Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Deux ou trois choses que je sais de Polanski

Polanski n’a pas besoin de faire des films explicitement autobiographiques. Comme tous les grands cinéastes, c’est son style qui le dévoile. Si Le Pianiste est, de par son sujet le film qui semble effectivement le plus proche de son auteur (comme son héros, Polanski, enfant, survécut au ghetto de Varsovie), on retrouve tout au long de sa carrière les mêmes obsessions dissimulées derrière les codes de films de genre. Bref passage en revue de trois constantes incontournables.

Premièrement, l’objet.

Depuis son premier court métrage inachevé, La bicyclette, suivi par Deux hommes et une armoire, La Lampe et son premier long métrage, Le Couteau dans l’eau, Polanski a placé l’objet au cœur de son cinéma. Il les fait parler autant qu’un personnage. Il leur accorde une place égale. Car les hommes se trahissent dans leur rapport à l’objet. L’importance qu’ils leur accordent signe leur personnalité. Dans Répulsion, Catherine Deneuve voit chez elle les vivres pourrir lentement mais surement, à la même allure que son équilibre mental se lézarde. Un lapin qui se décompose, une pomme de terre qui germe… ont le même impact que la silhouette fugitive (irréelle ?) d’un inconnu qui traverse soudain le décor et que l’on surprend dans le reflet de miroir d’une armoire. Mia Farrow ne quitte pas un pendentif (dans Rosemary’s Baby) qu’elle croit bénéfique à sa grossesse avant de penser le contraire et de s’imaginer elle-même comme l’instrument du Diable. Elle ne serait qu’une matrice.

Dans Le Locataire, le héros découvre une mystérieuse dent incrustée dans le mur de son appartement, lequel, à ses yeux, semble se déformer à mesure qu’il y habite.  Parfois, l’objet est un simple déclencheur, mais il est symbolique. Un pneu qui crève sur l’autoroute et, dans la scène suivante, le mari, revenu sur les lieux de sa lune de miel, ne retrouve plus sa femme (Frantic) ; c’est alors  que dans un Paris labyrinthique, une petite tour Eiffel phallique va servir de  sésame pour retrouver le désir d’aimer et retrouver le désir tout court. Dans La Neuvième porte, le livre que recherche Johnny Depp n’est qu’un élément éparpillé d’une énigme à reconstituer, comme sa personnalité.

Dans  Le Pianiste, comme l’indique le titre, l’objet principal, c’est le piano, mais c’est surtout son absence qui est marquante. Polanski souligne la force morale qu’il faut à son héros pour se passer de l’objet qui lui est le plus indispensable. Le pianiste joue donc du piano mentalement. L’objet marque à la fois la frustration (physique) et l’affranchissement (moral), jusqu’à la scène cruciale où, enfin, l’objet réunit deux ennemis. Le Juif et le Nazi s’effacent derrière la musique qui s’élève du piano. L’objet leur redonne à cet instant là une simple humanité avant que l’échange d’un manteau ne scelle leur absurde condition : un jour bourreau, un autre victime. L’ironie de la vie, c’est l’arbitraire.Et de deux : l’humour.

Polanski  n’aborde jamais un sujet sans en souligner les côtés comiques. Parfois, ces traits touchent à la cruauté quand l’amour sincère conduit au ridicule, comme dans Tess. Derrière les rires, il y a la gêne. Souvent, les rires sont grinçants car c’est d’un alliage de peur et de désir qu’ils naissent. Le plus emblématique : Lunes de fiel où les relations sado-masochistes d’un couple sont tournées en dérision par le réalisateur qui ne cesse d’accentuer le grotesque de leur petit théâtre. Dans le ghetto (tel qu’il le raconte dans son autobiographie, Roman, et tel qu’il le dépeint dans Le Pianiste), le rire est une sauvegarde contre la peine et la folie qui risque de vous engloutir. Il y ainsi ceux qui rient d’une blague sur les Juifs et ceux qui s’en offusquent. Et plus la situation est intolérable, plus elle relève d’un comique de l’absurde. Que l’on navigue dans les cauchemars de notre imaginaire ou dans ceux de la réalité, la logique et le raisonnable n’ont plus cours, alors c’est l’insensé qui gouverne. Donc potentiellement drôle. Qui font trois...

Le lieu : c’est un piège.

Même vaste, il se resserre toujours comme un étau. C’est un cul-de-sac, comme le chef-d’œuvre de Polanski, qui porte ce titre. Un nulle part vide et immense aussi inquiétant que le sont les luxueuses villas italiennes pleines d’habitants fantasques (Quoi ?). Le désert californien de Chinatown est aussi dangereux que le petit immeuble parisien du Locataire. Les habitations sont fatales, que l’on soit en plein Manhattan moderne (Rosemary’s Baby) ou dans de vétustes chateaux (Le Bal des vampires, Macbeth). Quand Polanski épure, il ne reste que le huis-clos : La Jeune fille et la mort (d’une salle de concert à une salle de torture) ou en plein lac avec Le couteau dans l’eau (deux hommes s’affrontent sur un bateau). Dans Le Pianiste, le huis-clos revit dans une minutieuse et impressionnante reconstitution ; c’est aussi une métaphore du monde, puisqu’il concentre finalement, toutes les variations de la nature humaine. Dans ce microcosme, la barbarie et la bonté cohabitent sans masques. Polanski restitue son expérience d’une vérité effrayante : coincée dans une impasse, repliée de force sur elle même, la nature humaine suit l’intensité du cycle naturel des marées, à la fois haute et basse, comme dans une étrange d’attraction-répulsion, les contraires unis dans le même mouvement. Réalité et symbole se fondent. Tout est réversible. C’est inquiétant et c’est risible. C’est dangereux et tonique. Du pur Polanski.

Philippe Piazzo