poseront des questions :

"Quel effet peut avoir l'occupation sur les êtres humains, quelle est la réalité de ces hommes ?"

Pendant le tournage, notre quotidien était différent et nous avions surtout peur de ce que les Palestiniens pen­saient du film. J'ai beau donner un visage à ces kami­kazes, je suis très critique vis-à-vis de leurs actes ; et maintenant que le film est terminé, personne ne me demande quelle va être la réaction des Palestiniens.

Il est impossible de décrire tout le poids et la complexité de la tragédie palestinienne dans un film. Aucune des deux parties ne peut prétendre que ses positions sont plus morales surtout quand il s'agit d'ôter la vie à des êtres humains. Je pense qu'il est plus prudent de dire que les attentats suicides sont une conséquence de l'occupation. Un certain nombre d'Israéliens pensent que le processus de paix ne peut commencertant que les Palestiniens n'arrêteront pas la violence. C'est un cercle vicieux. Aucun peuple ne mérite de vivre sous occupation.

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