Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Alanté Kavaïté : "Un film qui m'aurait fait du bien à 17 ans..."

De vingt ans plus âgée que ses personnages, la réalisatrice de Summer se tourne vers son adolescence et signe un second long-métrage sensible et sensuel, chronique d'un été lituanien et d'une idylle tout en douceur.

D'où vous est venue l'idée de Summer ?

Pendant quelques années, dans la région Centre, j’ai animé des ateliers de cinéma avec des adolescents et j’ai éprouvé un grand plaisir à travailler avec eux et surtout à les filmer. Leur capacité à recevoir et à exprimer les choses, avec une intensité qu’on n’a plus à l’âge adulte, m’a vraiment inspirée. J’ai été captivée par leur spontanéité, leur liberté et leur candeur. Cette expérience m’a conduite à repenser à ma propre adolescence en Lituanie.

Le film est autobiographique ?

Non, même s’il y a un peu de moi. Une vingtaine d’années me séparent de mes personnages : les souvenirs sont encore très vifs, même dans le corps. En même temps, la distance permet de les analyser de façon sereine. Cette période a été difficile pour moi comme pour beaucoup, mais aujourd’hui, je n’en retiens que les belles choses. Les obstacles qui semblaient insurmontables à cet âge-là se relativisent avec le temps. En revanche, les joies de l’adolescence restent aussi intenses. Ces errances, souffrances et tendances autodestructrices ne sont que des étapes pour trouver l’équilibre, s’émanciper et grandir.

Il ne faut pas les dramatiser à outrance. Il y a peu de films lumineux sur l’adolescence et j’ai voulu, tout en abordant certains traits assez durs, notamment le comportement autodestructeur, faire quelque chose de léger et de pop. J’ai surtout voulu tourner le film qui m’aurait fait du bien à 17 ans.

J’ai écrit l’histoire de Summer avec, comme guide, cette idée qu’il suffit parfois d’une rencontre et d’un regard bienveillant pour que les choses deviennent plus simples. J’ai eu envie que ce regard-là vienne d’une autre jeune fille.

Pourquoi une histoire d'amour entre filles ?

Evacuer la question du genre m’a paru indispensable pour concentrer le récit sur l’être humain en construction qui est au cœur de cette histoire. Si j’avais choisi un couple hétéro, je me serais retrouvée avec un garçon fort qui aide une jeune fille à surmonter ses faiblesses. Ce n’était pas possible. Je joue avec la symétrie, avec le fait que l’autre est un miroir inversé, il devient ainsi le révélateur de ses défauts et de ses contradictions. J’ai imaginé Austé comme le contraire de Sangaïlé. Et c’est parce qu’elle est à l’opposé d’elle qu’Austé peut la surprendre, la bousculer et lui donner l’impulsion d’agir.

L'homosexualité est-elle encore taboue en Lituanie ?

Même si ce n’était pas ma motivation première, Summer est le premier film LGBT lituanien. Il était temps tout de même ! La Lituanie est en retard de ce point de vue. J’étais à la Gay Pride à Vilnius pendant la préparation du film. Lorsque nous sommes passés à côté de la cathédrale, une vingtaine de vieux ont pointé des croix vers la procession. Comme si on était des vampires ! C’était à la fois hallucinant, pittoresque et pathétique. Eux, il n’y a aucune chance de les changer. A la limite, je ne peux même pas leur en vouloir : cette génération est passée par des choses tellement dures, comme la guerre, l’occupation soviétique et les déportations en Sibérie.

Plus loin dans la marche, il y avait quelques skinheads qui lançaient des tomates sur le défilé. Ceux-là sont davantage inquiétants mais heureusement, ils ne sont qu’une petite minorité et pas très violents, même si le geste de lancer une tomate reste une agression. Ces jeunes de l’extrême droite n’ont pas de représentation politique significative (l’extrême droite lituanienne est atomisée en micros partis qui n’ont aucun poids politique).

Enfin, j’ai l’impression que c’est juste une question de temps. Par exemple, une grande part du financement vient du centre du cinéma lituanien. Je sais que le jury qui attribue les aides est composé de personnes de toutes les générations. Même chose pour mon équipe qui comptait une trentaine de personnes très différentes. A aucun moment, avec aucune d’entre elles, l’homosexualité n’a été un sujet.

Vous avez accentué les contrastes entre les deux personnages.

Oui, on pense tout de suite à leurs chambres, si différentes. L’une vide, l’autre pleine. Je ne montre pas Vilnius d’où vient Sangaïlé, mais la maison d’été au bord du lac permet d’imaginer son milieu social. Sangaïlé, la bourgeoise de Vilnius, appartient à un milieu privilégié : elle a tout, mais elle n’en fait rien. Austé, elle, a besoin de faire des petits boulots pendant l’été, mais en même temps, elle est libre. Lorsqu’on découvre Austé pendant la fête aérienne, puis dans le café, elle est en uniforme, pourtant c’est elle la plus libre. Elle n’a pas de complexe par rapport à ses origines. Tout en venant d’un milieu très modeste et en étant attirée par les autres femmes, elle est bien dans sa peau.

Ce qui me plaît particulièrement chez elle, c’est sa capacité à toujours prendre le meilleur dans tout. elle vit dans un H.L.M. et travaille dans un café, des lieux venus tout droit du passé de l’occupation soviétique. La ville d’Elektrénai, où se déroule le film, est considérée comme la plus moche du pays. Pourtant je la trouvais aussi très cinématographique, avec ce lac artificiel improbable, cette centrale thermique et ces hlm au bord de l’eau. Même de cette période, Austé garde le meilleur : elle pioche dans la mode des années 60, date de la construction de cette centrale, elle écoute la pop lituanienne des swinging sixties qui n’est pas si mal. Quelqu’un qui est en accord avec son passé ne peut être que bien dans le présent. Pour quelqu’un comme Sangaïlé, qui est plus snob, le passé soviétique est probablement quelque chose de lourd à porter.

Pour atteindre son rêve, Sangaïlé va passer par un univers très féminin qui lui semble plutôt étranger.

C’est le jeu des contrastes. Sangaïlé est aussi un peu un garçon manqué et cela me plaisait de rechercher un univers totalement opposé au sien pour justement, via cet univers, l’amener là où elle doit aller. Sangaïlé ne rêve que d’avions et d’odeur de kérosène et elle se retrouve dans un monde poudré et parfumé. Elle n’a sans doute jamais mis une robe de sa vie. Même si elle n’a rien à faire de la mode, elle se laisse prendre au jeu et s’ouvre à de nouvelles sensations avec Austé.

Pourquoi avoir choisi de montrer le mal-être de Sangaïlé de cette manière ?

Les cicatrices permettent de visualiser le chemin que Sangaïlé a parcouru. Ça fige un moment dans le temps et sur la peau. J’ai voulu traiter ce sujet qui touche de nombreux adolescents et qui est souvent perçu de manière erronée. La personne qui s’entaille est loin de mettre son existence en danger. Il ne s’agit pas de « folie », mais d’une forme particulière de lutte contre la souffrance. Parfois on est dans une souffrance psychologique diffuse, mais tellement intense, aux origines tellement multiples, que la seule façon de la supporter est de la concentrer sur un seul point. La conversion de la souffrance mentale en douleur physique restaure provisoirement la place dans le monde. Cet acte décharge une tension, une angoisse. elle est donc en ce sens, une forme d’ « autoguérison ».

L’intention de celui qui s’entaille, ce n’est pas de se couper des autres, mais justement de se purifier d’une souffrance pour retrouver un lien social. Sangaïlé, comme beaucoup d’adolescents, s’invente un rituel pour apprivoiser ses angoisses. Les scarifications qu’elle se fait lui procure un mieux-être dans l’immédiat, ainsi qu’une certaine addiction. Cette douleur est un repère, un geste qui rétablit l’équilibre, mais aussi une manière de s’éprouver et d’éprouver son corps qui continue de changer à cet âge. Or, ce rituel l’enferme encore plus dans sa souffrance.

L’écriture a démarré sur la première scène dans la chambre d’Austé, lorsqu’elle prend les mesures de Sangaïlé. En la déshabillant, Austé pose sur elle un regard très différent de ceux que Sangaïlé a connus jusque là. Austé voit les cicatrices sur les avant-bras de Sangaïlé mais elle ne dit rien, ce qui est l’attitude la plus intelligente à avoir. elle attend que ce soit Sangaïlé elle-même qui commence à en parler.

On peut dire aussi que Sangaïlé s'entaille la peau et qu'Austé la recoud...

Austé confectionne pour Sangaïlé une robe bleue. après leur première nuit ensemble, Sangaïlé porte ce vêtement et ose enfin se hisser dans un cockpit. C’est comme si Austé, en l’habillant, lui avait donné une force.

Pourquoi avoir choisi l'aviation comme rêve de Sangaïlé ?

J’ai passé mon adolescence en Lituanie, un pays qui a un rapport particulier, presqu’obsessionnel, à l’aviation. C’est sûrement le seul pays au monde qui a eu à un moment des billets de banque à l’effigie de deux pilotes... Durant mes étés, j’assistais comme tous à de nombreuses fêtes aériennes. en lituanie, l’attirance des filles pour ce sport n’est pas du tout insolite. Cet élément du vécu lituanien tout à fait courant m’est apparu comme une métaphore juste pour Sangaïlé. la voltige aérienne, ce sport extrême, exige une vraie maîtrise de soi et c’est justement ce qui semble manquer à l’adolescente.

Sangaïlé est en plus sujette au vertige...

Au cours de l’écriture, je me posais des questions sur le vertige et sur la compatibilité entre ses deux formes : la peur du vide au bord d’un toit par exemple et la peur du vide dans un engin mécanique, tel un avion. Quand j’ai rencontré la star lituanienne de voltige arienne, Jurgis Kairys, multiple champion du monde, il a balayé mes doutes en me racontant son histoire, pas si rare paraît-il. Il avait un vertige terrible lorsqu’il était adolescent. Pour le vaincre, il se forçait à grimper aux arbres jusqu’aux nids de cigognes. Petit à petit, le rêve d’aviation lui est devenu accessible. Lorsqu’on a une peur très forte, il arrive souvent que les efforts qu’on fait pour la vaincre nous fassent exceller dans une discipline particulière. J’ai aussi constaté que parmi les ados qui s’entaillent la peau, certains s’en sortent en pratiquant un sport extrême.

Alors que Sangaïlé est repliée sur elle-même, tout vit autour d'elle.

Sangaïlé est coincée et rien ne circule alors que sa maison de campagne est entourée par la forêt et proche d’un lac. Tout vit et frémit autour d’elle, la nature comme les autres jeunes gens, mais elle reste figée. elle est comme un cours d’eau qui peut être bloqué par pas grand-chose comme un petit caillou qui arrête son flux. Ce pas grand-chose est essentiel mais n’est pas toujours évident à découvrir.

Sangaïlé ne s'oppose pas vraiment à ses parents, elle semble juste ailleurs.

Je voulais que les rapports parents enfants restent à l’arrière plan et j’ai choisi d’éviter les conflits ouverts. Le choix de parents assez libres accentue l’impuissance de Sangaïlé. Elle a apparemment ce qu’il faut, mais ça ne veut pas dire que chez elle, il n’y ait pas de tensions, pas de frustrations, ça ne veut pas dire qu’elle ne manque de rien, qu’elle ne manque pas d’amour. Bien au contraire... Il y a aussi évidemment un fossé historique entre les générations. Les parents sont allés dans une école soviétique et comprennent le russe par exemple, langue que leurs enfants ignorent. Les enfants sont nés dans une Lituanie libre. Ils savent qu’il y a eu 50 ans d’occupation, mais pour eux c’est plus embarrassant qu’autre chose.

Je ne les crois pas dans l’analyse ou l’envie de vraiment se plonger là-dedans. aujourd’hui, il y a un vrai manque de communication entre les générations. sans que cela devienne un sujet principal, je voulais que ce soit perceptible en arrière-plan, en filigrane.

J’étais aussi intéressée par le regard de la mère sur sa fille. On peut comprendre la frustration de cette mère, ancienne ballerine, et sa quasi jalousie lorsqu’elle regarde le corps jeune et presque indécent de sa fille. Il y a là comme une provocation naturelle de la jeunesse.

Une scène est importante, lorsque Sangaïlé demande à sa mère ce que ça fait de danser devant un public.

Oui, se lancer sur scène demande de sortir de sa coquille et faire le premier pas. tout ce que redoute Sangaïlé. Finalement, danser et piloter un avion de voltige, ce n’est pas très éloigné en termes de préparation et de force intérieure. La réponse de la mère contient une charge émotionnelle qui vient compléter ce qu’Austé avait réussi à dénouer des angoisses de Sangaïlé. C’est comme une ultime poussée qui lui donne la force d’affronter sa peur du vide.

Comment avez-vous trouvé vos actrices ?

J’ai repéré Julija Steponaïtyté (Sangaïlé), dans un court métrage. Elle dit qu’elle n’est pas actrice mais a tout de même joué dans quelques courts dont un de Sharunas Bartas. Je lui ai demandé de m’aider à trouver austé en donnant la réplique aux actrices pendant le casting. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que c’était elle que je regardais et pas les autres. Elle est très magnétique. Comme je cherchais un couple, je ne pouvais pas confirmer Julija sans avoir trouvé l’interprète d’austé. J’ai donc invité toutes les filles du conservatoire de Vilnius à auditionner. Lorsque Aïsté Dirziuté a passé le casting, j’ai vu que leurs physiques, leurs visages et leurs énergies s’accordaient très bien. La plupart des acteurs du film ne sont pas professionnels. La mère est par exemple vraiment une ancienne ballerine qui jouait pour la première fois au cinéma, les pilotes sont de vrais pilotes.

Le film est axé sur les sensations plutôt que sur les éléments explicatifs.

J’ai voulu que le scénario soit court et sa narration simple, que le film soit très sensoriel : la chair de poule, la découverte du corps de l’autre, qu’il touche beaucoup plus aux émotions qu’à la narration. Les émotions, c’est ce que concentre le plus l’adolescence : on est encore des enfants et pourtant déjà des adultes. Il y a notamment la découverte de la sexualité, beaucoup de premières fois, mais pas encore la capacité d’analyser. Il y a aussi la sensation du vertige quand sangaïlé est seule dans sa chambre ou bien quand elle monte dans l’avion la première fois, quand on voit les G qu’elle se prend en plein visage.

Parlez-nous de l'esthétique du film.

L’ambition de ce projet se situe en grande partie dans sa recherche plastique. Dans la mesure où Sangaïlé veut voler et qu’elle en est incapable, le plus grand défi du film était de ne faire que des plans fixes, quelles que soient l’étroitesse du lieu, du décor, les contraintes techniques. Il y a ensuite un contraste entre les images fixes et les images aériennes pour lesquelles j’ai utilisé un octocoptère qui était exactement à l’altitude entre Sangaïlé au sol et les avions de voltige qui font leurs figures à une centaine de mètres de hauteur. Dès l’écriture, la question de l’espace était très importante. J’ai écrit le film avec les décors, avec des parti-pris radicaux de mise en scène, plus que par le biais des dialogues.

J’ai travaillé le son d’une manière non naturaliste, là aussi en recherchant des contrastes et des tensions qui peuvent naître par exemple entre un paysage très large et un son très proche, isolé. toujours à la recherche de sensations. Je me sens très proche du cinéma de Gus Van Sant. la scène de la douche est d’ailleurs un hommage.

Quelles furent les difficultés techniques ?

Le film comporte un grand nombre de paris techniques, à commencer par les plans tournés à l’intérieur des avions. C’est difficile à cause du manque d’espace, des vibrations et des forces G qui amplifient le poids de la caméra. On a tourné avec les petites caméras à l’intérieur, des grosses à l’extérieur et on s’est servi de la post-prod pour effacer certaines choses ou bien stabiliser par exemple des plans tournés depuis un hélicoptère. On a utilisé en tout 12 types de caméras différentes. Ces prises de vues n’auraient pas été possibles il y a encore quelques années. la caméra principale était la sony f55, mais on a aussi utilisé des appareils photos et des caméscopes. Je disais à mon équipe : c’est comme dans un bac à sable, on fait de la recherche et on s’amuse aussi.

Par ailleurs, les G qu’on encaisse dans un avion de voltige sont tels qu’une personne normale ne peut pas faire plus de deux séances de 11 minutes par jour. Nous avions donc la prise de risque maximum : on se lançait et on filmait. Et Julija devait tenir le choc. Ce qu’elle a merveilleusement fait.

Comment avez-vous travaillé sur la musique avec JB DUNCKEL (du groupe Air) ?

Dès l’écriture, je savais que ce serait un film très musical. Mais c’était la première fois que je travaillais avec un compositeur. La tâche de JB n’était pas simple – trouver un lien entre des musiques très différentes déjà acquises, comme par exemple un morceau du groupe Elephant ou un autre de Royksopp, et je suis très contente du résultat.