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Christian Petzold et les fantômes du passé

VIDEO | 2014, 10' | Quel rapport les personnages obstinés de Christian Petzold entretiennent-ils avec son spectateur ? L'auteur de Barbara (2012) et de Phoenix revient sur quelques motifs de sa filmographie où le passé est toujours l'occasion de parler du présent.

" Le premier jour de tournage, je me suis inspiré d’un document que m’avait procuré la Fondation pour la Mémoire de la Shoah : une photo aux couleurs un peu passées d’un chemin de forêt baigné d’une lumière matinale impressionniste. Ce n’est qu’au second plan qu’on perçoît l’image de la mort : des cadavres dans l’herbe.

Le film devait s’ouvrir sur ce décor : une forêt de bouleaux, un homme en uniforme de la Wehrmacht et des femmes vêtues d’habits de camp de concentration. Mais au moment du tournage, nous avons remarqué qu’il nous manquait quelque chose. La lumière était bonne, le cadre était parfait mais ça ne marchait pas. Nous avons jeté tout le matériel de ce premier jour de tournage.

Raul Hilsberg a écrit que les nazis et ceux qui obéissaient aux ordres faisaient régner la terreur par des moyens déjà connus... En revanche, ce qui était nouveau, c’était la mise au point de l’extermination industrielle d’êtres humains. Pour se documenter sur les vieilles techniques, il y a la littérature, les histoires et les chansons. Rien de tout cela n’existait pour décrire l’Holocauste.

Le texte d’Alexander Kluge, Une expérience d’amour (Ein Liebersversuch), a énormément influencé notre travail de préparation. L’histoire se situe dans le camp d’Auschwitz. Des médecins nazis épient un couple qui, selon leurs dossiers était passionnément amoureux, à travers les murs d’une chambre close. Ils attendent que les deux amants fassent l’amour. Le but est de savoir si la femme a bien été stérilisée. Ils utilisent du champagne, installent une lumière rouge et les aspergent même d’eau glacée – en espérant que le besoin de se réchauffer les poussera à se rapprocher. Mais rien ne se passe, les deux amants ne se regardent pas. D’une étrange façon, l’échec des nazis se révèle être une victoire de l’amour, un amour perdu qui ne pourra pas être ravivé par ces criminels. Ce texte a été pour nous le plus marquant et le plus révélateur. Est-il possible de sortir du gouffre nihiliste creusé par les nazis et de reconstruire des émotions telles que l’amour, la compassion, l’empathie – la vie ?

Dans Phoenix, Nelly refuse d’admettre que l’amour est anéanti. Je suis fasciné par ces personnes insoumises qui refusent d’accepter ce qu’on leur impose. "

Christian Petzold