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Annemarie Jacir : " Chaque film palestinien qui se tourne est un miracle."

La réalisatrice évoque les difficultés d'un tournage qui sont le sujet même du film : où sont les frontières ? " Lorsque j'ai commencé à découvrir la Palestine historique, dit-elle, ce qui est aujourd'hui Israël, tout à coup, tout s'ouvre, la pression disparaît. A la minute où vous quittez Ramallah, le monde entier s'ouvre..." Mais sur la question des territoires entre Israël et la Palestine, la cinéaste cherche aussi des réponses poétiques à travers le cinéma qui, selon elle, peut beaucoup...

A propos des conditions de tournage en Palestine... Nous voyons dans le film des postes de contrôle, le mur, les barbelés, comment avez-vous pu travailler ?

C'est extrêmement difficile. Pour toutes les raisons inhérentes à la production cinématographique dans le monde plus toutes les « autres raisons » de logistique. Le film est un road movie qui se passe en Cisjordanie mais aussi dans la Palestine historique (Israël), or il est difficile de se déplacer. L'équipe était composée d'Européens et de Palestiniens. L'acteur principal palestinien, Saleh Bakri, n'avait pas le droit d'aller à Ramallah car il a la nationalité israélienne mais l'équipe cisjordanienne n'avait pas le droit de quitter Ramallah. Saleh Bakri a dû ainsi se faufiler pour arriver à Ramallah et quand l'armée israélienne faisait une descente sur le plateau, il devait se cacher.

Saleh était donc en situation irrégulière...

Il l'était pendant la première partie du film qui se passe en Cisjordanie. Pendant la seconde partie, qui se passe dans la Palestine historique, il était en situation régulière, mais notre équipe cisjordanienne, elle, n'a pas été autorisée à nous suivre...

Les deux personnages principaux semblent ne rien avoir en commun. L'un est né en Palestine et n'en est jamais parti, l'autre a grandi à Brooklyn. L'un rêve de quitter la Palestine et l'autre de s'y installer.

Soraya et Emad ont grandi dans des environnements et des contextes absolument différents. Toute sa vie, elle a rêvé, comme une réfugiée palestinienne, de la Palestine. Et lui, qui toute sa vie a connu l'occupation et la réalité de la Palestine, il veut en partir. Ils se retrouvent parce que, en Palestine, ils sont tous deux marginalisés. Ce sont des réfugiés, à l'intérieur et à l'extérieur. Ils sont marginalisés, non seulement d'un point de vue international mais dans le contexte palestinien, on les a mis de côté. En tant que communauté, en tant que réfugiés, leurs problèmes ont été oubliés.

Durant les dix premières minutes du film, on voit Soraya arriver en Palestine avec un passeport américain et elle subit, au contrôle, une forme de violence que l'on ressent très fortement. Là aussi, il y a peut-être un point commun avec Emad.

A l'aéroport, elle s'attend à être traitée comme tout le monde mais découvre qu'une fois ses origines palestiniennes mises à jour elle se retrouve dans une position différente de celle des autres. Comme de nombreux Palestiniens, j'ai découvert aux frontières que j'étais Palestinienne.

Dans le film il y a ces deux personnages et aussi il y a la Cisjordanie - on ne voit pas Gaza bien entendu - et on voit Israël. Et c'est tout à fait différent.

Il s'agit d'un petit pays, d'un petit endroit, vous pouvez vraiment, de Ramallah voir la mer, voir Tel-Aviv.

Mais Emad n'a jamais pu aller à la mer...

Il n'a pas le droit de quitter Ramallah. Je connais des gens de Ramallah qui jamais de leur vie n'ont eu l'autorisation d'aller à Jérusalem, qui se trouve pourtant à un quart d'heure en voiture. Deux Palestine, deux espaces différents.

Ma famille est de Cisjordanie, toute mon expérience venait de là-bas et c'est seulement, je dirais lors de ces dix dernières années, que j'ai commencé à découvrir le reste de la Palestine historique, ce qui est aujourd'hui Israël. Tout à coup, tout s'ouvre, la pression disparaît.

A la minute où vous quittez Ramallah, le monde entier s'ouvre. C'est ce sentiment que j'ai essayé de saisir.

Dans les années 1990, il y avait de l'espoir avec l'Autorité palestinienne. Désormais vous traversez une période beaucoup plus sombre.

C'est vrai, Soraya est encore pleine d'espoir lorsqu'elle arrive à Ramallah, lorsqu'elle voit le policier, le drapeau palestinien sur la place. Parce que c'est la première fois qu'elle vient à Ramallah. Je me souviens, dans les années 1990, la première fois que j'ai vu un homme descendant la rue avec son fils qui portait un drapeau palestinien ... C'était tellement beau parce qu'auparavant ce drapeau était totalement interdit. Aujourd'hui tout cela s'est envolé.

Pouvez-vous expliquer la présence surréaliste de ce policier que nous voyons lorsque Soraya arrive à Ramallah ?

On pourrait penser que ce policier est un acteur. Mais non. Il est réellement policier à Ramallah et il ne fait pas un numéro spécial pour le film. C'est comme cela qu'il se comporte, chaque jour au beau milieu de la circulation. Et c'est surréaliste, en effet, dans un environnement aussi chaotique, il est en quelque sorte pour moi le symbole d'un système, d'une institution qui tente d'ordonner le chaos, ou d'en faire quelque chose.

Lorsqu'on lui refuse l'argent que ses grands-parents ont laissé dans une banque en 1948, Soraya décide alors de le voler. Soraya et Emad deviennent des criminels.

Mais ils sont déjà criminalisés ! C'est illégal pour un Palestinien d'aller à Jérusalem, illégal de construire une maison, illégal de faire tant de choses... Des choses élémentaires. Alors eux, lorsqu'ils prennent les choses en main, ils choisissent de devenir des criminels. Y compris en passant illégalement en Israël.

La seconde partie du film se déroule en Israël. D'un côté ils y sont clandestins parce qu'ils sont dans l'illégalité, de l'autre côté, ils semblent presque libres. Finalement ces deux pays sont-ils si différents l'un de l'autre ?

Pendant le tournage, beaucoup de gens me demandaient : « Je ne comprends pas : où est-ce qu'on est ? Où est-ce qu'ils sont dans le film ? ». Et d'une certaine manière, c'est tout l'intérêt. Ces frontières sont si arbitraires, et ces postes de contrôles, où sont-ils ? Il y en a 600 en Cisjordanie et ils ne séparent pas les Israéliens des Palestiniens, ils séparent les Palestiniens des Palestiniens. Le mur sépare des Palestiniens de Palestiniens. Alors oui, une fois en Israël, il n'y a plus de postes de contrôle, il n'y a plus de murs. Alors oui ils sont libres... tant qu'ils demeurent invisibles.

Lorsqu'elle est en Israël, Soraya retourne voir la maison de Jaffa que son grand-père a quittée en 1948. Et Emad retourne dans son village d'origine, Dawayma, dont il ne reste que des ruines.

Le village d'Emad, Dawayma, n'existe plus ; celui que nous avons filmé s'appelle Suba, il était seulement partiellement démoli. Il y a plus de cinq cents villages qui ont été complètement rasés en 1948-1950. Petit à petit, lors des repérages, je découvrais les restes de nombreux villages. Je crois que j'en ai retrouvé une cinquantaine et nous avons décidé de filmer à Suba.

Mais le choc pour moi, c'est la relation que j'ai faite avec un documentaire que j'avais tourné dans des camps de réfugiés au Liban peu de temps auparavant. Beaucoup des réfugiés venaient d'un village du nom de Saffuriya, ils en parlaient sans cesse, de l'importance de la terre, alors qu'ils vivaient depuis trois-quatre générations dans ce camp de murs et de béton. Par hasard alors que je conduisais j'ai vu un panneau en anglais avec écrit : « Zapuri » et un ami m'a dit : « Ah, ça c'est l'ancien village de Safouri ». J'ai dit : « Mais je viens juste de rencontrer plein de gens qui viennent de là ! On y va » et c'était... C'était vraiment choquant de découvrir toute cette terre, et tout ce vide, un village vide, et ces gens que j'avais quittés en étaient si proches, à une heure et demie en voiture, et c'était impossible pour eux d'y aller.

A la fin du film, une simple phrase évoque ce qui s'est passé à Dawayma en 1948.

Je n'ai pas jugé nécessaire de parler de manière précise du massacre de Dawayma. C'est de là que vient Emad et il porte ce poids avec lui. La première fois que Soraya et lui se rencontrent, il dit qu'il est de Dawayma, elle comprend, ils n'en parlent pas mais elle sait ce que cela veut dire. Et une fois qu'ils sont dans le village, le seul « signe » peut-être de ce massacre, c'est lorsqu'ils décident d'élever ce mémorial. C'est un moment intime entre eux et je voulais qu'il demeure très personnel. Mais c'est vrai que Dawayma est l'un des plus grands massacres, mais aussi un des plus méconnus de 1948.

Pour en revenir à Soraya, en un sens elle n'a rien à faire en Palestine, si ce n'est un travail de mémoire. Avant même d'être un problème politique, le problème des réfugiés est un problème humanitaire, ces gens ont un rapport très fort à la terre, et surtout avec le fait qu'on n'ait jamais reconnu les massacres, le nettoyage ethnique, etc.

C'est tout à fait le cas pour Soraya. Elle est citoyenne américaine, elle n'a jamais vécu la réalité de la vie en Palestine. Mais elle a vécu la réalité de la majorité des Palestiniens, qui demeurent en dehors de la Palestine. Les Palestiniens sont partout dans le monde. Et puis il y a ce manque de reconnaissance de ce qui leur a été fait. D'où l'altercation avec Irit, l'artiste israëlienne qui vit désormais dans la maison du grand-père de Soraya. Irit est gentille, ce n'est pas le problème.

Beaucoup de gens pensent naïvement que le problème c'est que les Israéliens et les Palestiniens ne s'aiment pas et que cela dure depuis des siècles, comme si génétiquement on se détestait. Mais ça c'est une manière de ne pas affronter le vrai problème. Or ce qui manque à Soraya à ce moment-là du film, c'est qu'elle a précisément besoin d'une reconnaissance élémentaire qui n'a pas eu lieu.

Dans un de vos textes, vous dites que dans ce contexte politique, où personne ne voit de solution, le cinéma peut jouer un rôle ou dire quelque chose.

Le cinéma peut beaucoup en Palestine. De plein de manières. Il y a tant d'histoires, tant de choses. Nous avons été réduits à l'invisibilité toutes nos vies, peu de gens le savent, tant de choses ont été interdites, nos livres, nos voix ont été tues, dans les années 1970, 1980, nos écrivains, nos artistes ont été assassinés. Alors il y a ce silence imposé qui a duré et qui dure encore, et le cinéma est juste un moyen différent de s'exprimer. Chaque film palestinien qui se tourne est un miracle selon moi.

Mais vous écrivez également des poèmes...

Oui, et j'ai commencé comme écrivaine et puis j'ai réalisé que la mise en scène m'intéressait... Je suis très influencée dans mon travail par les écrivains et la poésie arabes. Je pense que dans Le Sel de la mer il y a du Darwish, le célèbre poète palestinien, et beaucoup d'inspiration venue de nos poètes.

La poésie joue un rôle, non seulement en Palestine mais dans le monde arabe.

Dans le monde arabe, pour un homme, dire qu'on est poète c'est une chose dont on peut être fier. En Amérique, quand un homme qui dit « Je suis poète », on pense qu'il a un problème. C'est ainsi que la société le voit alors c'est vrai, il y a une grande différence d'appréciation de ce point de vue.

Et comment êtes-vous passée de la poésie au cinéma ?

J'étais intéressée par le cinéma mais je ne savais pas exactement par quoi. Alors j'ai commencé à travailler sur les plateaux, à accepter tous les types de boulots dans lesquels vous pensez que vous allez apprendre quelque chose du cinéma avant de réaliser que tout ce que vous faites, c'est apporter du café à quelqu'un. Et puis j'ai commencé à travailler dans une agence littéraire qui représentait des scénaristes et j'ai lu beaucoup, beaucoup de scripts, y prenant vraiment goût mais réalisant en même temps que Hollywood, Los Angeles et les Etats-Unis en général n'étaient pas le bon endroit pour moi.

Je n'avais pas l'impression d'apprendre quoi que ce soit, alors à ce stade j'ai intégré une école de cinéma à New York et ça a vraiment commencé là. J'ai découvert toutes sortes de choses qui m'intéressaient, le montage, le cadre, l'écriture, j'ai découvert que j'adorais les acteurs et que je voulais réaliser, tout est venu d'un coup en quelque sorte.

Pouvez-vous nous dire un mot sur vos acteurs ?

Je connais Suheir Hammad depuis longtemps parce que nous lisions de la poésie ensemble. Suheir est poète. Son histoire est très similaire à celle de Soraya : une famille exilée de 48, une naissance dans un camp de réfugiés, une vie dans la classe ouvrière immigrée de Brooklyn et une identité toujours si profondément ancrée en elle, conjointement à d'autres identités. Alors je lui ai fait part de mon idée et elle a répondu : « Pas question, je ne suis pas actrice, je ne sais pas faire ça, je ne pourrais pas jouer ce que je ne suis pas ». Je l'ai convaincue de lire le scénario. Elle l'a lu et a dit : « Absolument, c'est moi, je peux le faire, je n'aurais pas à faire semblant ! » Voilà comment Suheir a été engagée et elle a été étonnante sur le plateau.

Et Saleh Bakri ?

Saleh est un acteur de théâtre et c'est le fils de Mohammad Bakri, une grande star du cinéma israélien, palestinien, européen... Alors je n'étais pas intéressée par lui au départ parce que j'aime travailler avec des acteurs non professionnels et des gens aux vies très proches des histoires racontées. Mais je l'ai auditionné et j'ai immédiatement perçu en lui une vraie profondeur. Il a une sorte de tristesse et de colère rentrée. J'ai tout de suite senti que Saleh était la personne idéale pour le rôle.

Pourriez-vous nous parler du titre ? Il est très poétique.

J'ai d'abord choisi le titre en arabe, que nous avons traduit par Le Sel de la mer. Le film parle tant de la mer... de la relation que les personnages ont avec elle, de ce que la mer signifie pour les Palestiniens. Nous sommes une société méditerranéenne alors nous vivons avec la mer, mais désormais la mer est quelque chose que nous ne pouvons plus atteindre. Certains Palestiniens n'ont jamais vu la mer.

Pour les réfugiés chassés en 1948, la mer a été la dernière chose qu'ils ont vu de la Palestine. Il y a un livre de mémoires écrit par Chafiq Al-Hout, un Palestinien exilé de Jaffa, où il parle de ce moment de 1948. Ils étaient dans les bateaux et lui il regardait Jaffa, et le bateau s'éloignait... C'est le premier plan de mon film.