Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Daniel Leconte : "Il fallait se faire violence pour rester dans les faits et évacuer le commentaire."

Comment faire le film d'un procès quand on n'a pas accès à la salle d'audience ? Que l'on est en pleine campagne présidentielle ? Et qu'on est totalement acquis aux thèses de l'accusé ? Explications du réalisateur.

Avant même de réaliser C'est dur d'être aimé par des cons, vous avez été impliqué dans le procès de Charlie Hebdo et des caricatures.

Quelques mois avant le procès, j'ai été alerté par Philippe Val. C'était au moment où Charlie Hebdo était menacé d'interdiction à l'occasion de la publication de ces fameuses caricatures. J'ai écrit pour les pages Rebonds de Libération, un texte, intitulé Merci Charlie, où j'expliquais pourquoi il était important que cet hebdomadaire ait relevé la tête dans ce contexte. A la suite de cette parution, Philippe Val m'a appelé pour me remercier. Il en a profité pour me demander si je voulais bien être témoin à leur procès. Dans un premier temps, je lui répondu ne pas me sentir vraiment de légitimité pour cela, mais qu'on pouvait en parler. Quoi qu'il en soit, j'étais prêt à soutenir, auprès des chaines de télévision, l'idée d'un film sur le procès. Je l'ai fait. Toutes se sont curieusement désistées. Philippe Val m'a alors fait remarquer que j'avais là, la matière première de mon intervention au procès ; ne serait-ce que pour expliquer devant un tribunal que les médias français refusaient d'aborder le problème. Alors j'ai dit oui.

C'est dur d'être aimé par des cons est réalisé à la fois en aval, avec des témoignages recueillis après, et en amont du procès où vous suivez l'équipe de Charlie Hebdo. Pourquoi ce choix ?

A partir du moment où je savais qu'il ne me serait pas permis de tourner dans la salle d'audience, la forme de ce documentaire s'est imposée d'elle-même. Il n'y avait que trois conditions : tourner avant le procès, après le procès et dans la salle des pas perdus du tribunal. Avec ces trois éléments, j'avais mon théâtre, qui permettait de construire la dramaturgie du film. Le problème, de taille, c'est qu'il me manquait la salle d'audience. Il fallait donc restituer d'une manière ou d'une autre ce formidable débat qui s'y était déroulé. Je n'avais qu'une seule certitude : je ne voulais aucun artifice dans la captation de la parole des protagonistes, des témoins, des avocats et des magistrats, genre par exemple docu-fiction. Tout devait donc se jouer lors des entretiens. J'ai demandé la transcription des débats afin de remettre mes interlocuteurs en situation au moment du tournage, pour qu'ils me répondent au plus près des termes utilisés pendant les audiences, mais aussi pour le climat des échanges, jusque dans les attitudes.

L'enjeu n'est pourtant alors plus le même : lors de ces entretiens, l'issue du procès est connue. Pensez-vous que cela a contribué à leur ton assez allègre, presque amusé ?

Premièrement, ces entretiens témoignent de l'ambiance des audiences qui a parfois viré à la franche rigolade. De ce point de vue, les entretiens sont d'ailleurs plutôt en-deçà. La plaidoirie de Richard Malka, l'avocat du journal, s'est réellement passée comme elle est décrite, avec de vrais éclats de rire. Celle de Me Kiejman aussi, qui sur un mode très brillant, « draguait » la procureure ou « menaçait » le président, ce qui a provoqué des secousses de rire jusque chez les magistrats ou les plaignants. Cette dimension là se devait d'apparaître dans le film. Deuxièmement, c'est l'esprit de Charlie Hebdo qui était en jeu, cet esprit particulier qui consiste à mener la charge avec l'humour comme arme de destruction massive de la bêtise. Il m'était difficile de ne pas rester dans ce registre-là. Il n'en était d'ailleurs pas question puisque c'était le registre de Charlie : un concentré de « l'esprit français » dans ce qu'il a de meilleur, à la fois profond et pétillant d'intelligence. Comme une façon d'introduire de la distance, un peu de légèreté dans une affaire qui au fond, est très grave.

Ce qui déplace ce qu'on pourrait penser être l'objet du film (le procès) vers une cause commune aux deux parties...

Le principe, mais aussi la difficulté du film, était de revisiter le procès en connaissant d'avance son issue. Il fallait donc constamment se faire violence pour rester dans les faits et évacuer le commentaire. Je voulais aussi que les protagonistes soient des protagonistes et en même temps les acteurs d'une aventure collective. Les deux parties adverses ont en effet construit, au-delà de la scénographie judiciaire, un espace de dialogue démocratique pour régler un problème qui divisait la société française. Et au-delà, toutes les sociétés démocratiques occidentales confrontées à la question de l'intégrisme et du terrorisme. Ce procès n'était pas un règlement de compte. C'était l'occasion de porter le débat au niveau le plus sophistiqué qu'il soit, afin qu'il puisse entrer en résonance avec les valeurs de la république et de la laïcité. C'est cela la modernité du procès et son caractère exceptionnel. Après le verdict, Maître Szpiner, l'avocat des plaignants, nous a d'ailleurs expliqué en quoi finalement, il avait rendu service à Charlie Hebdo en acceptant de défendre la Mosquée de Paris dans ce procès. Même si je ne suis pas sûr que c'était son intention initiale, au final, il n'avait pas tort : sans procès, il n'y aurait eu ni débat de cette qualité, ni jurisprudence. Alors au bout du compte, oui merci à la Mosquée de Paris.

La salle des pas perdus, elle, en prise directe avec le procès, est un contrepoint très important. Pourquoi lui avoir donné une telle présence ?

Parce qu'elle représentait la Vox populi, où si vous préférez un forum brut, sans parole policée. Sans compter que cette salle était comme un lieu fort du procès, c'est là que ressortaient les témoins après les audiences. Ce qui amenait des niveaux de parole différents, l'un à la justice, l'autre à l'opinion.

Cette parole aurait pu être biaisée : vous interviewez moins de personnes du camp des plaignants que de celui de Charlie Hebdo.

Ce n'est pas de ma faute si les plaignants n'ont présenté qu'un seul témoin et Charlie Hebdo une douzaine. Et puis en toute objectivité, les prestations lors du procès étaient bien plus convaincantes du côté de Charlie Hebdo. Quant aux avocats, je ne crois pas qu'on puisse dire que Maître Szpiner, l'avocat de la Mosquée de Paris au demeurant très pugnace, est moins présent dans ce film que Maître Kiejman ou Maître Malka.

Il y a eu des témoins très importants à cette période, puisque le procès se déroulait en pleine campagne pour l'élection présidentielle : des personnalités politiques se sont exprimées de manières diverses.

Cela a contribué à la portée universelle de ce procès : portés par le moment, les politiques se sont sentis obligés de se prononcer sur le sujet. Cela a été le cas avec François Hollande. A un moment de son entretien, François Bayrou de son côté résume bien les enjeux en disant que ce procès a permis de rappeler pour les musulmans, les fondamentaux entre religion et politique définis pour les catholiques depuis la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat c'est à dire il y a plus d'un siècle. Pas mal non ? Quant à l'intervention par fax de Sarkozy pour soutenir Charlie Hebdo contre les associations musulmanes, elle prend un certain relief aujourd'hui qu'on connaît ses positions contestées sur la laïcité.

Avec quand même un absent de taille : Jacques Chirac, alors président en exercice.

Pas tant que ça : il était en arrière-plan via la présence de son propre avocat, Me Szpiner qui, j'en suis sûr a agit en son nom, même s'il ne l'a pas fait ouvertement. Le souci de Chirac à ce moment précis était qu'aucun ressortissant français vivant à l'étranger et en particulier dans les pays arabes ne soit maltraité à cause de la publication des caricatures. Il devait, m'a t-on précisé de source sûre depuis, donner un signal fort aux populations arabo-musulmanes en rappelant qu'à travers Charlie Hebdo, ce n'était pas toute la population française qui s'exprimait, en tous cas pas le pouvoir en place qui se devait de protéger une population qui se sentait bafouée dans ses croyances. On n'est pas forcé d'être d'accord et je ne le suis pas. Mais je peux comprendre ce qui l'a guidé dans cette affaire.

Autres mis en cause dans votre documentaire : les médias, dont certains semblent s'être autocensurés.

Le discours dominant pour les décideurs dans les médias a longtemps été de croire qu'à partir du moment où on traite mal les poseurs de bombes, on traite mal tous les musulmans. C'est absurde et méprisant pour la grande majorité des musulmans. Cela revient finalement à ne faire aucune différence entre les musulmans et les poseurs de bombes ! C'est un peu comme si condamner les assassins d'enfants c'était condamner l'ensemble du genre humain. Je me demande parfois quel degré de naufrage intellectuel nous avons atteint pour en arriver là ! Reprenons les événements : quand France-Soir publie les caricatures, son directeur est licencié ; quand L'Express les publie à son tour, le journal est revendu quelques mois plus tard par son propriétaire. Il ne reste que Charlie Hebdo, incontrôlable de par son indépendance. Qui sera donc le seul titre à être attaqué. Là-dessus se rajoute l'histoire de la conception de ce film, dont aucun média n'a voulu. Si je n'avais pas décidé d'y aller malgré tout, avec quelques jeunes journalistes enthousiastes et une caméra PD 150, il n'aurait jamais existé ! Je voudrais d'ailleurs rendre hommage à ceux qui n'ont pas cédé. D'abord Charlie bien sûr. Des jeunes de Doc en Stock qui sont partis sur le coup sans garantie aucune. Canal + Cinéma qui par la suite nous a rejoint. Fabienne Vonier et Eric Lagesse de Pyramide qui nous ont fait confiance. Et pour finir, Cannes qui nous accueille. Cela veut dire que rien n'est perdu même quand les grands médias réagissent par la peur. Je suis très touché par cette capacité de résistance. C'est rassurant ! Mais c'est vrai, ce film parle en filigrane de l'autocensure d'une grande partie de la presse. Comme si on avait désormais peur de ses convictions, de ses propres valeurs qu'on psalmodie tous les jours mais qui restent en rade quand il s'agit de passer à l'acte. On a besoin de journalistes impertinents, indépendants comme ceux de Charlie Hebdo. Quand la machine s'enraye et que nous, journalistes, nous réfugions dans le conformisme des idées ou dans des combats contre des moulins à vent en faisant croire le contraire, nous oublions ce qui fait l'intérêt de ce métier : dire les choses surtout si elles fâchent et jouer avec les lignes s'il le faut. Quand la justice française relaxe Charlie Hebdo, elle légitime son combat. C'est fondamental, car ça peut donner des envies de se battre aux médias allemands, anglais ou danois.

Au final, vous n'avez donc aucun doute. Vous épousez le point de vue de Charlie Hebdo ?

Pendant le procès oui, mais pas dans le film. Mais je sais aussi que si ce ne sont pas les journalistes ou Charlie Hebdo qui mettent ce débat sur la table, ce sera l'extrême droite qui s'en chargera. Il est donc important que les démocrates s'emparent de cette question. Si l'on est plus capable de la traiter comme Charlie Hebdo le fait ou autrement, peu importe, mais en respectant nos valeurs, on peut craindre que ça tourne vinaigre comme c'est le cas en Hollande avec un Geert Wilders actuellement. « Faut pas dire ceci et pas dire cela parce que sinon on risque de... ». A force de ne pas dire ceci ou cela, on sait où ça mène... C'est à dire à traiter le problème quand il est trop tard. C'est justement ce qu'il faut éviter si on ne veut pas être entraînés dans le « conflit des civilisations ». Le message que je retiens de ce film est énoncé par Val quand il dit que quand les gens l'arrêtent dans la rue, ce n'est pas pour lui parler des caricatures mais pour lui rappeler combien la liberté d'expression est nécessaire.