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Brigitte Roüan : " Le couple mère-fils ne divorce jamais..."

Pour sa quatrième réalisation, sept ans après Travaux, on sait comment ça commence..., l'actrice-réalisatrice Brigitte Roüan part en Grèce revisiter le mythe d'Œdipe sur fond de crise économique.

Pourquoi tant de temps entre chacun de vos films ?

Ne me dites pas que je vous ai manqué ! Ça n’est pas faute d’avoir voulu tourner d’ailleurs ! Après mon court-métrage, Grosse, j’ai mis cinq ans à monter Outremer, car personne ne voulait entendre parler de l’Algérie. Rebelote avec Post coitum, animal triste que tous les producteurs refusaient, sans doute parce que je voulais interpréter le rôle principal et que je n’étais pas une vedette. J’ai tenu bon pendant sept ans et finalement je l’ai coproduit avec Humbert Balsan.

Ensuite, j’ai voulu tourner un western dans le désert du Niger mais le producteur, qui a eu peur de s’enliser dans les sables, a tout arrêté six semaines avant le tournage. J’ai rebondi avec l’écriture de Travaux. Il y a encore eu des aléas de production mais j’ai fini par faire le film avec Carole Bouquet et de nouveau Humbert. Il faut un an et demi pour écrire un film, un an pour trouver le producteur et la même chose pour lever les financements ! Après Travaux, il y a eu un autre projet qui me tenait vraiment à coeur mais qui ne s’est pas réalisé avec moi. Et le temps a de nouveau filé…

Quand avez-vous eu l’idée de Tu honoreras ta mère et ta mère ?

Un jour, mon fils m’a demandé en rigolant : " Tu as réalisé un film sur tes ascendants, tu as parlé de toi, alors quand est-ce que tu vas en venir à nous ? " Et moi j’ai tout de suite pensé : " OK, vous allez voir ce que vous allez voir… " Quand on aime un homme, on se déploie pour le garder. Quand on aime un fils, on se déploie aussi… pour qu’il s’en aille ! Je trouve ça barbare. Le film est l’histoire de cette séparation impossible.

Le problème est qu’il ne faut pas être amoureux de ses fils alors que le plus vilain petit canard est un cygne pour sa mère. Ce couple-là ne divorce jamais ! La seule personne pour laquelle on se jetterait dans le feu, c’est son enfant. Et du côté des fils, ça n’est pas mieux : on sait que les soldats, avant de mourir, réclament leur mère à leur côté et pleurent : " Maman ! " " Seul le Christ a eu cette chance ", m’a sorti l'un des fils que j’ai interviewé pour préparer le film.

Ce mélange de bonheur et d’enfer existe-t-il à toutes les étapes de la vie ?

Il y a l’époque " facile " où l’on attend et où l’on fait un bébé. Ensuite, il y a l’adolescence : c’est rock’n’roll, usant, bruyant et magnifique. Ce qui est beaucoup plus difficile pour une mère, c’est le jour où son fils s’en va. On ne va pas l’attacher au radiateur mais on se souvient de notre sentiment de liberté en quittant nos propres parents : on ne s’est pas retourné !

C’est comme un chagrin d’amour et les mères qui soutiennent le contraire sont dans le déni total. Quand il n’y a plus de bruit d’enfants dans une maison, le silence devient terrible même lorsque l’on a une vie professionnelle et amoureuse. Les enfants partent souvent loin : le programme 'Erasmus' est une aubaine pour eux et une calamité pour les mères ; ils sont à un âge où on tombe amoureux pour de vrai alors imaginez s’ils " érasment " au Japon ou en Nouvelle-Calédonie !

L’amour n’est jamais suffisant ; il faut de l’intelligence, du tact, une patience d’enfer, accepter des choses de son fils que l’on refuserait à son homme… Les mères ont un mal fou à se dissocier de leurs enfants : " il m’a fait une otite "…. Je me souviens de la phrase d’un jeune Corse, rencontré lors de la préparation du film: " Si je ne vais pas chez ma mère à Noël, elle m’envoie une équipe ! ". Je me suis dit que j’adorerais avoir cette puissance de feu…

Pourquoi avoir traité des affres de la maternité sur le mode de la comédie ?

Avec Travaux, j'avais commencé à prendre goût aux comédies. J’ai débuté avec Coluche avant de jouer Claudel. Le sujet du film est brûlant, passionné mais rude. Mieux vaut prendre de la distance, en rigoler et faire une comédie plutôt qu’une marche funèbre. Pendant le générique du film, on entend cette phrase bateau du médecin avant l’accouchement : " Tout va bien se passer ". Ça augure du pire mais tout ne se passe pas si mal pour Jo et ses fils.

D'où ce détournement ludique des codes de la tragédie grecque ?

Absolument. L'histoire de la mère d’OEdipe, Jocaste, est tellement sombre que, décidément, je voulais l’interpréter avec humour. A 12 ans, cette pauvre enfant s’est tout de même retrouvée mariée à cet enfoiré de Laïos, puis elle est devenue veuve, a épousé OEdipe - son fils qu'elle croyait mort - a eu quatre enfants de lui et a fini par se suicider. Freud s’est réapproprié le mythe d’OEdipe et c’est ce que j’ai aussi fait, à ma façon.

Les Hellénistes seront ravis : littéralement, OEdipe veut dire " pieds enflés ", et dans le film, Pierre, l’aîné, se fracasse le pied dans le placard, à cause de sa mère Jo, qui est franchement casse-pieds ! Tout le film joue de références à ces légendes grecques ; le bébé a une insolation, c’est de nouveau un clin d’oeil à OEdipe, que l’on a abandonné au soleil en lui trouant les pieds pour qu'il ne puisse pas s'enfuir. La scène où le bébé est enfermé dans la valise par son frère, c’est le fratricide. Symboliquement, n’importe quel aîné essaye " d’assassiner " son puîné…

Jo est une tornade à qui rien ne résiste, lorsqu’il s’agit de ses quatre fils : est-ce la mère idéale ?

Il n’y a pas de mère idéale. Jo n’est pas économe de son temps et de son énergie : elle donne du combustible à tout le monde, mais vous ne croyez pas qu'à 40 ans ces garçons devraient s’activer tout seuls ? Lorsque Fabien, joué par Michaël Abiteboul, interdit à Jo de faire des candidatures spontanées à sa place, il a raison ! Comme la plupart des mères, Jo a tort : personne ne lui demande d'être le moteur de la vie de chacun. En même temps, elle se donne un mal de chien pour réunir ses quatre gosses, une fois par an, pour ce fichu festival. Jo ne réclame pas davantage. Après tout, " ça n'est pas trop demander à la vie ", comme elle le dit.

On a le sentiment qu’elle ne se sent accomplie et " pleine " que lorsqu'elle est entourée de tous ses fils. C'est vrai mais c’est névrotique ! Jo est protectrice, angoissée, adoratrice, ludique et narcissique : tout part d’elle et revient vers elle. Elle vit dans la nostalgie, vibre d’une hystérie propre aux mères : l’attente permanente, la frustration de ne jamais en avoir assez. Heureusement, la plupart trouve un " modus vivendi " acceptable, mais cela n’empêche pas les familles de se réunir à Noël, en rechignant, autour de la dinde. Il y a encore des sociétés où les enfants protègent les parents devenus vieux. C'est le cas en Grèce, alors qu'en France on place sa mère dans une horrible maison de retraite et qu’au Japon, on les exile dans des villages en Espagne. C'est un peu raide, non ?

Comment dresseriez-vous le portrait de chacun des fils de Jo ?

Pierre est " le premier de cordon ", le " fils trophée ", l'homme à qui Jo demande tout : il a pris la place du père, il est sur un piédestal, ce qui est très inconfortable et le fragilise. Lucas est le puîné, il force le passage pour se trouver une place en prouvant qu’il est intéressant. Il s'occupe des comptes de sa mère et la fait rire avec des blagues idiotes. Fabien, c'est le cadet, le " mal-aimé " : il tombe à la renverse chaque fois que sa mère l’approche. Si seulement il arrivait enfin à tenir debout !

A la fin du film, il va trouver sa solution… Balthazar, le fils prodigue, le plus beau : il débarque sur l’île en arrivant du ciel dans son hélicoptère doré comme Apollon ! Lui a eu l’intelligence de mettre la mer entre sa mère et lui. Dans une famille, la place de choix est celle du dernier. C’est le cas de Balthazar, c’était aussi le mien et j’en étais ravie. Les parents fondent tous leurs espoirs sur l’aîné, constamment sous pression ; les autres font leur place comme ils le peuvent et on fiche la paix au petit dernier, parce que les parents ont déjà tout vu et subi. A eux quatre, Pierre, Lucas, Fabien et Balthazar font un fils idéal. Ce qui n'existe pas !

En quoi le quatuor de comédiens est-il l’incarnation idéale de cette fratrie ?

Aucun d’entre eux ne se ressemble mais la différence est souvent le propre des fratries. J'avais vu Eric Caravaca dans un pastiche qu'il avait écrit, joué et filmé : je lui avais trouvé un humour fou. Il fallait qu'il soit le chef de la fratrie mais aussi le fils fusionnel, toujours inquiet pour sa mère. Patrick Mille avait réussi une lecture brillante : dès qu'il ouvrait la bouche, tout le monde rigolait. Je me suis très bien entendue avec lui et sous le soleil de Grèce, il étincelait.

Michaël Abiteboul, je l'ai choisi parce qu'il était roux, qu'il avait l'air d'un ourson et qu'il m'avait impressionnée dans un rôle de tueur, méchant et drogué. Sur le tournage, il était tellement dans le rôle qu'il s'est souvent mis à l'écart, avec le besoin de se démarquer des autres...

Quand j'ai choisi Gaspard Ulliel, je lui ai promis que Balthazar ne serait pas juste le beau mec qui se fait aimer, il est plein d’humour, tendre et autonome. C'est le personnage le plus libre et le mieux dans sa peau. Gaspard a rempli cette partition à merveille, parce qu'il reste mystérieux et ne se livre pas facilement. Avec le recul, je pense qu'il y a eu une sorte de compétition entre eux. Les personnages déteignent forcément sur les acteurs. Ils étaient aussi comme des mômes en grandes vacances : il y avait de la régression dans l'air et cela a certainement nourri la dynamique du quatuor !

Au coeur du film, il y a Nicole Garcia, extravertie comme jamais, avec laquelle vous aviez tourné Outremer...

J'ai écrit le rôle de Jo pour elle. J'aurais pu le jouer donc j'ai cherché une actrice proche de moi. Je me suis tournée vers mon alter ego, mon amie. On se comprend d’instinct et elle me fait une confiance absolue. Elle s’est laissée glisser dans son premier personnage comique. Lors du tournage, elle était donc coiffée par le vent et, puisque Jo est une intello sans argent, elle était habillée comme l’as de pique !

Elle est mon porte-parole idéal sur le plateau, Nicole est une locomotive, toujours joyeuse. On peut échanger des propos vifs mais on est toujours sur la même longueur d'ondes. Si j'avais interprété le rôle, certaines réactions seraient sorties avec agressivité alors que Nicole va loin, avec élégance et douceur. C’est une marrante dans la vie : on oublie qu’elle est sortie du Conservatoire avec un prix de comédie.

Nicole est aussi une grande sensuelle, qui touche et enveloppe ses partenaires. Jusqu'à l'arrivée "d’Apollon" Balthazar, le récit enchaîne les péripéties sur un rythme échevelé... Au début, la tribu se rassemble autour de Jo, dix-huit personnages quand même ! A côté des fils, il y a la grand-mère, les épouses, les ex, les enfants : j’ai tenu à ce que chacun ait une partition à jouer, même en une scène.

Le rythme de cette partie est calé sur l’énergie de Jo : c’est une course contre la montre pour monter le spectacle. Elle triomphe de tous les obstacles comme les héros antiques. Ensuite, le film se pose lorsque Balthazar fait son apparition. Jo est aux anges : tous ses fils sont réunis et la troupe s’apaise. Chacun prend le temps d’échanger, comme dans cette scène où l’adolescent de 14 ans s’interroge ouvertement avec sa mère sur sa possible homosexualité... C’est un film mouvementé, tempétueux, solaire et doux. A l’image que je me fais de la vie.

Vous filmez une Grèce idyllique aux allures de carte postale. A quand remonte votre coup de foudre pour ce pays ?

La première fois que j’y suis allée, c’était en 1973 lors de la grande manifestation à Athènes qui suivait la chute de la dictature des Colonels. Les gens pleuraient, riaient, s’embrassaient, dansaient : c’était formidable à voir. Ensuite, j’y suis retournée avec des copains : on naviguait en Mer Egée, on est allé à Epidaure voir une tragédie et, sous le soleil couchant, c’était d’une beauté absolue.

Plus tard, j’y ai emmené mon fils parce qu’il voulait arrêter l’étude du grec ancien... On était dans la région de l’Attique et, pour moi qui viens du théâtre, j’ai vu à la croisée des chemins, la scène entre Laïos et OEdipe. C’est peut-être là qu’est née l’idée du film … Je suis aussi retournée à Epidaure : ce soir-là, une femme est arrivée, quinze mille personnes se sont levées et l’ont applaudie. C’était Melina Mercouri.

Plus tard, il y a eu le Festival d’Athènes où je présentais un film, et tellement d’autres moments, mais l’idée de tourner en Grèce Tu honoreras ta mère et ta mèreest venue de la légende d’OEdipe. Cette terre est celle des mythes fondateurs. On ne remerciera jamais assez les Grecs pour ce qu’ils nous ont transmis… …

Et ce sont eux qui vous ont inspiré pour le tournage d’un documentaire, que vous êtes en train de terminer.

Entre la préparation et le tournage du film, je me suis fait des amis, dont Lakis Lazopoulos qui est le Coluche grec. Un soir, il est venu dîner chez moi à Paris. Nous étions le 12 février et tous les Grecs présents étaient fébriles, angoissés. Ils savaient qu’il y avait une violente manifestation sur la place du Parlement et, à l’intérieur, des députés affolés, dans l’urgence de voter le mémorandum. Ça m'a chamboulée toute la nuit et le lendemain, c'était décidé : avec l’aide de mon ami Santiago Amigorena, je me lançais dans un documentaire sur le quotidien de l’équipe grecque du film…

Il faut se rappeler que les Français et les Allemands se sont longtemps enrichis sur le dos des Grecs. Je ne dis pas que ce sont des anges, ils ont vécu quatre cents ans sous la botte turque : ils connaissent tout du dessous de table et du système D ! Le film est le versant solaire de ce pays et le documentaire en serait la vision sombre d’aujourd’hui. Même si, dans le malheur, les Grecs ont la force de faire la fête et de ne pas se plaindre.

Peut-on interpréter le film comme la résolution d’un OEdipe inversé ? Jo coupe les cordons ombilicaux pour vivre sa vie de femme et mettre à son tour la mer entre elle et ses enfants...

C'est une interprétation très positive, tant mieux ! Pour moi, elle fuit tout le monde : lorsqu'elle dit " J'ai compris que j'ai fini mon job de mère ", ça lui fait une peine folle. Elle part vers la vieillesse et donc la mort... J'avais même écrit une ultime réplique pour Jo dans l'hélicoptère : lorsque Balthazar lui dit " Lâche-nous, maman ", elle lui répondait "

Bien sûr que je vais vous lâcher, mes amours. Tu veux que je saute ? ". On restait dans le registre comique même si le fond était un peu triste... J'aimerais que les choses restent ouvertes, que le film m’échappe. Si d’aventure, les mères et les fils qui découvraient le film ensemble allaient boire un coup après la projection, je serais comblée.