Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Claudine Bories dans la tourmente des amours perdues

Après avoir réalisé en 1999 un moyen-métrage documentaire où elle allait "à la rencontre du masculin "(Juliette du côté des hommes), la documentariste Claudine Bories pose en 1981, pour son premier long-métrage, son regard acéré sur les couples qui se séparent. Quand masculin et féminin se déchirent, qu'est-ce qu'il reste? Un enfant qui ne peut se partager en deux ...

C'est au coeur d'une institution qui se veut neutre qu'elle a posé sa caméra, là où les décisions des juges sont appliquées et pourtant discutées. Voici quelques extraits de son carnet de bord, des repérages à la diffusion du film à Cannes, belle littérature du quotidien qui en dit beaucoup sur la réalité filmée, mais aussi sur le point de vue profondément bienveillant de la réalisatrice.

Samedi 24 mars

Mon premier "DV" (c'est le jargon des médiateurs pour dire "droit de visite").

Debout dans le couloir, une médiatrice "s'entretient" avec un couple. L'enjeu de la discussion: que l'enfant puisse passer le prochain week end chez son père.

La mère a dit non, le père s'est énervé, ils s'engueulent.

La médiatrice est obligée de crier pour se faire entendre: "Vous savez bien que ça ne marche jamais quand vous vous parlez directement. Alors on va faire comme ça: Madame me parlera à moi ( elle fait un geste de la femme vers elle) et Monsieur me parlera à moi ( elle a le même geste de l'homme vers elle).... comme ça vous arriverez peut-être à vous entendre!"

Le geste est frappant. Il raconte l'essentiel: l'impossibilité pour le couple de communiquer directement, la nécessité de passer par un tiers. Cette "triangulation" qu'effectue la médiatrice, leurs places à tous les trois dans le couloir, sont très visuelles: une mise en scène existe déjà dans la réalité.

Mise en scène renforcée par la distance installée par la médiatrice qui s'adresse à eux en les appelant "Monsieur" et "Madame". On n'est pas loin du tribunal. Ou du théâtre. Et puis c'est drôle. Dans la vie, il y a toujours plusieurs couches de sens, de signes. La souffrance semble ne jamais devoir s'arrêter, et puis soudain la vie reprend le dessus.

Et alors, c'est la surprise: ces gens qui deux minutes avant me faisaient mal, me font rire! Il me faut absolument retrouver cette dimension de "comédie humaine" dans le film.

Samedi 31 mars, 9H00

Grosse journée de "DV", très dure, tendue. Il y a des jours comme ça. on sent une tension dans l'air dès les premiers coups de sonnette. Je m'oblige à rester dans les salles de droit de visite, à regarder ce qui se passe entre les pères et les enfants.

99% des "parents visiteurs" sont des pères. Ce sont presque toujours les mères qui ont la garde. Sentiment d'une grande confusion: la plupart des enfants se sauvent dès qu'ils voient leur père.... Ça pleure dans tous les coins... pères et enfants confondus, insupportable.

 

7 avril

Chaque visite me bouleverse et ravive en moi des émotions anciennes; tantôt liées à mon histoire familiale- et là je suis l'enfant- tantôt liées à mes séparations passées- et là je suis le père ou la mère.Je tiens le coup grâce aux médiateurs. Ils sonr formidables.

 Leur patience, leur obstination, leur parole- pourtant bien imparfaites! , indiquent la place d'un "tiers", d'une solution.

Il se trouve que cette place, c'est également celle de la Loi et du respect de l'enfant.

Ce qu'indiquent les médiateurs en fait, c'est la place de l'amour. De même qu'eux croient toujours à une issue possible, je crois qu'il y a un film possible?

Samedi 13 avril

Le couloir, les coups de sonnette, la porte blindée qui s'ouvre en grinçant, se referme violemment, les pas qui résonnent. j'aime le son de ce lieu: sons durs, avec beaucoup de "off". univers carcéral. Importance du décor: murs blancs avec beaucoup de vide.

Aadef vient d'emménager dans cet appartement et ça se sent. j'ai demandé de ne pas toucher à ça ( on m'avait proposé de mettre des affiches aux murs). J'aime ce côté "zen", ça permet de ne pas disperser le regard.

 

Samedi 27 avril

Ce qui m'intéresse:

- les couples, le côté "comédie humaine" ( frappant comme au-delà du cas de chacun, c'est de l'humanité entière qu'il s'agit, ça vient du fond des temps: le mélange de peuples qu'il ya ici renforce ce sentiment)

- le rapport difficile à la Loi

- la découverte de la parole

Ma position: je n'interviendrai ni au son ni à l'image. pas d'entretien, pas de voix-off. Ce que je dirai aux personnes filmées: ce film a pour but de montrer l'importance et les effets de la médiation.

 

Samedi 13 juin

 La psychologie ne m'intéresse pas.

Je n'ai pas envie de prendre parti pour l'un ou pour l'autre.

Je ne fais pas de distinction entre arabes, français et africains.

La dimension sociologique du lieu ( Banlieue, fonds publics, solidarité) ne m'intéresse pas non plus. Ce que je vois est au-delà: je vois des êtres qui souffrent, d'une souffrance que je connais.

Les gens qui viennent là sont dans une grande confusion. Ils nous racontent leurs douleurs de femmes et d'hommes aux prises avec la passion, la jalousie, et le désir d'en sortir...

Ils ressemblent à des personnages de la Bible, ils sont des figures de l'humanité.

Au fond ce qui dirait le mieux ce que je ressens, c'est le mot compassion. COM-PASSION.

À partir de ça: il s'agit de filmer ce qui réunit ces gens, ce qu'ils ont en commun. Et non pas ce qui les désigne, les différencie.

Leurs histoires ne doivent pas prendre le pas.

Elles sont là, elles se font entendre, mais on n'entre pas dedans.

Le sujet de mon film, c'est ce pourquoi ces gens sont là. Ce n'est pas leur histoire à chacun, c'est ce qui est commun à leurs histoires.

Après plusieurs mois de repérage, j'ai pu écrire le scénario. Le scénario a obtenu l'avance sur recette en mai 97. J'ai ensuite tourné chaque samedi pendant neuf mois.

Pendant le tournage je n'ai rien rédigé. Que des plannings hasardeux, vite battus en brèche par la réalité.(...) au montage, j'ai à nouveau éprouvé le besoin d'écrire.

26 mars 98

Les film est un tableau. Ne comptent pas seulement la parole et son sens, mais la composition. Re-composer. Recomposer un couple éternel, le couple des voix d'hommes et de femmes. Remettre ensemble la femme et l'homme, que chacun ait toute sa place. donc présence égale (ou presque) des deux.

(...)

mai 99

Première projection au festival de Cannes dans le cadre de la sélection ACID. De l'attention, de l'émotion. Les gens sont touchés, du moins ils me le disent. Le lendemain, projection à la MJC dans la banlieue cannoise. Public local. Les spectateurs rient, interpellent les personnages, finissent leurs "répliques", me demandent "où j'a trouvé les comédiens"! Le film commence sa vie... et moi je vais pouvoir passer à autre chose.