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Eric Caravaca : "Quelqu'un que la vie a cassé, et qui se reconstruit"

L'acteur avait déjà été révélé au cinéma dans le précédent film de François Dupeyron, C'est quoi, la vie ? Leurs retrouvailles sur La Chambre des officiers témoigne de l'osmose entre leur approche du cinéma et leur vision humaniste de la vie...

Quand il parle de vous, François Dupeyron parle d'un rapport de filiation...

C'est déjà un peu vrai, physiquement... Je crois qu'on partage la même philosophie de la vie. Je retrouve en François une sorte de mélancolie naturelle, qui n'empêche pas d'être gai et vivant au quotidien. Nous avons sans doute la même façon d'être. A la fois angoissée, mais chargée nerveusement.

Comment vous êtes-vous préparé au rôle d'Adrien ?

François est quelqu'un de très attentif aux non-dits et il y en a beaucoup dans son scénario. Les choses sont signifiées, mais elles ne sont pas écrites. Donc, avant tout, je lis attentivement, car tout compte : la ponctuation, le fait d'aller à la ligne, etc... en essayant de me poser toutes les questions. Le scénario, je le lis tous les jours, pendant un mois ou deux, jusqu'à ce que je le sache, naturellement, que j'en sois imprégné. Pour le personnage d'Adrien, j'ai cherché du côté des écrits de Jünger, de Teilhard de Chardin et des peintures d'Otto Dix. Je suis allé voir Patrick Durand et Catherine Bouchard, pour qu'ils me montrent leurs photos d'archives. J'ai rencontré des médecins, au Val de Grâce, mais aussi à Garches, j'ai lu la thèse de Sophie Delaporte sur les gueules cassées... J'ai cherché des choses, j'ai travaillé, je me suis chargé.

Et puis, quinze jours avant le début du tournage, j'ai tout laissé de côté, afin d'oublier le travail. Quand je parle de la philosophie de la vie qu'on a en commun avec François, c'est aussi une façon de parler du rôle. Mon interprétation dépend de la vision que j'ai de la vie, c'est cela que j'apporte à un personnage. Et c'est là que je ressens cette symbiose avec François. Je crois que, naturellement, ce que j'apporte ressemble à ce qu'il y a mis. Le film révèle François à lui-même, comme je me révèle à moi-même à travers le personnage d'Adrien.

Le fait d'avoir un visage qui n'est plus tout à fait le vôtre constituait une difficulté supplémentaire?

Non, cela m'a aidé, au contraire, puisque cela me permettait de disparaître complètement derrière le rôle et le visage du rôle. C'est plus facile d'incarner un autre quand il ne vous ressemble plus vraiment. Il faut s'oublier complètement quand on joue. Au théâtre, on entre en scène en étant encore soi-même, mais, sur une durée de deux heures, on a le temps de s'oublier dans le personnage. Au cinéma, c'est plus difficile, car cela se déroule sur quelques minutes. Avoir un visage qui n'est plus vraiment le vôtre, cela permet de s'oublier davantage.

Comment vivez-vous avec votre personnage le temps du tournage ?

Avant de commencer un plan, j'essaye de bien dérouler la psychologie du personnage, dans la situation qui est celle de la scène. Et, une fois sur le plateau, j'essaye de tout oublier, de m'oublier, d'être totalement dans l'écoute de l'autre acteur et d'aller chercher les réponses de mon personnage dans la réplique de l'autre. Il ne faut pas être sur soi, replié sur son personnage, il faut être dans l'interaction. Donc, il faut vraiment n'avoir aucun problème avec son texte, regarder l'autre et vivre le moment, en prenant tout ce qui s'y trouve : le regard d'un technicien près de la caméra, le mouvement de quelqu'un qui bouge, absorber ce qui se passe et s'en servir, plutôt que de l'éviter et de rester dans sa bulle.

Sur ce film, comme on a essayé de tourner les scènes de la chambre à peu près dans la continuité, j'ai passé les premiers jours, muet et hors champ ou sous des bandages, allongé sur le lit pendant huit heures et je n'y voyais quasiment que d'un œil. Cela m'a beaucoup aidé à entrer dans le personnage. Je regardais les autres jouer, sur le plateau, les gens m'oubliaient presque et à force de ne rien jouer, l'envie monte, si bien qu'ensuite, j'étais prêt à exploserla chambre, tellement j'étais chargé !>

Vous connaissiez les autres comédiens ?

Denis Podalydès, je connaissais son travail, sans qu'on ait jamais travaillé ensemble. Tous les trois, avec Grégori Derangère, cela a été un vrai bonheur. On était toujours là, les uns pour les autres. On était très complémentaires, humainement et dans notre façon de jouer. Sabine et André ont une énorme humanité et une très grande modestie.

Quant à Isabelle Renauld, on avait déjà tourné ensemble dans le film précédent de François. Elle apporte énormément de dignité à son personnage, je l'ai trouvée très touchante.

Comment est le rapport avec François Dupeyron, sur le tournage ?

Il est, comme dans la vie, très attentif. Quand ce qu'on fait ne lui va pas, il l'exprime très clairement. Quand cela lui convient, il ne le dit pas. François se dit que lorsqu'une chose est énoncée, elle est morte. Je crois qu'il a raison. C'est déjà difficile de s'oublier le temps d'une prise. Alors, si le metteur en scène dit "j'ai adoré ce que tu viens de faire", cela devient impossible de s'oublier, car on doit penser à ce qu'on vient de donner pour tenter de donner à nouveau la même chose. Donc, quand François est satisfait, il ne dit rien, on refait une prise et c'est à nous de voir si on tente la même direction ou si on en essaye une autre.

François veille beaucoup au rythme de notre jeu. Je crois que le spectateur accepte tout, du moment qu'on le fait entrer dans la psychologie des personnages. Quand on parle trop vite, cela sonne faux et du coup, c'est toute la machinerie du cinéma qui pointe son nez.

Comment décririez-vous votre personnage ?

C'est le parcours de quelqu'un que la vie a cassé, et qui se reconstruit. Et mon travail consiste à ce que le spectateur s'identifie à lui et fasse ce chemin avec lui. C'est un personnage et un film qui vous accompagnent longtemps. C'est cela que j'aime au cinéma. La télévision, on peut rester devant durant des heures sans qu'on ne se demande rien. Tandis que le cinéma nous pose des questions. A l'image d'Adrien, il fait fonctionner notre imaginaire, avec humanité.