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Bruce LaBruce — Filmer une Lolita de 82 ans... et qui est un homme

VIDEO | 2014, 10' | Icône du cinéma gay underground, le réalisateur canadien amateur de gore et de pornographie (L.A. Zombie, Otto) confirme le côté romantique de son oeuvre avec Gerontophilia. Il y joue avec les conventions de la comédie sentimentale pour raconter l'idylle entre un jeune adulte et un homme de quatre-vingt ans.

Comment est née l’idée de Gerontophilia ?

Gerontophilia a commencé avec la fascination que j’ai eu pour certaines personnes que j’ai rencontrées dans ma vie qui vouent un culte particulier, parfois pour des objets de fétichisme très spécifiques. Je suis ami avec Mark Ewert qui lorsqu’il était adolescent avait été l’amant de William Burroughs et Allen Ginsberg. Il était ado et ils avaient 70 ans. Et j’ai toujours été fasciné par sa relation avec eux. Il avait une admiration et un respect immense pour ces grands artistes, mais c’était aussi une attirance sexuelle.

Je connaissais aussi un type à New York qui était un grand garçon noir magnifique qui avait 19 ou 20 ans et avec qui tout le monde voulait coucher, mais il n’était juste intéressé que par des bears blancs et juifs qui avaient plus de 50 ans. Exclusivement. C’était son fétiche. Les fétichistes sont très mystérieux et m’ont toujours intéressé. Personne ne sait d’où ils viennent mais ils sont toujours spécifiques. Et il y a des gens qui font une fixation sur les grands-pères, il y a des gérontophiles, c’est dans le dictionnaire.

Dès le début vous vouliez faire un film plus mainstream, plus grand public ?

Oui. L’idée dès le départ avec Gerontophilia était de faire un film plus accessible et narratif, qui pouvait plaire à un public plus large que celui des mes oeuvres pornographiques. J’aurais pu faire un film porno qui s’appelle Gerontophilia et je pourrais toujours. Ca aurait été un film complètement différent, mais c’est très difficile de caster de très bons acteurs qui feraient aussi de la pornographie. C’est le dilemme de tout réalisateur qui veut faire du porno, et tout le monde aimerait en faire. Enfin peut-être pas tout le monde mais j’ai rencontré beaucoup de réalisateurs qui en avaient envie. Paul Verhoeven m’a dit qu’il adorerait en faire un. Gaspar Noé projette d’en faire un aussi.

Pour ce film, l’idée était de passer par des chemins plus traditionnels, et j’ai procédé différemment depuis le début. Le casting s’est fait par l’intermédiaire d’une agence, alors que d’habitude pour mes films à petit budget j’utilise des acteurs non professionnels ou des gens que je connais personnellement, ou alors des amis. C’était aussi mon premier film avec une équipe syndiquée, c’était mon plus gros budget, tout le processus était davantage dans les normes de l’industrie.

Quelle est la différence principale entre ce film et vos précédents ?

L’idée c’était donc de faire un film sans contenu sexuellement explicite. J’ai déjà fait sept films et je crois que dans chacun d’eux il y a des scènes de sexe explicites, certains même d’entre eux sont des films pornos, ou des fois j’ai fait une version hard et une soft du même film et je les ai sortis avec différents distributeurs sous différents titres. Pour celui-ci je voulais autre chose, mais l’idée c’était quand même de choisir un sujet qui soit cohérent avec mes précédents travaux.

Mes films parlent habituellement de personnages qui n’arrivent pas à s’intégrer, de marginaux, des gens qui vont à l’encontre de la société, des rebelles, qui sont radicaux et subversifs. Des gens qui s’imaginent comme des révolutionnaires. S’ils en sont vraiment, ça c’est une autre question.

J’ai donc choisi Gerontophilia car c’était cohérent avec les thèmes et les personnages de mes autres films. Certaines personnes interprètent mal mon travail parce que certains ne peuvent pas aller au delà des éléments pornographiques. Mais dès le départ No Skin Off My Ass et Hustler White étaient des films très romantiques. Ils mettent en scène des personnages qui ont des désirs romantiques très forts. Dans No Skin Off My Ass c’est un coiffeur qui tombe fou amoureux d’un skinhead.

Donc si les gens pensent que Gerontophilia est mon premier film romantique, c’est une erreur, cela a toujours été là, je l’ai juste rendu un peu plus apparent dans ce film.

Comment s’est passée la rencontre avec Pier-Gabriel et pourquoi l’avoir choisi ?

Le casting a été difficile car le challenge était de rendre crédible une relation entre un jeune homme de 18 ans et un homme de 80 ans. Je voulais choisir des acteurs très similaires aux personnages que j’avais écrits même s’ils n’avaient pas tout à fait le même âge.

Donc je cherchais quelqu’un de très jeune et quelqu’un qui avait autour de 80 ans. On a auditionné 25 personnes pour le rôle de Lake. Et quand Pier-Gabriel est arrivé, j’ai été frappé par la ressemblance avec le personnage que j’avais écrit. Il est très beau, très jeune, innocent : juste avant qu’on commence à tourner, il m’a demandé ce qu’était un fétichisme. Il est hétéro mais très ouvert d’esprit, il était curieux sur son personnage et voulait vraiment savoir non seulement pourquoi le personnage était attiré par un autre homme, mais aussi par une personne âgée. Et il a énormément creusé pour trouver ça en lui-même.

Et M. Peabody ?

Walter Borden est un acteur de théâtre très réputé au Canada. Il a toujours été là depuis les années 60, il a été un activiste noir et un activiste gay. Il a probablement été le seul Black Panther du Canada à cette époque, il a l’équivalent de la Légion d’honneur au Canada. C’est un gentleman qui a vécu plein de choses, un peu un dandy aussi. Il est très lettré, il a étudié Shakespeare à Stratford pendant 5 ans. Et je ne voulais pas seulement prendre un acteur qui avait 80 ans mais aussi qu’il soit gay.

Je voulais un acteur qui puisse comprendre la position complexe du personnage. Il est vieux et seul, sa famille l’a abandonné. Il est d’une génération particulière, où il n’y a pas vraiment d’assistance pour les personnes âgées gay. Walter a été aussi extrêmement généreux en tant qu’acteur, en se mettant à nu, dans tous les sens du terme, en montrant son corps et en se moquant de le faire à son âge, et ça a été un vrai plaisir de travailler avec lui.

Et lui et Pier-Gabriel ont formé un vrai lien en dehors de l’écran. Entre les prises ils étaient toujours en train de parler et de rigoler.

Le personnage de Désirée semble un peu être un résumé de vos autres films.

J’ai en général deux types de personnages dans mes films. Ceux qui s’auto-proclament révolutionnaires et ceux qui se comportent naturellement et qui sont révolutionnaires de façon beaucoup plus instinctive. Depuis No Skin Off My Ass en passant par The Raspberry Reich, mes personnages féminins sont toujours cérébraux, intellectuels, féministes, et ce sont eux qui ont des idéaux révolutionnaires. Elles sont très prolixes, loquaces et aiment inspirer et voir que les choses arrivent. C’est souvent à elles que je m’identifie dans les films car ce sont des personnages imparfaits.

Parfois je me moque un peu mais j’ai toujours une grande affection parce qu’elles veulent changer le monde. Elles voient les injustices et veulent y remédier. Leur idéalisme est parfois un peu naïf. Elles se mettent dans des positions où elles se contredisent parfois et vont à l’encontre de leur morale, et ce sont les personnages auxquels je peux m’identifier le plus.

C’est rare de voir au cinéma des personnages féminins qui s’auto-proclament féministes et qui sont intellectuelles et politiques. Ce sont des personnages très romantiques pour moi.

Est-ce que c’était important pour vous de refaire un film au Canada car vous avez finalement tourné principalement en dehors de votre pays d’origine ?

J’ai eu une carrière un peu étrange. Je ne pouvais trouver aucun financement pour mon art ou pour mes films à cette époque au Canada, c’est pourquoi je n’ai pas eu d’autre choix que d’aller ailleurs. J’ai tourné deux films à Los Angeles, deux à Berlin, un à Londres, un court documentaire aussi à Paris. C’était un peu un exil imposé mais c’était nécessaire pour moi de continuer à travailler.

Je n’avais pas fait un film au Canada depuis 1994. Mais comme c’est souvent le cas lorsque vous allez ailleurs et que vous construisez un certain succès en dehors de votre propre pays, vous êtes le bienvenu à votre retour et on vous donne de l’argent…

Quel est votre rapport au cinéma québecois ?

J’ai toujours été un grand fan du cinéma québecois depuis les années 70. Quand j’étais enfant je regardais les films québecois sur CBC (Canadian Broadcast Company) et j’y ai vu des grands films. Il y a deux films qui m’ont beaucoup inspiré pour Gerontophilia, Sonatine de Micheline Lanctôt qui est un film sur des adolescentes, et Les Bons débarras de Francis Mankiewicz qui est sur la relation entre une mère et sa fille adolescente.

J’ai toujours été inspiré par de nombreux réalisateurs québécois, comme Claude Jutra. Cronenberg a fait aussi beaucoup de ses premiers films à Montréal, il y a toujours eu une industrie cinématographique très développée. Donc c’était un peu une sorte de rêve de pouvoir tourner là-bas.

Le film est aussi très esthétique...

J’ai toujours essayé de rendre mes films les plus esthétiques possible, j’apporte toujours beaucoup de soin à la « mise en scène » mais parfois j’ai clairement ressenti les contraintes budgétaires. Le truc est de le prendre à son avantage et de développer une esthétique qui fonctionne avec le budget, mais parfois ’ai été frustré de devoir travailler avec des micro-budgets.

Par exemple No Skin Off My Ass, c’est un film à petit budget fait en super 8 pour 14 000 dollars canadiens. On ne peut pas lui donner l’apparence d’un film à 2 millions de dollars, quand bien même on le voudrait. Son charme est qu’il a été fait sans son, post synchronisé de façon assez mauvaise, mais il y a une certaine esthétique qui lui est propre. C’est la même chose pour Hustler White qui a été tourné en 16 mm, le film a couté 15 000 $ en 1996.

Je pense que l’esthétique fonctionne vraiment pour le film car ça parle de ces personnages marginaux qui vivent dans la rue donc ça a un « street style » qui est approprié au film.

Pour Gerontophilia, j’ai eu pour la première fois un budget supérieur à un million de dollars et je voulais faire quelque chose de plus esthétique car j’avais plus de liberté, une très bonne caméra, un excellent chef opérateur, Nicolas Canniccioni, qui travaille beaucoup avec la lumière naturelle et qui est un maître de la lumière. L’idée était donc de faire le film le plus beau possible avec mon budget.

Il y a beaucoup d’humour et de second degré dans le film

Dans tous mes films il y a une pointe d’ironie. Dans Hustler White, quand mon personnage et celui de Tony Ward courent main dans la main sur la plage avec sous un coucher de soleil, évidemment il y a un côté parodique du happy end hollywoodien, mais en même temps c’est fait avec une complète sincérité, et c’est ce que les gens ont besoin de comprendre à propos de mon travail, on peut être critique et ironique à propos de quelque chose tout en étant très sincère. Pour moi il n’y a pas de contradiction.

Dans Gerontophilia il y a une certaine ironie dans le fait que ce jeune homme sublime, que tout le monde trouve désirable et qui pourrait avoir n’importe quelle personne de son âge, choisisse ce mec de 81 ans. Et je joue beaucoup avec les conventions de la comédie romantique. Il y a ce montage quand ils vont marcher dans le parc avec la musique romantique de Chilly Gonzalez...

Mais pour moi, même s’il y a une douce ironie à utiliser les codes de la comédie romantique du cinéma hollywoodien, je les utilise sans les altérer, et l’ironie est déjà présente dans le fait que le couple qui s’aime n’est pas conventionnel.

On pense forcément aussi à Harold et Maud...

Je suis un grand fan de Harold et Maud, et j’aime beaucoup les films de Hal Ashby, Bienvenue Mister Chance, La Dernière corvée, Shampoo. Mais Harold et Maud n’était pas le modèle approprié pour ce que j’avais en tête car c’est l’histoire d’un jeune homme un peu marginal qui tombe amoureux d’une vieille dame non pas parce qu’elle est vieille mais malgré qu’elle soit vieille. Maud a un esprit jeune, elle est fougueuse, elle est belle. Mais d’une certaine manière Harold n’est pas un gérontophile classique. Ce n’est pas un fétichisme, il est juste tombé amoureux d’une femme plus âgée.

Pour Gerontophilia je voulais que mon personnage ait ce fétichisme, qu’il soit vraiment gérontophile. Que son objet du désir soit les personnes âgées. C’est pour ça qu’il a ce carnet dans lequel il dessine des vieux hommes ou des vieilles femmes. Finalement quand j’écrivais le scénario, j’avais plus en tête l’idée d’un Lolita inversé. Plutôt que d’avoir un homme plus âgé qui aurait une fixation sur une adolescente, je voulais qu’il y ait un adolescent qui ait cette fixation pour un homme plus vieux. Ce qui met M. Peabody dans le rôle de Lolita.