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Armel Hostiou : "J’avais envie d’une forme qui soit musicale"

" Le cinéma est souvent contraignant dans sa fabrication et risque ainsi d'écraser les choses sensibles et légères qu'on souhaite saisir", dit Armel Hostiou. Il revient sur son approche dans laquelle documentaire et fiction coïncident parfois furtivement.

Votre envie de départ était-elle de faire le portrait de Paris ?

Je voulais faire un film qui parle de Paris loin des clichés de cette ville au cinéma. Je voulais trouver une forme cinématographique neuve qui permette d’en avoir une approche contemporaine, et qui puisse exprimer des sentiments très personnels à son égard.

C’est un Paris à la fois quotidien et étranger que vous décrivez.

Je ne suis pas parisien et j’ai toujours gardé sur Paris le regard de l’étranger. Avant d’y vivre j’avais une représentation de Paris venue des arts, cinéma, chanson, littérature... : c’était une représentation mentale très forte. Une fois à Paris, la rencontre entre cette représentation de la ville et les espaces réellement traversés a créé comme un court-circuit. L’envie de ce film vient sans doute en partie de ce dialogue entre imaginaire et réalité.

Est-ce pour cette raison que deux des trois personnages sont étrangers ?

Le fait d’être étrangers rend leur regard plus aigu sur cet environnement. Il y a un jeune homme Pakistanais, une étudiante Erasmus Tchèque et un enfant, étranger au monde des adultes. Ce qui m’intéressait dans le fait de filmer une grande ville comme Paris c’était de l’envisager aussi comme un endroit où se retrouvent des gens d’horizons très divers. Cela me fascine toujours de voir comment dans cette ville, se croisent des histoires si différentes dans des périmètres restreints.

Les univers de votre film, au sein pourtant de la même ville, sont eux aussi très différents.

A travers chaque personnage, ce sont différents quartiers donc différents aspects de la ville que je filme. Et Paris serait le quatrième personnage. Chaque quartier est l’occasion de parler d’un environnement : Pierre, le garçon qui évolue dans les beaux quartiers, va traverser la Seine et se retrouver au milieu des tours de Beaugrenelle ; Bianca arpente la ville d’un bout à l’autre, elle vit à Belleville mais travaille à La Défense ; Thalat, lui, habite au cœur de la ville, rue Faubourg Saint-Denis, où vit une communauté pakistanaise. C’est un lieu central mais la place que lui assigne la société le rend invisible.

C’est une ville à la fois fatigante et légère.

J’avais envie de montrer la ville d’une façon qui soit le moins univoque possible. Des choses qui peuvent être pesantes peuvent aussi être magiques, en fonction du regard que l’on pose dessus. Il y a donc un aspect dur de la ville, assommant parce que très sollicitant, et en même temps une magie, un potentiel de rencontres, de découvertes, un territoire de fictions.

Ce sont des choses infimes que vous filmez, vous portez une attention toute particulière aux détails ?

Le cœur du projet était de faire un film dans lequel des événements qui pourraient sembler microscopiques, infimes (la perte d’une lentille, le fait de se couper en se rasant...) ont une répercussion très forte pour les personnages, dans leur rapport au monde. Au moment du scénario je m’étais lancé le défi de travailler aux frontières de l’irreprésentable. Les œuvres qui m’ont le plus marqué sont celles qui figurent des choses qu’on n’imagine pas représentables. Ce qui m’intéresse c’est donc d’utiliser la caméra, qui restitue l’extérieur des choses, pour rendre compte de l’invisible.

Rives semble relever d’une certaine expérimentation, est-ce un film "expérimental" ?

Rives est mon premier long-métrage, jusque là j’avais réalisé des courts-métrages, des clips, des installations vidéo. La forme courte a été une espèce de laboratoire exaltant pour me saisir du langage cinématographique, pour arriver au mieux à mettre en scène des choses personnelles. A partir du moment où l’on cherche à être le plus personnel possible, on est forcément dans un travail d’exploration, donc d’expérimentation. Le terme d’ "expérimental" peut s’appliquer selon moi à tous les cinéastes qui ont développé un langage qui leur est propre.

Comment décririez-vous la forme de votre film ?

J’avais envie d’une forme qui soit musicale. Les trois personnages sont comme trois variations sur un même thème, trois facettes d’un même état. Ils traversent à contre-courant une ville de flux et ce trajet les amène à porter progressivement un regard neuf sur leur réalité. Le film restitue leur perception filtrée du réel, sa résonance, d’une façon très sensorielle.

Et quel rôle joue la musique ?

Elle n’est jamais illustrative, c’est le personnage féminin, Bianca, qui en est toujours le vecteur. La musique du film devient la musique qu’elle écoute, dans une attitude qui la coupe et qui la relie d’une certaine façon au monde. Le film s’inscrit à Paris et je voulais que cette musique parle aussi de ce lieu. Tous les morceaux qu’on entend sont issus de groupes ou de musiciens qui y vivent : Fantazio, Poni Hoax, Babx, Viva and the Diva ou le merveilleux chanteur aveugle de raï sentimental de la ligne 2, Mohamed Lamouri.

Comment avez-vous mélangé le réel à la fiction ?

Le cinéma est souvent contraignant dans sa fabrication et risque ainsi d’écraser les choses sensibles et légères qu’on souhaite saisir. J’avais envie sur ce film d’être dans une configuration qui permette d’être le plus souple possible pour qu’une alchimie opère entre le projet écrit et la réalité. Il fallait pouvoir greffer la fiction (très écrite) dans le réel (un rayon de lumière, des regards...) et rester libre pour l’accueillir. L’utilisation d’un appareil photo comme caméra s’inscrivait dans cette démarche. Il permettait d’être au plus près de ce qu’on voulait filmer et de s’infiltrer plus facilement dans certains endroits comme le Sentier, où Thalat travaille.

Comment avez-vous trouvé les comédiens ?

Aucun d’eux n’est comédien professionnel. Nous avons travaillé leur rôle à partir de ce qu’ils sont, et tous trois jouent quelque chose proche de leur existence. Le travail a été long, par exemple pour trouver Thalat car la séparation entre le personnage et son interprète était particulièrement ténue, et sa situation "administrative" entre autres, était difficile.

Il n’y a presque pas de dialogue dans votre film. Pourquoi ce choix ?

Le fait de ne pa parler s’accompagne chez les personnages d’une très grande écoute et d’une observation décuplée. Les événements de cette journée vont les amener à s’interroger sur leur place dans le monde ; chacun d’eux va progressivement échapper à la place qu’on lui assigne. Vingt-quatre heures s’écoulent durant lesquelles le collégien va faire l’école buissonnière, le jeune homme va s’éloigner de sa communauté et l’étudiante va refuser la place que le regard des hommes induit.

Mais vous n’êtes pas dans un rapport psychologique avec vos personnages.

Comme souvent dans la vie, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive vraiment. Plus qu’un rapport psychologique, j’avais envie d’un rapport métaphysique et onirique à l’existence. Ces personnages isolés se rencontrent dans leurs rêves. J’avais envie qu’un de leurs rapports au monde soit celui du rêve, car les rêves influent sur le réel autant qu’ils sont eux-mêmes influencés par lui. La ville est pleine de gens qui se frôlent, et tous les trois vont aussi se frôler dans cette réalité mais se rencontrer dans l’imaginaire, à l’aube d’un rêve commun.

Rives donne un sentiment de béance, mais jamais dangereuse ou violente...

Les personnages sont pris par une pulsion de fuite qu’ils n’ont pas anticipée et qui fait dériver leur trajectoire. Cette journée provoque chez eux quelque chose de vertigineux, une attraction pour le vide : un appel du neuf, quelque chose de plus vaste, de plus grand et de plus ouvert...

 

Propos recueillis par Jeanne Dressen