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Denis Côté : "Des personnages doucement hors du monde."

Le réalisateur québécois cherche à faire "rentrer de l'air dans son film, en laissant des zones d'ombre et de lumière"...

D’où vient l’inspiration de Curling et la volonté de créer ces personnages?

Il y a eu plusieurs étincelles. J’ai d’abord lu un fait divers qui m’a paru morbide, spectaculaire et ultimement séduisant. Je crois que c’était en Alberta. On venait de trouver une douzaine de corps dans un champ de maïs. Un règlement de compte dans le monde des motards criminalisés sans doute. Toute mon histoire se déroulait en été et l’hiver m’est apparu comme un beau défi ensuite. Puis j’ai eu quelques impulsions cinéphiles.

J’ai visionné encore et encore un chef-d’oeuvre comme L’Esprit de la ruche de Victor Erice ou encore La Nuit du chasseur de Charles Laughton.

J’aimais bien l’idée de ces enfants bien élevés, trop bien surveillés qui finissent malgré eux par découvrir l’horreur. Puis il y avait encore cette obsession d’écrire une histoire avec des personnages qui sont doucement en dehors du monde je dirais.

Vous les considérez comme marginaux?

Pas vraiment. Ils ne sont pas bizarres. Ils ne cherchent pas à être différents. Je dirais qu’ils se demandent inconsciemment comment être au monde. L’Autre est un concept qui fait toujours peur à mes personnages. Mon travail d’auteur consiste à leur construire un rapport au monde ; une connection. C’est toujours ardu pour eux.

Cette fois, je cherchais à amener ce père et cette fillette vers les vivants. Je ne les considère pas morts mais engourdis, paralysés par une routine effroyablement bien réglée. Julyvonne connecte avec le monde en découvrant quelque chose d’horrible. Mais cette découverte est probablement très bénéfique pour elle.

Il y a un monde en dehors de sa maison. À son âge, elle a besoin de rêver et son étrange éveil passe par la découverte qu’elle fait. De son côté, Jean-François vit de grands troubles. Mais au bout de cet enfer, il trouve une délivrance qu’il ne voit peut-être pas comme telle mais qui en est fort probablement une. C’est un film très noir avec une très grande lumière au bout.

Avez-vous rencontré des problèmes particuliers durant ce tournage d’hiver?

Notre équipe était merveilleuse. Emmanuel Bilodeau est un acteur immense et sa fille s’est révélée parfaite pour le rôle. Elle avait une sorte de détachement constant dans l’oeil. Elle compose une Julyvonne à laquelle tout et rien ne semble coller; une sorte de fausse Alice aux pays des fausses merveilles !

La lumière passe à travers elle. Il y a une précision naturelle chez les non-professionnels qui me passionne et Philomène trouvait constamment cette justesse, cette non-performance.

Bien sûr, tourner l’hiver au Québec est un défi considérable. La météo a fait des siennes. C’était mon premier tournage en 35mm et j’ai encore une fois pu compter sur le talent immense de Josée Deshaies à la photographie.

Encore une fois, des éléments de l’histoire ou du passé des personnages restent dans l’ombre...

Oui. Le cinéma se doit de créer du hors-champ. Je me fais un devoir de laisser l’air (qu’on peut appeler énigme ou mystère) pénétrer dans les interstices de l’histoire. Un spectateur ne devrait jamais voir cette architecture elliptique comme une provocation ou de la pose narrative. Il y a des trous, des sauts, des zones d’ombres, le passé des personnages qui reste volontairement flou ou relativement silencieux.

Ce n’est pas de la paresse ou de la fronde, c’est de l’écriture. Je suis incapable de me laisser raconter une histoire parfaite, qui s’ouvre dans la logique, qui se ferme dans la logique, qui m’informe à chaque détour. Ce n’est pas du cinéma.

Je veux me perdre devant l’objet et je me sens très intelligent comme spectateur si on me laisse de la latitude et qu’on respecte le travail que fait ma propre imagination. Curling témoigne de ces préoccupations et ressemble sûrement à mes autres films.

Vous êtes ancien critique de cinéma et très cinéphile. Quels auteurs ou tendances du cinéma contemporain sont vos inspirations du moment?

Je suis moins cinéphile qu’avant. Je n’éprouve plus le besoin de tout voir. Les films m’agressent plus qu’avant, je suis moins tolérant et je ne saurais dire pourquoi.

En 3 minutes je sais maintenant si un film sera pour moi. En 10 plans, un film annonce déjà ses cartes et ses propositions. Je cherche donc ce qui me challenge et non ce qui me divertit. Il y a bien sûr les cinématographies fortes du moment comme les Roumains, les Philippins...

Avec Jia Zhang-ke, le thaïlandais Apichatpong Weerasethakul est à mon avis l’auteur le plus excitant des dernières années. Je garde toujours quelques cinéastes de chevet comme Claire Denis, Maurice Pialat, Robert Bresson et R.W. Fassbinder.