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Bille August : 'Rien n'était laissé au hasard."

Pour mettre en scène le scénario autobiographique qu'il avait écrit sur ses parents, Ingmar Bergman choisit l'auteur de Pelle le conquerant. Bille August évoque cette collaboration qui aboutit à un film de six heures pour la télévision et de trois pour le cinéma.

Pourquoi Ingmar Bergman n'a-t-il pas mis en scène lui-même Les Meilleures Intentions ?

Il a déclaré après Fanny et Alexandre qu'il ne ferait plus d'autre film. Ingmar Bergman est trop angoissé ; il éprouve le besoin de toujours mieux faire et cela lui avait pesé énormément sur le tournage de Fanny et Alexandre, surtout à son âge. Le fait d'être occupé de huit à dix heures par jours tous les jours et de donner le meilleur de lui-même l'avait fatigué. Il a beaucoup souffert physiquement et psychologiquement et il s'est décidé à ne plus jamais recommencer.

Et pourquoi a-t-il pensé à vous ?

Si l'on compare Fanny et Alexandre et Pelle le conquérant, on s'aperçoit qu'il n'y a pas de grandes différences sur le plan visuel dans la façon de communiquer le message au public. Il y a la même sorte de simplicité, le même langage direct. Je pense que c'est cela qui a incité Bergman à me demander de faire ce travail.

Il est suédois, vous êtes danois, cela ne posait pas de problème ?

J'ai toujours eu plutôt tendance à me placer parmi les cinéastes scandinaves plutôt que parmi les cinéastes purement danois. Les réalisateurs qui m'ont le plus inspiré sont surtout suédois, comme Bergman, Bo Widerberg ou d'autres en activité dans les années 60. Pendant longtemps, le cinéma danois a manqué de films de qualité. Dreyer est probablement l'un des seuls grands réalisateurs que nous ayons eu.

Comment avez-vous travaillé avec Ingmar Bergman ?

Après notre première rencontre, nous avons passé deux mois ensemble. Nous nous voyions tous les jours, huit heures par jour, où nous discutions de chaque réplique, de chaque personnage, de chaque décor et du film dans son ensemble. Jamais Bergman n'est venu sur le tournage ; il n'a pas vu le moindre mètre du film avant de le découvrir dans son ensemble.

Quelle a été sa réaction ?

Je crois qu'il en était très heureux, mais ce n'est pas à moi de le dire.

Cela ne vous pesait pas de savoir qu'à la fin de votre travail il y aurait son regard ? Un peu comme un professeur juge le travail de son élève ?

Non, il n'y a jamais eu ce genre de rapport, sinon je n'aurais pas pu faire ce film. Il était important que je me sente justement les mains totalement libres. Il était hors de question que je me demande, pendant le tournage, ce que Bergman aurait fait ou ce qu'il aimerait que je fasse... De toute façon, la préparation avait été tellement minutieuse que rien n'était laissé au hasard.

Qu'est-ce que vous avez personnellement apporté au scénario ?

C'est très difficile à dire ; à l'origine, le script de Bergman ressemblait davantage à un livre. Et nous avons fait tellement de découpages que je ne sais pas à qui attribuer les changements. De toute façon, ils ont été mineurs. L'écriture de Bergman est probablement moins sophistiquée qu'il y a vingt ans, plus tournée vers le public mais il est évidemment l'un des plus grands scénaristes du monde.

En quoi le sujet des Meilleures Intentions pouvait-il être proche de votre univers ?

On peut dire qu'il y a un point commun à tous mes films, c'est qu'ils concernent toujours des êtres désarmés et que, par définition, les jeunes sont terriblement vulnérables, terriblement exposés. Je trouve fascinant de décrire l'être originel, l'être "nu", c'est peut-être pour ça que dans mes films j'ai choisi de parler des jeunes et que, dans Zappa, j'ai essayé de savoir comment un être peut porter tant de haine en lui. Comment naît le fascisme, comment naît une telle dureté, inexorable, envers des êtres aussi jeunes : l'homme, au fond, est un être seul qui doit chercher constamment à établir le contact vec le monde qui l'entoure, qui est obligé de faire appel à l'amour.

Mais si on ne reçoit pas l'amour d'un adulte, comme c'est le cas chez certains enfants, on entre dans une situation de déséquilibre, on est rempli de colère, on devient agressif, on a besoin de se décharger de sa colère (...) Tout dépend de la façon dont nous traitons nos enfants. Ingmar Bergman, lui, a essayé de comprendre pourquoi son père avait tellement de haine en lui, pourquoi il y avait un tel conflit entre son père et sa mère. Là encore, tout prend son point de départ dans l'homme "nu".

C'est une réflexion qui vient de votre propre enfance ?

Oui, dans les années 50 et 60, il s'est produit un grand boom de bien-être et la classe ouvrière est devenue une classe moyenne. Il y a eu une grande abondance d'un point de vue social et économique et le temps de loisir dont on a pu disposer n'a pas été utilisé à développer les contacts humains ; on a investi énormément de temps et d'argent à se procurer des biens de consommation. Ceux qui ont eu à payer le prix de ce boom économique, c'étaient, d'une façon ou d'une autre, les jeunes.

Cela dit Les Meilleures Intentions raconte l'histoire de deux adultes ; et je n'ai pas pensé d'emblée, en lisant le scénario, en quoi l'histoire pouvait être proche des films que j'avais tournés. J'ai surtout été fasciné par l'évolution dramatique du récit.

Les six heures de la version pour la télévision ont déjà été diffusées en Scandinavie. On découvre à Cannes une version cinéma de trois heures. N'y a-t-il qu'une différence de durée ?

Non, bien sûr. Bergman avait douloureusement vécu ce problème pour Fanny et Alexandre : les coupes qu'il avait dû faire pour le grand écran l'avaient terrassé. Alors pour Les Meilleures Intentions, il y a eu dès le départ deux scénarios et s'il y a évidemment des scènes dans la version télévision qui ne sont pas dans le film cinéma, l'inverse est également vrai. Pour réduire six heures à trois heures, il faut répartir les informations différemment, modifier les dialogues, etc. Ayant l'assurance que les deux versions seraient différentes, j'ai accepté le film.

Pouvez-vous nous parler des acteurs principaux ?

Le rôle principal masculin est joué par Samuel Frôler, qui est encore relativement peu connu en Suède. Quant au rôle féminin, il est joué par une actrice qui s'appelle à présent Pernilla Ostergren-August ; elle est devenue ma femme. Elle avait travaillé avec Bergman et la seule exigence de Bergman était que Pernilla joue le rôle principal.

Qu'est-ce qui était le plus difficile, sur ce tournage ?

De travailler tous les jours pendant neuf mois et de garder pendant tout ce temps la même concentration, le même haut niveau d'exigence et de réflexion. Ce n'était pas le tournage d'un film d'action, c'était réellement une aventure qui marque votre vie...

Comment définiriez-vous, en quelques mots, Les Meilleures Intentions ?

C'est une histoire pleine de violence, très dramatique, mais avant tout une histoire d'amour : l'amour entre un homme et une femme, l'amour entre les parents et les enfants, l'amour de Dieu et peut-être le plus important, l'amour du prochain.

 

Certains propos de Bille August sont tirés d'une interview réalisée par Hélène Mochiri pour La Sept