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David Volach : "Le judaïsme n'interdit et n'autorise rien"

David Volach, réalisateur du film My father my lord, revient sur son histoire

Vous venez d’une famille religieuse. Quel a été votre parcours avant de tourner votre premier film ?

Ma vie a été marquée par la rêverie et l’observation. J’ai grandi à Jérusalem dans une famille orthodoxe, très rigide et exigeante sur le plan de l’éducation religieuse. J’ai quitté le monde religieux vers 22 ans. Ce fut un processus long et douloureux. Je me suis alors réfugié dans l’art qui m’a permis d’interroger le monde autour de moi et de me construire une nouvelle identité.

Comment avez-vous découvert le cinéma ?

Le premier film que j’ai vu sur grand écran fut Les temps modernes. Alors que je pensais qu’il s’agissait d’un film impudique, j’ai découvert le grand cinéma humaniste de Chaplin. Après avoir quitté le monde religieux, j’ai pris des cours de cinéma à l’Open University, j’ai fréquenté assidûment la Cinémathèque et j’ai lu de nombreux écrits théoriques sur le cinéma. J’étais alors fasciné par la dimension réaliste et concrète du cinéma : cette capacité à traduire une pensée abstraite par un langage ancré dans le quotidien, dans la description des faits réels.

La distribution de votre film comporte à la fois des acteurs professionnels et non professionnels. Comment les avez-vous choisis ? Comment avez-vous travaillé avec eux ?

Assi Dayan, qui incarne le père dans le film, m’a dit un jour qu’il jouait bien lorsqu’il ne jouait pas. C’était en fait ma manière de travailler avec des acteurs à la fois professionnels et non professionnels : je leur ai tout simplement demandé d’exister devant la caméra. Au théâtre, un acteur construit un personnage dans un univers fictif, métaphorique, au cinéma, au contraire, l’acteur existe dans une réalité concrète, quotidienne et son personnage doit s’y imprégner. Vous avez réussi à filmer le monde religieux d’une manière très sensuelle.

Par exemple, les scènes d’intérieur (à la maison ou à la synagogue) sont toutes marquées par le mouvement de la caméra ou à l’intérieur du cadre. Qu’est-ce qui a guidé vos choix esthétiques ?

Le cinéma, c’est le langage de la matière concrète. Il est donc très important pour moi de filmer les corps et les objets dans leur matérialité, de les observer de près, de loin, de les caresser même. La caméra est comme un oeil en mouvement, comme un regard qui s’approche et s’éloigne en permanence des objets et des corps. De là vient peut être ce sentiment de sensualité qui se dégage du film.

On ressent dans votre film l’influence à la fois formelle et thématique des Décalogues de Krysztof Kieslowski, notamment du premier, Un seul Dieu tu adoreras. Reconnaissez-vous cette influence ? Qui sont les autres cinéastes qui vous ont inspiré ?

Les Décalogues de Kieslowski constituent certainement une grande source d’inspiration. Mon film peut même être vu comme une variation sur le premier Décalogue, mais une variation inversée. Chez Kieslowski, il y a un mouvement qui va de la croyance absolue en la science rationnelle à la reconnaissance d’un mystère métaphysique, alors que dans mon film on part du métaphysique religieux pour aller à la découverte de la réalité dans ses manifestations quotidiennes, humaines et émotionnelles, à l’encontre des dogmes religieux. Ingmar Bergman est un autre cinéaste très important pour moi : ses films m’ont fait comprendre que le cinéma est un grand art, un moyen d’expression capable d’abstraction qui peut aborder n’importe quel sujet philosophique.

L’interrogation morale dans le film touche à la mitzva (un devoir religieux) du «renvoi du nid». Pourriez-vous expliquer le sens de cette mitzva et de son importance dans le judaïsme ? D’une manière générale, les animaux occupent une place importante dans le film (oiseaux, chiens, chats, poissons). Pourquoi ?

Ce sujet est fortement débattu dans le judaïsme. En apparence, on peut voir la mitzva du «renvoi du nid» comme ayant une motivation humaniste : quand un homme croise un nid sur son chemin, s’il désire manger les oiseaux, il doit renvoyer la mère et ne garder que les petits afin de préserver une partie de la famille. Or dans le Talmud, il est interdit de parler d’une motivation humaniste quand il s’agit d’un devoir divin, car la sensibilité à la souffrance de l’autre est inférieure à la loi de Dieu. En effet, le quotidien d’un Juif religieux est absolument déterminé par l’obligation d’accomplir la loi de Dieu en dehors de toute considération humaniste. C’est-à-dire que le fait d’obéir à Dieu est plus important que la sensibilité à l’égard de l’autre, d’autant plus s’il s’agit d’un animal qui, d’après le judaïsme, n’a pas d’âme.

Il me semble que le devoir d’obéissance à la loi divine comme base de la morale juive est souvent très immoral. Dans mon film, l’enfant s’attache à des animaux, une sensibilité qui contredit la loi religieuse qui est aussi la loi du père, et le questionnement moral est né de ce conflit…

Vous dessinez le monde religieux de façon complexe et ambivalente : d’un côté, vous décrivez la chaleur familiale et la force spirituelle le caractérisant, de l’autre, vous critiquez clairement son extrémisme, sa sévérité et l’obédience aveugle à la loi religieuse…

En général, la critique contre la religion en Israël est caractérisée par du mépris à l’égard de l’homme religieux et par une forme de prudence par rapport à l’idée religieuse. Ainsi, on a l’habitude de décrire le religieux comme asexué, comme ayant un défaut dans sa masculinité ou sa féminité (l’habillement parfois considéré archaïque, l’obligation pour les femmes de se couvrir la tête). Moi, au contraire, je préfère dessiner l’homme religieux comme un être humain, sexué, en réservant ma critique à la religion elle-même. On dit souvent que les idées religieuses sont sublimes, mais qu’elles sont détruites par l’homme. Moi, j’ai tendance à croire que l’homme est sublime, alors que ses idées le sont un peu moins.

Menahem étudie à l’école religieuse le récit biblique du sacrifice d’Isaac. Sans dévoiler aux spectateurs la fin du film, peut-on y voir une mise en abîme de My father, my Lord ?

Mon film décrit un univers où le sacrifice d’Isaac est quasi permanent, car la religion sacrifie la vie ici-bas au profit d’un l’au-delà hypothétique : un paradis qui se révèlerait peut-être après la mort. My father, my Lord est l’histoire d’une tragédie inévitable, car la religion dans sa dureté et son dogmatisme tue la liberté de la vie, la joie de vivre.

On ressent dans le film à quel point le quotidien de cette famille est terne et triste, alors que l’enfant aspire inconsciemment à autre chose, à cette joie naturelle qu’on est en train de tuer en lui… Dans l’une des scènes, le père demande à son fils de déchirer une photo. Aussitôt après, l’enfant joue avec des ombres chinoises qu’on peut aussi interpréter comme une métaphore du cinéma.

Quel est le rapport du monde juif religieux au cinéma et à la création visuelle d’une manière générale ?

En principe, le judaïsme n’interdit et n’autorise rien. C’est l’interprétation des versets bibliques qui a créé les règles religieuses. La photographie et le cinéma n’existaient pas quand ces règles ont été établies, ce qui pose le problème de l’adaptation des lois anciennes à notre modernité. D’une manière générale, le judaïsme orthodoxe méprise l’art, peut-être parce qu’il y voit une menace, un rival au niveau du questionnement critique de la vie.

Mais il y a dans le judaïsme des courants plus ouverts qui acceptent l’art et y voient une source d’enrichissement. Dans mon film, l’art et les allusions au cinéma représentent la révolte de l’enfant contre la loi du père. Naturellement, c’est quelque chose que j’ai vécu.

En Israël, My father, my lord a été accueilli avec grand enthousiasme par le public et par la critique. Le film a-t-il été montré à un public religieux ? Quelle a été la réaction ?

Oui, j’ai montré le film à un public religieux et sa réaction a été extraordinaire. Les spectateurs se sont complètement identifiés avec le contenu philosophique et moral du film et ont réagi avec beaucoup d’émotion. Je ne suis pas du tout surpris de cet accueil : une critique non pas frontale, mais amenée par le biais de personnages avec qui l’on peut s’identifier, est plus facilement acceptée. Bien sûr, comme dans toute communauté, on trouve différents niveaux d’ouverture et de sincérité…

Le cinéma israélien tendait pendant des années à ignorer le monde juif religieux où à le dessiner d’une façon exotique et caricaturale. Depuis quelques années, on assiste à un retour du thème religieux au cœur du cinéma israélien avec des films parfois réalisés et interprétés par des cinéastes et acteurs venant de ce monde religieux (Raphaël Nadjari, Hadar Friedlich, Shuli Rand).

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Le retour à la religion en Israël fait partie d’un phénomène mondial : il y a une déception du monde rationnel, technique, de la société de consommation. Il y a aussi un besoin dangereux d’une autorité absolue : un être capable de nous guider dans une période de perte de repères. En Israël, ce phénomène a également des aspects positifs : une maturation de la société qui accepte de regarder l’autre et de le voir comme partie intégrante de la communauté. Le fait que le cinéma participe à cette évolution me paraît naturel et important.

Entretien réalisé par Ariel Schweitzer, en décembre 2007