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Catherine Corsini : "Tuer par charité..."

A l'instar des comédies d'Howard Hawks ou de Blake Edwards, la réalisatrice rêvait avec Mariées mais pas trop d'un film "comme une bouffée de charme et de bonne humeur".

D'où vous est venue l'idée de ce film ?

Ce qui m'intéressait, c'était de parler de la légèreté et de l'impunité. On dit parfois que le crime paie... je voulais faire un film autour de ce thème. L'idée de cette grand-mère qui a passé sa vie à tuer des hommes pour hériter de leur argent et qui enseigne son art de vivre à sa petite-fille est venue très vite. Je voulais que le fil directeur soit le plaisir immédiat, la satisfaction et la fluidité du récit Une histoire où il y a des crimes, mais pas d'enquête, pas de flics, pas de condamnation sociale. En écrivant le scénario, je gardais en tête que je devais cultiver humour et loufoquerie. Il fallait inventer une logique qui ne réponde pas aux critères du réalisme, et ne pas avoir peur de l'excès.

Et ce personnage de grand-mère meurtrière ? Par qui vous a-t-il été inspiré ?

Mon père est mort quand j'étais très jeune. J'ai été élevée dans une famille où il n'y avait que des femmes (tantes, grand-mère, arrière-grand-mère...) qui avaient toutes perdu leur mari dans des circonstances curieuses. Dans mon regard d'enfant, ces morts me paraissaient toujours extravagantes et je me demandais si ces hommes ne vivaient pas cachés quelque part, s'ils étaient vraiment morts accidentellement... Après la mort de mon père, il y a eu celle de mon beau-père qui a donné lieu à beaucoup de cauchemars et à quelques années de psychanalyse par la suite. Comme la mort avait été si prégnante dans ma jeunesse, ce scénario était une façon de me débarrasser de cette histoire familiale un peu lourde et d'essayer de l'appréhender avec gaîté et ironie...

Vos films montrent souvent des duos dans un rapport de défiance, de séduction, voire de vampirisation...

Effectivement, mes films précédents comme La Répétition ou Les Amoureux parlent de retrouvailles, de transfert, de fascination, de transmission, d'exclusivité. Dans Mariées mais pas trop, le personnage de Laurence est fasciné par Renée. Nous assistons à sa métamorphose alors qu'elle devient aussi retorse que son modèle et c'est aussi ça l'objet du film. Renée évolue dans un milieu social qui est complètement étranger à Laurence : celui des gens aisés, ceux pour lesquels l'argent n'est pas un souci. Pour devenir une jeune fille riche, Laurence va devoir trahir son milieu et tuer un garagiste.

Les hommes sont présents, mais disparaissent…

Oui, ils disparaissent même définitivement ! On ma souvent reproché de ne pas faire la part belle aux hommes ou de trop les caricaturer dans mes films. Pour le coup, là, ils le sont, caricaturaux, et ils meurent tous, les uns après les autres, vieux et moins vieux... Je voulais assumer pleinement le côté jouissif de leur apparition et de leur disparition.

Les rôles s'inversent rapidement, et Laurence devient très exigeante vis-à-vis de sa grand-mère...

C'est la logique de la contagion. Le côté fleur bleue de Laurence agace Renée mais il finit par la contaminer puisqu'elle aussi tombe amoureuse. Laurence, qui est plus futée qu'elle n'en a l'air, comprend très vite que sa grand-mère est sûrement une femme qui a un peu forcé sa chance et son destin... Quant à Renée, elle sent que sa petite-fille ne s'accroche pas à elle uniquement pour s'épancher sur ses chagrins d'amour. Dans cette logique de contagion, le côté pervers et fantasque de Renée contamine Laurence. Elle a besoin de sa grand-mère pour qu'elle lui enseigne la dureté, le cynisme, le fait de profiter des autres, toutes ces choses qui lui sont étrangères.

Renée lui propose de la former à son art de vivre. Aussi, quand celle-ci tombe amoureuse, c'est le monde à l'envers. Laurence considère que sa grand-mère a un engagement moral vis-à-vis d'elle, une promesse à tenir... et c'est elle qui va ramener sa "mamie" dans le droit chemin du crime, pour achever son "éducation".

D'habitude, on associe plutôt le cynisme à la jeunesse...

L'amoralité de Renée m'amusait. Les personnes âgées sont censées inculquer aux jeunes la sagesse, la raison, l'honnêteté. Là, c'est une grand-mère qui a de toutes autres valeurs ! Pour le personnage de Renée, je me suis inspirée de personnages de la vraie vie, calculateurs, pervers, manipulateurs, comme Simone Weber...

C'était d'ailleurs assez amusant parce qu'avant le tournage, j'ai montré à Jane Birkin des films assez durs comme La veuve noire de Bob Rafelson ou Les tueurs de la lune de miel de Leonard Kastle, et elle se demandait pourquoi je tenais absolument à lui montrer des choses aussi cruelles alors que c'était d'une comédie dont il était question... Je lui expliquai que dans le film, elle avait une dimension sombre, noire. Même si c'est montré de manière légère, je voulais que ce soit inscrit dans son jeu, que ce soit présent en arrière-plan...

On navigue constamment entre cruauté et légèreté...

Mais on est toujours du côté de Laurence et de Renée, on est en empathie avec elles malgré tout, on est à même de les comprendre...Je voulais qu'elles soient comme des petits papillons, qu'elles aient du charme, de l'élégance, qu'on leur donne le bon dieu sans confession, et en même temps qu'elles tuent comme si elles s'achetaient une paire de chaussures. Comme dit Renée : "Les hommes, je ne les pousse pas, ils tombent... Quand je les prends, ils sont toujours au bord du gouffre..." Renée a bien compris le cynisme de son époque. Elle a beau n'agir que pour son propre intérêt, elle reste néanmoins très attachante.

Ces deux femmes ont une relation assez tumultueuse...

Au départ, il y a du rejet de la part de Renée. Laurence est un poids pour Renée, mais dès leur première escapade pour la Riviera, elles éprouvent du plaisir à être ensemble. Ce qui est difficile pour Renée c'est qu'elle se découvre un ressort affectif qu'elle ignorait pour sa petite-fille. Elle se prend au jeu de la transformer. Renée étonne Laurence dans son enseignement mais ça la fascine et elle se laisse éduquer. Renée est dispendieuse, elle dilapide la vie, elle "craque" de l'argent car elle s'en fiche. Jusqu'au jour où l'élève surprend le maître. Même si elles ne veulent pas l'admettre, Laurence et Renée deviennent progressivement inséparables. Elles s'amusent bien ensemble, deux complices...

Parlons de la fin, qui est assez ouverte...

J'ai beaucoup hésité pour la fin. Renée pouvait-elle aller jusqu'à tuer sa petite-fille et son amant ? J'ai trouvé plus réjouissant d'avoir une fin où Laurence, même si elle a enfin trouvé l'amour avec Thomas, s'ennuie sans Renée. Et réciproquement... Mais elles doivent s'accommoder l'une de l'autre et Renée accepte Thomas, le seul homme qui s'en tire parce qu'il rentre dans leur jeu... Ce n'est plus un duo mais un trio qui se met à chasser du vieillard. En fait, le film est comme un conte de fées à l'envers : un conte initiatique. Mais à la fin ce n'est pas la "morale" qui triomphe, c'est la morale de Renée.

Quelles ont été vos sources d'inspiration cinématographiques ?

J'ai beaucoup pensé à des films comme Arsenic et vieilles dentelles, avec ces vieilles dames adorables qui tuent par charité tous les hommes qui viennent trouver refuge chez elles la nuit. J'ai revu aussi les comédies d'Howard Hawks ou de Blake Edwards. Je rêvais que ce film soit comme une bouffée de charme et de bonne humeur.

En ressuscitant le couple Jane Birkin/Pierre Richard qui a fait les beaux jours des comédies françaises des années 70, n'y avait-il pas une envie de faire un clin d'oeil à ce cinéma ?

Je n'avais vu aucun de ces films. Ce n'est qu'après avoir choisi Jane Birkin que je me suis rendu compte que Pierre et elle avaient déjà tourné ensemble. On me l'a souvent fait remarquer et ça m'a amusée. Ça faisait quinze ans que Jane et Pierre ne s'étaient pas vus... Cependant, dans les films dont vous parlez, Jane jouait la petite Anglaise délurée, alors que dans Mariées mais pas trop, elle est largement plus retorse...

Cinématographiquement, le film est plus aéré, plus coloré, plus lumineux que vos films précédents...

Ces deux femmes passent leur temps à sillonner la Côte d'Azur. Le film est donc une sorte de road-movie où défilent des endroits luxueux et mythiques. Il y a de nombreuses références aux années 60 (la vieille voiture, le yacht, les costumes, les palaces...). J'aurais aimé tourner en studio, avec des décors encore plus spectaculaires.

Nous avons tenté d'être le plus stylisé possible pour retranscrire le charme désuet de ces lieux de villégiature un peu mortifères que fréquente Renée.Je voulais que le film soit le plus ensoleillé possible. C'était ma première collaboration avec Jeanne Lapoirie et je trouve qu'elle a su mettre en valeur les décors, leurs couleurs un peu vives. Elle a apporté de l'élégance au film.

Les comédiens viennent d'horizons très différents...

Je trouve toujours intéressant de ne pas travailler uniquement avec des acteurs de la même famille, d'ailleurs je ne sais même pas ce que c'est. Il faut trouver les bons acteurs pour les rôles, c'est tout J'aime bien les mélanges, c'est ce qui donne de la vivacité, de l'énergie comme dans la vie.

Comment avez-vous choisi Émilie Dequenne ?

Émilie avait comme un air de famil­le avec moi ou mes soeurs. J'aimais son naturel, son allant. Il y a des simi­litudes entre son personnage et celui de La nouvelle ève : le fait de se jeter à la tête du premier venu, de tomber amoureuse tout le temps, de se faire avoir... Il y a toujours dans mes films des personnages très tenaces. Laurence se fait jeter par Renée mais elle s'accroche, elle lui court après, elle ne renonce jamais. Émilie se sentait bien dans ce registre. Après, l'essentiel du travail avec elle a consisté à parfaire sa transformation, à l'entraîner vers un côté plus sophistiqué... De l'amener aussi à trouver le bon rythme pour la comédie. Comme elle est douée et extrêmement malléable, tout s'est très bien passé...

Décrivez-nous un peu votre travail avec Jane Birkin...

Il fallait complète­ment transformer Jane. Au début du film elle semble âgée puis elle se métamorphose progressivement en une femme encore plus séduisante, presque aussi séduisante que sa petite-fille, capable de faire encore craquer tous les hommes... J'ai longtemps pensé prendre une actrice plus âgée avant de choisir Jane Birkin. Elle était tout juste "plausible" pour le rôle mais ça me plaisait de faire de Renée une "jeune" grand-mère. Elle a tout de suite été partante et à la fin du tournage, Jane adorait qu'on l'appelle "mamie" !

Jane est une comédienne qui fait des millions de propositions. Mon travail consistait à choisir parmi ses propositions, ou à les rassembler pour essayer de ne rien perdre, pour préserver sa folie, sa fantaisie. C'est quelqu'un de très volontaire dans le travail, elle se donne à fond, elle pourrait ne jamais s'arrêter... Pour la scène où elle avoue qu'elle a eu un orgasme, je lui avais suggéré plein de choses comme de jouer avec sa biscotte, de se lever, de se rasseoir... Au final, elle fait une chose absolument géniale et je n'aurais jamais cru que cette scène puisse être amenée à ce point de loufoquerie.

En la choisissant pour ce rôle de femme dure et vénale, vous n'aviez pas envie de rendre ce personnage plus sympathique ?

Jane est quelqu'un qui dégage naturellement de la générosité et de la gentillesse. Elle a un "capital sympathie" incroyable et les gens l'adorent. Ce qui était intéressant, c'est d'imaginer que cette gentillesse puisse masquer une perversion terrible. Je trouvais ça encore plus drôle et plus noir de voir cette femme d'apparence si douce commettre des choses aussi atroces avec insouciance et insolence. On n'a jamais d'antipathie pour elle. Au début, je n'arrêtais pas de dire à Jane qu'il fallait qu'elle soit plus dure, plus cruelle, plus sèche. Il y avait toujours une douceur en elle et finalement, je trouvais que ce contraste rendait le personnage encore plus complexe.

Et les acteurs ?

Pierre Richard se fait assez rare à l'écran et c'est dommage. Il y a du désir, du plaisir en lui, il a envie de jouer. C'est stimulant pour le metteur en scène. Il s'est amusé avec ce personnage un peu beauf, un peu dragueur. Par exemple, c'est lui qui a écrit la chanson RENÉE. Quelques heures après notre premier rendez-vous, il me l'a fait écouter au téléphone et j'étais bluffée.

Clovis Cornillac, qui avait un rôle assez court dans Les Amoureux est un acteur d'une précision absolument incroyable. Lorsqu'il arrive sur un plateau, il a déjà composé son personnage et c'est très impressionnant En fait, je n'avais rien à lui dire. Il connaissait mieux Alexis que moi. Je laisse souvent aux acteurs le soin deproposer leur interprétation à la première prise et après je les guide, j'opère des chan­gements de jeu, de rythme.

Avec Clovis, ce sont quasiment toutes les premières prises que j'ai montées.Quant à Jérémie Elkaïm, j'aime sa curiosité. Son côté mi-Jean-Pierre Léaud jeune / mi Cary Grant m'a tout de suite séduite pour ce personnage de jeune premier. Il a une tête incroyable, assez lunaire. Son jeu différent des autres, plus réaliste, toujours un peu décalé mais touchant, correspondait bien au rôle.

Pensez-vous que vous allez surprendre avec ce film ?

J'espère. Mais avant de surprendre les autres, j'avais envie de me surprendre moi. Après la répétition, j'avais envie de faire une comédie, de m'amuser avec un autre genre et des comédiens dans des situations drôles et décalées. J'ai découvert le plaisir du cinéma à travers les acteurs. Jeune, j'allais voir des films avec Ava Gardner, Audrey Hepburn ou Katharine Hepburn, des comédies, des polars, des adaptations littéraires ou des mélos. C'est plus tard que j'ai cherché à savoir qui les avait mis en scène et que j'ai compris que je préférais certains films à d'autres. Peut-être que ma manière de faire des films découle de ça, une envie d'aborder tous les genres...