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Cannes 2012 — Trois acteurs, pour "Trois mondes"

Après Partir et Les Ambitieux, Catherine Corsini filme dans  Trois mondes un drame sur fond social, dans la lignée de Sautet et James Gray. Présenté en selection officielle du Festival de Cannes 2012, section Un certain regard, le film fait croiser trois personnages après un accident mortel; Raphaël Personnaz, Clotilde Hesme et Arta Dobroshi nous présentent ces trois destins...

Dès la scène d’ouverture de Trois Mondes, vous annoncez la couleur : on est dans un film d’action...

Catherine Corsini : A chaque nouveau film, on se demande comment progresser. Je vois et je revois des westerns, les films d’Hitchcock, les policiers de Melville ou de James Gray qui sont des films d’action que l’on peut prendre au premier degré, mais où derrière, il y a souvent une dimension morale, des questions d’actualité qui rejoignent des préoccupations métaphysiques sur sa place dans le monde. Les personnages sont confrontés à des choix moraux. J’avais envie d’aller dans cette direction, que les choses passent par le physique, comme dans cette première scène, animale, pas intellectualisée.

D’où est venu le désir de confronter trois mondes ?

Ces trois mondes sont distincts. Al incarne celui de l’entreprise, Juliette, celui de la parole, de la pensée, et Vera à qui tout est refusé incarne un monde illégitime. J’aipenséàcequeditRenoirdansLaRègledujeu:«Toutle monde a ses raisons. » Le film fonctionne sur ce principe. Chacun des trois personnages a sa problématique, son conflit. Ils ont tous les trois 30 ans mais chacun est dans son parcours de vie, dans des histoires d’amour et des situations différentes : ascension sociale, construction, survie. Et un drame vient les faucher. Comme dit le flic au moment de l’accident : « C’est un choc pour tout le monde. »

Les trois personnages se sont dessinés très vite ?

Le personnage qui a été le plus vite trouvé, c’est Al. On me disait souvent que j’avais essentiellement écrit des rôles féminins dans mes films. Là, je voulais vraiment un héros masculin. Al, c’est la perte d’une innocence. Il avait un destin tout tracé. Il a tout fait pour s’en sortir, il est prêt à se marier, et soudain il chute, et finit complètement détruit, mais libéré aussi d’une certaine aliénation à sa condition. Il est également très dessiné par ses amis d’enfance, leur complicité et leur rivalité, et par son rapport avec sa mère et son futur beau-père, un peu ogre. Ce dernier est une figure tutélaire très forte, un père de substitution qui fait peser le poids de la famille sur Al.

Pour la première fois de sa vie, Al va être amené à une réflexion d’ordre moral. L’expérience existentielle il va l’aborder à travers ce drame.

Pour Vera, la jeune moldave, je l’ai choisie originaire d’un pays qu’on connaît très peu, qui a été kidnappé par les Russes : la Moldavie, un pays en souffrance, très pauvre, dont beaucoup d’habitants essayent de fuir. J’ai rencontré des gens de la communauté moldave. Ils ont tous été très dévoués, ils m’ont beaucoup aidée.

Quant à Juliette, elle appartient à un monde instruit, plus éduqué, elle ne se pose pas les mêmes questions qu’Al et Vera. Elle représente, pour moi, la bonne conscience. Elle est au centre, elle voudrait rapprocher les extrêmes, réconcilier la victime et le coupable. Elle veut faire le bien, réparer, mais en voulant réparer, elle ne fait qu’empirer les choses parce qu’elle oscille. Elle n’ose pas aller chez les flics, ni avouer à Vera qu’elle connaît Al. Elle représente les gens qui s’engagent mais qui à un moment arrêtent de jouer et disent : « Je suis dépassé, aidez-moi... Moi, je rentre chez moi. »

Pour elle, s’investir dans cette histoire, c’est aussi une manière d’échapper à sa vie... Oui, elle n’est pas complètement satisfaite dans sa vie, elle éprouve un mal-être. Elle attend un enfant de son ami mais elle n’est pas sûre de son engagement. Elle est ambiguë et c’est horrible parce que d’un côté elle trahit Vera, de l’autre elle ne peut pas assumer sa relation avec Al.

Selon vous, Al et Juliette sont attirés l’un par l’autre malgré les circonstances ou à cause des circonstances ?

Quand j’écrivais, je me demandais : est-ce que je vais jusqu’à l’histoire d’amour ? Est-ce que je creuse le côté pervers et ambigu ? Jamais Al ne serait allé naturellement vers cette fille mais là, il lui est redevable. Ce sont deux personnes paumées qui s’accrochent l’une à l’autre, mais au moment où quelque chose se passe entre eux, il y a la mort d’Adrian, qui relance la tragédie. Leur histoire est vouée à l’échec, même si Al continue à y croire, essaie d’en pousser les limites.

La confrontation entre ces trois mondes est-elle avant tout de nature sociale ?

Comme dans Partir, je voulais parler du monde d’aujourd’hui, un monde dans lequel on ne prend pas le temps, où l’on veut réussir à tout prix. Jusqu’où est-on prêt à aller pour protéger sa vie même si on a fait quelque chose de répréhensible ? Qu’est-on prêt à payer pour réussir ?

Dans le film, beaucoup de choses tournent autour de l’argent. Est-ce qu’on peut se racheter par l’argent ? Et si oui, combien vaut une faute ?

Tout le monde est gangréné par cette question d’argent. A partir du moment où Vera accepte l’argent, elle en veut toujours plus. Pourquoi s’arrêterait-elle là ? Cet argent signifie quelque chose, beaucoup et à la fois rien. Le coupable aura beau payer, ça ne suffira jamais à effacer son acte. Cette question du prix d’un homme est particulièrement violente quand la femme médecin propose à Vera de faire don des organes de son mari...

Oui, quel est le prix d’un homme ?

En Occident, le don d’organe est gratuit mais pourquoi devrait-il forcément l’être ? Combien vaut un kilo de chair, un litre de sang ? Ce sont déjà les questions qui sont au cœur de la pièce de Shakespeare Le Marchand de Venise. Le sociologue Ruwen Ogien interroge le bien-fondé de la gratuité, il pose la question qui est au centre du film : et s’il n’y avait rien d’immoral à vendre ses organes ?

Je suis contente que ce film fasse écho à ces questions qui me semblent tellement contemporaines. Cette scène du don d’organes était pour moi constitutive du projet du film.