Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Catherine Corsini : "Un thriller sentimental..."

La cinéaste explore dans La Répétition l'attirance amoureuse de deux femmes liées par l'ambition et la frustration du théâtre, en écho avec leur passé, qui se répète.

Votre précédent film, La Nouvelle Ève, était une comédie à votre façon. La Répétition est aussi un film de genre personnel, cette fois un thriller psychologique.

Le film de genre permet de manier le "je” de façon insolite. Je peux ainsi me raconter au travers d'un prisme, d'un cadre. La Répétition peut effectivement s'approcher de ce qu'on nomme "thriller psychologique", avec aussi des aspects sentimentaux. Chaque film me pousse à aller voir ailleurs, à m'exprimer dans un autre registre. Après La Nouvelle Ève, j'étais incapable de refaire quelque chose de comique. C'est peut-être le reflet de mon propre balancement entre la drôlerie et la gravité.

Quel que soit le genre, ce sont les personnages qui comptent : La Nouvelle Ève et La Répétition sont des portraits de femmes. Mais, ici, le portrait se dédouble et devient plus trouble...

Après La Nouvelle Ève, l'envie m'est très vite venue de traiter d'un rapport passionnel entre deux femmes. Nathalie et Louise. L'une quiobtient à peu près tout ce qu'elle veut avec une incroyable facilité. Et l'autre pour qui tout est plus douloureux... Louise est fascinée par Nathalie. Elle est ce qu'elle aimerait être. De là son envie de l'aider, de faire les choses à sa place, puis de la posséder, de la détruire. Je voulais une relation où l'amour et la frustration sont implicitement mêlés comme les deux pendants de la même chose. Ce qui peut sembler effrayant. Le trouble est forcément là tout le temps. Je tenais à ce que les deux interprètes soient belles pour amener plus d'ambiguïté aux situations.

Le titre a un double sens : la répétition au théâtre et la névrose de répétition. Le film le sentiment que ces deux dimensions vous intéressent tout autant l une que l'autre.

Le travail au théâtre c'est d'aller répéter tous les jours, c'est ce que montrent les scènes avec Amar quand il s'acharne sur Nathalie avec ses "Reprenez”. Quant à la névrose de répétition, c'est le sujet du film, elle ne quitte jamais le personnage de Louise, jusqu'à l'obsession. J'ai moi-même voulu être comédienne, j'étais très passionnée, mais quelque chose n'allait pas : un don qui vous manque. C'est très cruel de découvrir ça. C'est sans doute cela qui m'amène maintenant à idéaliser les acteurs (comme le fait Louise), mais aussi à chercher à révéler une part enfouie d'eux-mêmes. Un acteur est en quête de quelque chose qu'il ne connaît pas. De là sa fragilité.

Ce qui se répète, semble-t-il, entre les deux femmes du film, c'est une situation où Louise juge Nathalie insupportablement dure avec elle. C'est donc la répétition d'un sentiment de cruauté, d'injustice...

Si on part du postulat que la névrose c'est de se voir quand on voit l'autre : on peut affirmer que Louise ne voit pas Nathalie, elle se voit elle. C'est pourquoi elle admire Nathalie, mais finit par se sentir dépossédée, réduite à rien face à elle. Elle a l'impression qu'elle n'arrive pas à la hauteur de l'autre et aussi que Nathalie la déconsidère. C'est comme une béance : imaginer que l'autre est tellement idéal que même le tuer ne pourrait vous faire atteindre sa perfection. Si Nathalie fait preuve de cruauté envers Louise, c'est de façon inconsciente la première fois, au moment de l'adolescence. Nathalie ne voit qu'elle ; elle est cruelle par égoïsme. Elle ne comprend pas l'importance que Louise donne au théâtre. Le théâtre paralyse Louise.

Toute la relation entre Louise et Nathalie peut d'ailleurs être vue comme l'histoire d'une cicatrice, d une trace de la jeunesse. C'est pour aller dans ce sens que vous avez commencé le film "au passé" ?

Je tenais beaucoup à ce passage par la jeunesse et à le faire jouer par les mêmes actrices, même si ce n'était pas tout à fait réaliste. C'est une convention du cinéma : il fallait que Pascale et Emmanuelle jouent Louise et Nathalie étudiantes, et qu'on y croie. Le passé fait partie du romanesque du sujet. Je ne voulais pas priver le film de cette résonance romantique. La réponse à leur histoire adulte passant forcément par ce retour à l'enfance.

Les personnages se partagent très vite le double sens du titre : Nathalie, c'est le théâtre, et Louise, la névrose obsessionnelle. Mais cette répartition n'est pas figée, les rôles peuvent s'échanger...

Dans l'attachement excessif de Louise envers Nathalie, il y a aussi une part d'un amour sincère, authentique. Nathalie n'est pas non plus uniquement le jouet et la victime de Louise. Elle se sert aussi du pouvoir que Louise lui donne. Elle joue de sa séduction jusqu'à perdre Louise. Nathalie est égocentrique mais, au-delà de ses problèmes narcissiques, elle a une profonde difficulté à vivre, à grandir. Je voulais aussi faire le portrait d'une actrice. Le théâtre est le troisième personnage du film.

Louise est sur une trajectoire dont elle dévie peu, comme si son regard était uniquement fixé sur Nathalie. Mais l'attitude de Nathalie est plus tortueuse, avec des revirements inattendus, parfois difficiles à saisir...

Autant Nathalie est dans la spontanéité, elle parle, elle dit les choses, autant Louise est dans la retenue, l'ambivalence, le mensonge, les choses jamais droites, dissimulées. Nathalie est imprévisible. Face à l'adversité, c'est son corps qui parle. Elle le donne facilement. C'est ce qu'on lui a appris en tout cas.

Quelqu'un d'extérieur à la relation de Nathalie et de Louise pourrait voir le danger de cette liaison, ce qu'elle a de malsain. mais, dans l'entourage des deux femmes, il n'y a pas de commentaires : vous n'avez voulu placer personne en juge ? 

De toute façon, il n'y a rien à juger.

Les compagnons de Louise et de Nathalie pourraient agir, mais ils restent des sepctateurs impuissants et lointains...

Ils sont perdus, c'est certain. L'histoire de La Répétition c'est tout ce qui n'appartient qu'à Louise et Nathalie, c'est leur secret, leur bonheur et leur souffrance à elles deux. Les personnages masculins sont donc forcément moins ambigus, ce sont davantage des figures emblématiques. Mais ils sont là et bien là, comme référents indispensables. Nicolas, le mari de Louise, est d'une remarquable attention. Il se bat pour reconquérir Louise, puis accepte la fatalité. Louise vivait avec lui comme en sommeil. Matthias part de lui-même, sa relation houleuse avec Nathalie est déjà sur la fin quand Louise arrive. Autant Matthias est un faux autoritaire, autant Walter Amar a vraiment de l'autorité. Il encourage Nathalie car il croit en elle.

Pourquoi avoir choisi d'entraîner les personnages à Copenhague ?

J'aimais l'idée d’aller dans une ville qui a été peu filmée, un territoire assez vierge cinématographiquement. C'est l'endroit parfait pour reprendre cette relation, même si Nathalie y est en tournée, elles sont totalement disponibles l'une pour l'autre. À Copenhague, elles ne sont pas confrontées directement à la réalité, au monde qu'elles connaissent. Il y a là quelque chose d'un peu froid qui cadrait bien avec l'atmosphère que je voulais donner au film. Il fallait aussi que cette ville soit assez éloignée de celle de Louise, quand elle décide de faire ce voyage pour retrouver Nathalie, on se dit que rien ne l'arrêtera.

L'issue de l'histoire est très incertaine : on ne sait pas comment cette relation entre Nathalie et Louise va tourner. La mort de l'une, la folie de l'autre, tout finit par être concevable.

Je voulais qu'on s'identifie au personnage de Louise et qu'on puisse, comme elle, ressentir l'envie de tuer l'autre.

Dans une scène au restaurant, on voit Louise donner une visibilité sociale à sa relation avec Nathaliel, prête à former avec elle un couple et à s'afficher comme homosexuelle. Ce qui fait peur à Nathalie, c'est justement qu'elles apparaissent comme deux lesbiennes alors que, pour elle, c'est autre chose. L'homosexualité fait donc partie du déséquilibre qui existe entre elles ?

Dans cette scène, Louise teste Nathalie. Elle veut voir jusqu'où Nathalie l'accepte. Elle pense que si Nathalie l'accepte, cela voudra dire que leur amour est vrai. Elle prend la main de Nathalie et elle veut que Nathalie la garde, mais Nathalie ne veut pas être la chose de Louise. On a alors de la peine pour Louise. Pour Nathalie, faire l'amour avec Louise n'implique pas qu'elle est homosexuelle. Elle l'aime à un moment donné. Louise, elle, est incapable de refuser cet amour.

Les scènes d'amour entre Louise et Nathalie sont intenses mais brèves, comme si vous vouliez signifier que ce n'est pas le sujet du film.

Ce qui était important, c'est qu'elles puissent aller jusque-là. Je tenais à ce qu'il y ait cette fusion des corps. C'est Nathalie qui fait tout, elle est traversée par un désir momentané, superficiel. Louise est passive. Nathalie sait pourquoi elle agit, elle veut réparer, alors que Louise est dans le déni, d'où son incapacité à mettre un nom sur l'amour qu'elle ressent pour Nathalie.

Le parcours de Nathalie semble, au contraire, l'amener à s'affirmer, à se connaître elle-même : dans les derniers plans du film, on voit une femme qui s'est construite, réalisée comme actrice...

Le film raconte effectivement ce parcours. Au départ, elle fait ce métier avec beaucoup de désinvolture, sans même se soucier d'être une bonne actrice. Mais, paradoxalement, l'arrivée de Louise dans sa vie lui fait comprendre qu'être actrice ne doit pas être que la projection du désir des autres sur elle, mais son choix à elle. C'est une souffrance pour Nathalie de s'appartenir. Louise lui a donné ce courage-là.

Pascale Bussières est étonnante. Comment l'avez-vous découverte ?

Il y a longtemps que je voulais tourner avec elle. Je l'avais vue dans plusieurs films canadiens et je trouvais qu'elle avait le mystère et la dureté dont je rêvais pour Louise. Ce qui a été beaucoup plus compliqué, en réalité, c'est de trouver l'actrice qui allait jouer avec Pascale. Quand j'ai rencontré Emmanuelle, elle m'a conquise. Elle avait l'insolence de Nathalie, et sa fragilité. C'est une actrice solaire, elle a une vitalité et une énergie extrême.

Il m'a semblé, pendant le tournage, que le rôle de Nathalie convenait parfaitement, en cela, à l'image qu'on a souvent d'Emmanuelle Béart : une actrice utilisée pour sa beauté, son pouvoir de séduction. Mais elle n'est pas seulement cette belle image, et l'évolution du personnage de Nathalie permet de le montrer. Quand j'ai mis en présence Pascale et Emmanuelle, j'ai su que les personnages étaient là. J'ai eu beaucoup de plaisir à tourner avec elles. Comme d'habitude les rôles se sont ajustés à leur contact.

La fin du film est donc assez heureuse pour Nathalie et plutôt dure pour Louise qui n'a pas changé ?

Non, je n'ai pas cette vision. Quand elles se croisent, on comprend qu'elles s'aiment, mais qu'elles sont incapables de vivre cet amour. Louise n'a pu se détacher du monde de Nathalie. On la découvre avec Matthias. Elle croit qu'en s'appropriant un peu de la vie passée de Nathalie, elle continue d'être avec elle, mais c'est évidemment un leurre. Nathalie, elle, a réussi à avoir la reconnaissance en tant qu'actrice en triomphant dans "Lulu" mais le prix de sa liberté est qu'elle est seule.