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Cannes 2013 — Dans la maison d'Alex Van Warmerdam

VIDEO | 2013, 5' | En compétition officielle, le néerlandais présente Borgman, un jeu de dupes jubilatoire. Retrouvailles avec un réalisateur qui avait fait sensation, il y a vingt ans, avec Les Habitants. Homme de théâtre et amateur d'expériences diverses, Alex Van Warmerdam nous raconte comment se font ses films : "en écriture automatique", dit-il...

BORGMAN

L'un charge un automatique, l'autre aiguise un pieu, le troisième - c'est un prêtre - s'empare de son fusil à pompe. Les trois hommes partent en forêt et la battue commence. On traque un barbu, petite taille, les yeux clairs et le nez travaillé à la faux. C'est lui, le Camiel Borgman du titre. Il vit sous terre, planqué, mais il semble qu'on sache où le trouver. En fuyant, il réveille deux semblables, deux frères d'arme sous leur tapis de feuilles : il faut partir. Alors les affaires reprennent. L'homme frappe aux portes des grandes maisons bourgeoises, demande assistance (un bain) et prend pour victimes ceux chez qui il essuie le refus le plus écoeurant. Bastonné à la porte par un propriétaire, le revoilà par la fenêtre, qui s'installe ; et c'est pour un moment. 

Quand il revient, c'est en remplaçant du jardinier, qu'il a pris le temps d'occire. Et le jardin est bientôt débarrassé de ses fleurs. Tabula rasa. Le jardin ravagé c'est l'aire où s'échafaude le plan de Borgman, de même qu'Alex Van Warmerdam bâtit son film tranquillement sur un territoire vierge et plan, une chape qui offre toutes les libertés : l'amoralisme. Car les malheurs ici ne tombent pas du ciel ("Jésus est un emmerdeur qui ne s'intéresse qu'à lui", dixit Borgman), il n'est pas question par le châtiment de rétablir un quelconque équilibre universel. Ce qui anime Camiel Borgman n'est même pas la cupidité, ni la haine. Ici on frappe sans colère, comme chez le boucher. Cette question de la morale réglée, on se lâche, ça cogne et bute à tout va, ça enterre et ça engloutit et la salle se marre.
 
Alex Van Warmerdam (qui campe ici l'un des complices de Borgman) est un pince sans rire au regard d'aigle. Sa mise en scène est d'une rigueur cruelle, géométrique comme la villa qu'il filme, virtuose comme son héros, efficace comme une capsule de cyanure. Il n'est que d'entrer dans la maison : dans la cuisine, il y a trois fours et dans chaque pièce un écran plat sur lequel on regarde anamorphosés des films en 1:33 (bien occuper tout l'écran quand on l'a payé si cher et choisi si large). Il suffit au réalisateur d'un arrière-plan pour dépeindre la crasse connerie des maîtres des lieux. Borgman marche ainsi à l'économie pour décrire un monde dispendieux, décadent et dégueulasse planqué sous le béton poli d'une villa et l'apparence d'une famille idéale : ici pas un mot de trop, pas un geste parasite. Borgman et ses hommes, reconvertis en jardiniers travaillent en costume et cravate et refont le gazon à la pelleteuse, c'est rapide et radical.
 
La démultiplication des impostures résonne cruellement avec les signes ostentatoires de richesse qui caractérisent à eux-seuls les propriétaires. Le film s'offre alors comme un réjouissant jeu de dupes dont les victimes sont peut-être encore davantage trompées par elles-mêmes que par leurs bourreaux. Il suffit d'un cours d'économie mondialisée de la mère hystérique à sa fille pour comprendre ce qu'il y a de déni dans cette maison quand la pauvre femme n'est pas en crise. D'ailleurs, la démonstration est tapie dans les écrans (qui, lorsqu'ils sont éteints, redeviennent des miroirs) : l'un des jardiniers résume le feuilleton qu'ils sont en train de regarder pour son camarade qui vient d'en rater un bout : "Ca se corse : le pharmacien sympa est en fait un serial-killer". Si on ne peut plus compter sur les pharmaciens sympas...
 
Quand du gazon, certaine nuit, finit par sortir un plateau nu, c'est pour que Camiel et ses complices y jouent une pièce de leur invention à l'intention de la famille (Alex Van Warmerdam, dans la vie, est à mi-temps metteur en scène de théâtre). Sur scène, une jeune femme tient en laisse deux panneaux sur lesquels sont écrits ces mots sibyllins : "Je suis" - "Nous sommes". On se dit qu'avec l'art, le théâtre et ces quatre mots, c'est peut-être le sens qui revient ou la morale ou quelque chose comme ça. C'est peu avant le bouquet final, comme pour donner une explication. Qu'on oublie ou qu'on médite.
 
Pierre Crézé