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Antoine Cuypers : "Il fallait respecter toute la complexité d'un conflit"

VIDEO | 2016, 26' | Avec Préjudice, Antoine Cuypers signe un premier long-métrage saisissant sur les rapports de force au sein d'une famille, et l'exclusion d'un des fils jugé "différent".

 

Préjudice est l’histoire d’un repas de famille. Comment vous est venue cette idée ?

J’avais envie d’un film sur un rapport de force familial. Les premières versions du scénario étaient plus féroces, très axées autour de la revanche du personnage de Cédric (Thomas Blanchard). De version en version, on a diversifié les points de vue pour ne pas être dans un schéma noir et blanc de bourreau/victime. Dans c ertaines familles, on ne dit rien et tout est sous-jacent. Dans d’autres, on crie, on hurle. Et ça n’empêche souvent ni l’une ni l’autre de fonctionner. Une famille, c’est un équilibre.

Il y a pourtant des zones de mystère, on ne sait pas exactement de quelle pathologie souffre Cédric. Est-ce volontaire ?

Tout à fait. On ne voulait pas faire un film sur un handicap ou une maladie mentale comme la schizophrénie ou l’autisme. On a tout de suite voulu, et ça a été un cheval de bataille, faire du personnage une certaine idée de la différence ou de la marginalité. Un personnage en porte-à-faux. Et qui nous permettait de rentrer dans une symbolique des rapports familiaux plutôt que dans un réalisme pur et dur. Ce n’est pas montré clairement mais il y a de la magie dans le film. Un tel taux de réussite au bilboquet, par exemple, c’est quasi impossible.

Les déplacements de Cédric aussi sont irréels. Lorsqu’il revient avec la carte de l’Autriche, tout en plan séquence après que sa mère l’ait enfermé dans la cuisine, en réalité la géographie de la maison ne permettait pas cela, on a créé une trappe pour permettre ce déplacement, donner à Cédric une dimension mythique. A plusieurs reprises, on lui suggère un d on de prémonition aussi.

Il y a tout de même un ancrage très bourgeois de cette famille...

Je trouvais intéressant de creuser le milieu de la bourgeoisie cultivée, que je connais et qui peut être pire que tout car les mots deviennent de vraies armes, créent de vraies blessures. Les personnages réfléchissent et raisonnent, mais ça ne les empêche pas d’être dans l’odieux, dans des rapports de force très brutaux. Comme la scène de la compote. Ou la scène où la mère met Cédric en pyjama. Ce sont des scènes terribles pour moi.

Vous êtes-vous inspiré de certains repas de famille célèbres au cinéma ? Je pense à Festen de Thomas Vinterberg ou aux films de Maurice Pialat...

Les repas de famille au cinéma, c’est presque devenu un genre en soi. C’est un exercice très exigeant car il faut respecter une unité de temps et de lieu. L’ombre de Festen planait clairement sur moi. Mais j’ai revu le film après avoir écrit Préjudice , et je me suis rendu compte que les deux films n’avaient rien à voir.

Festen est un film excessif, très libéré dans le jeu des acteurs, très jouissif d’une certaine manière, et puis c’est un film autour du secret. Ce n’est pas vraiment le cas de mon film. Pialat m’intéresse aussi, ce sont des films très durs, très intenses psychologiquement, mais je me démarque de son cinéma. Je me sens plus proche de Michael Haneke. Son premier film, Le Septième Continent, est terrifiant. C’est l’une de mes références sur le film de famille.

Vous avez co-écrit le film avec Antoine Wauters, jeune auteur belge qui monte (Prix Première avec son roman Nos Mères). Comment s’est passée votre collaboration ?

Avec Antoine on était en Secondaire ensemble à Ferrières dans les Ardennes, on se croisait régulièrement, et quand j’ai commencé à écrire mon court-métrage A New Old Story on s’est rapprochés. À chaque fois - et c’est le cas aussi pour le prochain film - j’arrive à une première version de scénario et je demande à Antoine de creuser, d’affiner. L’intelligence d’Antoine, sa grande sensibilité, son sens de l’humour ont apporté énormément au film. L’enjeu pour nous, c’était que le repas de famille tienne le spectateur en haleine.

Il y a une vraie dimension théâtrale dans l’écriture du film, est-ce voulu ?

Mon langage est cinématogra phique, mais j’ai conscience que le film est parfaitement adaptable au théâtre car il y a un vrai travail sur les monologues, le rythme, et cette fameuse unité de temps, de lieu et d’action. À l’écriture, le but était de créer des rapports de force. Entre déni, paranoïa, faux-semblants, jusqu’où aller pour garder l’équilibre d’une famille? À partir de quand quitte- on le terrain de la raison ? Où commence la violence, la folie ? Je ne donne pas la réponse. Chacun se fera son opinion sur la mère, sur sa sincérité, sur sa violence, sa volonté de prendre le dessus, avec les mots.

Pourtant le titre, Préjudice , apparaît comme une sanction.

C’est vrai, le titre donne une réponse. A l’origine, le film s’inspirait d’une expression juridique ; un préjudice grave et difficilement réparable. C’était un vrai procès familial. Mais le film est plus ouvert maintenant, on accède à l’état émotionnel d e chaque personnage, il devient alors très difficile de les juger.

Préjudice est un premier long-métrage, après plusieurs court-métrages remarqués dont A New Old Story avec Arno déjà. Comment s’est fait ce passage du court au long ?

J’ai fait des études de journalisme après avoir été recalé à l’Insas, mais j’ai toujours été attiré par l’image. J’ai fait mon premier court-métrage en trois jours, presque dans l’inconscience, sans savoir comment fonctionnait une production. Autonomie de la volonté a ensuite été primé au festival Molodist à Kiev, un festival de court-métrage important, ça a changé les choses pour moi. J’ai compris comment fonctionnait la production d’un film et j’ai continué.

J’ai commencé l’écriture de Préjudice il y a cinq ou six ans. J’ai fait l’atelier Grand Nord, puis l’atelier Emergence en résidence d’écriture. Ça a été le temps du processus, accompagné de mon producteur Benoît Roland, qui a produit entre-temps mon dernier court-métrage, A New Old Story. Puis Benoît a créé la société Wrong Men, et Préjudice est leur premier long-métrage majoritaire belge.

Le casting est impressionnant. Comment est venue l’idée de ce couple pare ntal inattendu, Nathalie Baye-Arno ?

J’ai eu l’idée de Nathalie avec ma directrice de casting. Dans l’esprit des gens, Nathalie est associée à des rôles lumineux et doux, pourtant elle est très complexe, avec une vraie séduction. Je la trouvais extraordinaire dans Laurence Anyways (de Xavier Dolan). Elle a tout de suite voulu faire mon film et elle m’a fait une immense confiance. C’est une très belle collaboration. Sa présence a donné une cohérence à tout le film.

Arno jouait déjà dans A New Old Story et il a accepté tout de suite ce rôle à contre-emploi, de bourgeois presque papy, c’est ça qui l’intéressait je pense. C’est un tournage qui lui a demandé beaucoup de présence et de concentration, et qui l’a beaucoup mobilisé. Il a été charmant, ponctuel, dévoué. J’ai eu beaucoup de chance.

Est-ce qu’un « esprit de famille » s’est créé sur le plateau ?

Les acteurs venaient de différents horizons mais chacun s’est soutenu à fond sur le tournage. Eric Caravaca, Ariane Labed et Thomas Blanchard sont français, Cathy Min Jung est belge j’étais très heureux de ce choix, elle a déployé au fil du tournage un jeu et une assurance impressionnante. C’était une atmo- sphère de travail extraordinaire pour moi, pour nous tous.

Quelles mères de cinéma vous ont marqué ?

Vous allez peut-être sourire mais je pense à la mère de Dumbo dans le dessin animé de Walt Disney ; c’est un film de référence pour moi, je viens d’ailleurs d’apprendre que Tim Burton allait l’adapter et je suis effondré ! Le sous-texte du film est grandiose, Dumbo est un enfant né avec un handicap, il n’a pas de père, il est moqué dans sa communauté. Un jour sa mère dérape et prend sa défense de manière si violente qu’elle se retrouve en cage, Dumbo va alors com pren dre que son handicap est un talent, et il va pouvoir récupérer sa mère, cette histoire me bouleverse ! C’est un tour de force, dans la manière dont violence et amour sont liés.

La musique a aussi une place très importante dans votre film, elle donne le pouls...

Avec Antoine Wauters mon co-scénariste on fait de la batterie, on avait envie de percussion tous les deux. J’ai demandé au batteur de jazz Francesco Pastacaldi de m’envoyer des maquettes, et c’était assez sidérant de voir à quel point le tempo fonctionnait immédiatement sur les images. On a ensuite enregistré en un seul jour le violoncelle et la batterie, en live devant le film, c’était impressionnant.

Que recherchez-vous avant tout au cinéma ?

J’aime les vraies expériences de cinéma. C’est pour cela que je me sens proche du cinéma nordique, des films de Lars von Trier ou de Michael Haneke. J’aime cette intensité presque chirurgicale. Sans me comparer, j’essaye aussi de donner à chaque fois une vraie expérience d’intensité au spectateur. sur le tournage.

 

Propos recueillis par JULIETTE GOUDOT