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François-Xavier Vives : Au cœur de "Landes", il y a cette question « Qu’est-ce qui est moderne ? »

Après avoir réalisé un court-métrage (1860, sur l'extrême horizon) sur la transformation des Landes au XIXème siècle, François-Xavier Vives signe son premier long-métrage. Dans un paysage forestier qu'il affectionne, il retrace le  parcours d'une femme moderne du XXème siècle. Avec au coeur du film cette question : "Qu'est-ce qui est moderne ?"

Comment est née l’idée du film ?

J’avais envie de reprendre un dialogue avec mon pays d’origine, entamé en 1995 avec mon premier film, 1860, sur l'extrême horizon, un documentaire, presque un docu-fiction, que j’avais consacré à Félix Arnaudin, un autodidacte qui a passé sa vie à photographier, à "mémoriser" les Landes d’avant la forêt. Quand il s’est agi d’écrire un premier long-métrage de fiction, le désir d’évoquer cette région était toujours très fort.

Depuis longtemps, je ressens cette immense forêt comme un magnifique décor de cinéma. Elle me renvoie aux grands espaces des westerns américains. Un peu ce que Monument Valley représentait pour John Ford, si je peux oser ce clin d’œil... J’ai moi-même grandi dans la forêt des Landes et j’ai été très frappé, enfant, de découvrir comment et pourquoi cette forêt était sortie de terre de manière tout à fait artificielle, par décision politique. En fait, elle est d’autant plus un "décor" que c’est un paysage créé par l’homme.

C’est-à-dire ?

Au XIXème, le Second Empire, emporté par un grand élan civilisateur, a décidé "d’assainir" les Landes de Gascogne. il s’agissait de sortir le pays de son archaïsme, d’en assécher les marais, d’en éradiquer le paludisme... Bref, l’État agissait au fond comme il le faisait dans les colonies. Sauf que dans ce cas, cela se déroulait sur le sol de la métropole. Ce faisant, il a surtout favorisé les spéculateurs. En 1857, une loi a été votée pour la privatisation des terres collectives utilisées par les bergers. Des parcelles immenses ont été vendues à ceux qui avaient les moyens de planter des pins, leur offrant ainsi l’opportunité de bâtir des fortunes colossales.

Certains propriétaires qui possédaient des milliers d’hectares pouvaient même se vanter de traverser les Landes jusqu’à l’océan sans sortir de chez eux. Une fois généralisée, la forêt est devenue une manne pour les propriétaires, notamment grâce à l’exportation de poteaux de mines vers l’Angleterre et le nord de l’Europe, puis à l’exploitation de la résine de pin, la gemme, plus rentable : "de l’or en barrique", disait-on. Au début du XXème siècle, un véritable prolétariat de la forêt a alors commencé à émerger avec ces "gemmeurs" dont on évoque les grèves dans le film.

À l’écriture du scénario, c’était pour moi évident de situer le récit à un moment de crise, de plonger mon héroïne dans ce bouillonnement. Sans en avoir conscience, elle est l’un de ces "colons" qui règnent sur le paysage et les hommes, avec leurs certitudes, leur désarroi aussi quand, à mesure que leurs métayers deviennent des ouvriers, le syndicalisme et les luttes alors réservées à l’industrie s’invitent dans leur forêt. Contre toute attente, les mêmes enjeux sociaux, les mêmes revendications apparaissaient comme dans n’importe quelle autre usine.

Ce rapport de force a traversé le temps pour rester assez proche des luttes actuelles. La Lande des années 20 se prêtait donc idéalement à mon envie de parler d’aujourd’hui à travers un ailleurs temporel et spatial. Le projet est l’articulation de tout cela : le destin romanesque d’une héroïne. Les grands espaces. Une crise sociale et politique intemporelle.

Landes s’attache au parcours d’une jeune femme, Liéna. Veuve d’un riche propriétaire, Liéna se met en tête de reprendre les rênes de l’entreprise. Cette Liéna a-t-elle vraiment existé ?

Oui. C’était une femme de ma famille, la sœur de mon arrière arrière-grand-mère pour tout dire ! Mon grand-père m’a souvent parlé d’elle. Une femme très autoritaire qui avait perdu son mari très tôt et choisi de le remplacer à la tête de ses domaines, ce qui était assez original au début du siècle. Dans ce milieu encore très masculin, très patriarcal, cette forte tête avait vraiment réussi à s’imposer comme patronne : elle était crainte et très respectée. J’aimais beaucoup cette figure féminine – c’était une héroïne idéale. Je l’ai romancée bien sûr. Dans la réalité, la Liéna de ma famille était infiniment moins moderne et progressiste que la Liéna du film. Et elle ne partageait certainement pas les mêmes rêves.

Avait-elle celui d’installer l’électricité dans les fermes de ses métayers ?

Non. C’est un élément du récit que j’ai entièrement inventé. Elle symbolise une forme de modernité, elle est censée tout résoudre - Liéna pense sincèrement qu’elle va illuminer la vie de tous ces gens. J’aimais l’idée que ce rêve ne soit pas le sien, mais celui d’un mari fasciné par l’Amérique, à la mémoire duquel elle souhaite rester loyale. Liéna et lui ont sans doute formé un couple atypique dans cette Lande austère. On peut imaginer qu’ils menaient une vie de voyages haute en couleurs. Sa disparition est d’autant plus cruelle pour Liéna.

Liéna s’aperçoit rapidement que ses métayers sont loin de partager son engouement pour cette forme de modernité.

Eux, ce qu’ils veulent, c’est un autre partage des richesses, un prix garanti pour la résine, un salaire... La modernité qu’ils réclament est sociale. Celle que propose Liéna, du moins jusqu’à ce qu’elle prenne la vraie mesure de leur situation, n’est que technologique. Cela me plaisait de faire s’affronter ces deux conceptions de la modernité. Ça ne veut pas dire que Liéna ait tort : c’est juste une histoire de désynchronisation : les gens qui échouent parce qu’ils ont raison "trop tôt" me touchent beaucoup !

Au cœur du film il y a donc cette question : Qu’est-ce qui est moderne ? Le progrès technique ou le mieux-être social ? Liéna est confrontée à ce dilemme. Et sa façon de le résoudre est l’expression de sa propre modernité.

Elle se bat sur tous les fronts : contre sa famille - sa tante, notamment, et sa sœur - contre les autres propriétaires terriens, tous extraordinairement conservateurs ; et contre le syndicaliste venu défendre les métayers.

Avant que son mari ne disparaisse, Liéna vit dans une bulle. Peu à peu, un peu maladroitement elle commence à regarder autour d’elle, à regarder ce pays dans lequel elle vit. Quelle est sa place dans ce pays, dans cette société ? Et elle se met à questionner peu à peu tous les stéréotypes dans lesquels elle baigne depuis toujours. Intuitivement elle passe du statut d’héritière à celui de femme libre. Une évolution qu’elle payera au prix fort ! Elle se sent évidemment des affinités avec le personnage du syndicaliste : ils sont faits du même bois.

Dans un autre contexte et à une autre époque, sans doute auraient-ils fini ensemble ? Mais dans ce pays, tellement sous tension, c’est impossible. Le déterminisme social est trop fort. Elle transgressera tout de même les codes en s’autorisant une liaison avec Iban, son régisseur. Mais là c’est une véritable histoire amoureuse qui se tisse doucement entre eux, pas un caprice...

Une liaison qui passe par le truchement du personnage de Suzanne, sa nièce, que Liéna, en mal d’enfant et qui souhaite en adopter un, s’approprie et tente, en vain, d’apprivoiser. Cette petite fille, d’ailleurs, a-t-elle, elle aussi, existé ?

Je l’ai effectivement connue : elle était la sœur de mon grand-père et m’avait beaucoup intrigué en me racontant son enfance avec cette tante à laquelle elle avait été confiée. Comme celle du film, la Liéna de ma famille avait des principes assez maladroits en matière d’éducation et, enfant, Suzanne avait connu des moments très difficiles. J’aimais que cette petite fille permette à l’héroïne de nouer une histoire d’amour avec le régisseur.

C’est en observant Suzanne s’attacher à Iban que Liéna tombe amoureuse de lui. D’ailleurs Jalil Lespert apporte beaucoup de délicatesse à cette relation avec la petite Suzanne. Il a totalement compris la façon dont Iban, son personnage, interagit avec l’entourage : il crée des liens entre les gens, en silence, par son regard, sa simple présence aux moments clés. Jalil a justement cette présence, cette solidité. Mais surtout par son jeu épuré, très concret, il a donné à Iban une simplicité vraie, "quotidienne", qui l’ancre dans le réel.

Vous avez réalisé de nombreux documentaires depuis vos débuts. Pourquoi avoir mis tant de temps à passer à la fiction ?

Il me semble être allé vers la fiction en diagonale. J’avais cette envie depuis toujours mais j’avais besoin de ce temps de maturation pour me sentir légitime. En 2003, je me suis lancé dans la réalisation d’un court-métrage : Noli Me Tangere, avec Maurice Garrel. Le film a eu un petit succès et ça a été comme une sorte de déclencheur : je m’étais enfin donné l’autorisation de passer à la fiction.

Vous cosignez le scénario avec Emmanuel Roy et Camille Fontaine. Parlez-nous de cette étape.

Emmanuel Roy est un chef opérateur et un vieux complice. Je l’ai connu alors que nous préparions tous les deux l’école Vaugirard. Il a fait la photo de tous mes films et nous nous étions déjà essayés à l’écriture ensemble sur Noli Me Tangere. Comme il n’est pas vraiment scénariste, l’écriture avec lui est un exercice assez atypique : nos discussions ont beaucoup à voir avec la mise en image. Camille Fontaine, scénariste professionnelle, est intervenue à un certain moment pour nous aider à approfondir certaines dimensions sociales et romanesques.

Parlez-nous du choix de Marie Gillain qui interprète Liéna.

Il y a peu d’actrices françaises qui aient cette allure folle dont j’avais envie pour Liéna. Elle a la beauté, le charisme et la force de détermination que je recherchais. Marie a été une vraie rencontre : elle avait envie de refaire un film d’époque et le personnage lui parlait. Elle a tout de suite été emballée. C’est une incroyable bosseuse : elle s’est projetée dans le personnage très en amont. Nous avons fait beaucoup de lectures, recousu les dialogues pour que le film lui aille encore mieux. Lors des premiers essais en costumes, j’avais Liéna devant moi. Elle le sentait. C’était jubilatoire.

Miou-Miou est formidable dans le rôle de la sœur aînée qui défend bec et ongles les intérêts de son clan tout en s’inquiétant pour sa cadette.

Madeleine, la sœur, est un rôle délicat qui peut paraître négatif ; un personnage en demi-teinte que les acteurs aiment peu jouer. Miou-Miou, au contraire, adorait ce côté trouble. Elle ne cherchait pas du tout à se préserver, à racheter son personnage. Elle l’aimait avec toute son ambivalence. C’est une approche rare et courageuse. Je l’admire beaucoup pour cela.

L’image de Landes est très travaillée ; très « picturale ».

L’esthétique picturale est une envie assez ancienne ; elle est presque à l’origine de mon envie de faire des films. Je viens d’une famille de dessinateurs et de peintres – mon père a beaucoup peint la Lande et j’ai passé mon enfance devant ses tableaux. inconsciemment, c’était comme si j’allais la peindre à mon tour. avec Emmanuel Soyer, le directeur de la photographie, nous voulions que l’immensité des grands espaces "emplisse" le scope. Et exprimer le caractère graphique de cette forêt qui n’est composée que de pins – c’est une répétition de motifs ; avec son côté rébarbatif aussi – très loin de la belle forêt touristique, elle s’impose parfois comme une prison qui encage les êtres. On devait faire sentir qu’on peut étouffer dans ce pays ! Que ce soit en forêt ou en intérieur. C’est pourquoi nous voulions travailler les intérieurs avec des clairs obscurs qui renvoient à la peinture flamande. Des espaces confinés, crépusculaires que la lumière du jour même forte ne parvient pas à éclairer.

Je me sens toujours un peu désarmé par ce que l’on entend dire autour du travail de l’image en France. On vous taxe assez facilement "d’esthétisant" dès que vous sortez du naturalisme. C’est triste et stérile. Ce projet nous a menés vers cette esthétique, vers ce lien avec la peinture, c’était son ADN... Et le mien aussi. Mais mon prochain film sera totalement différent !

À quels films avez-vous pensé en tournant Landes ?

J’avais été très impressionné par la force de There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. Par la manière dont il croise destinées singulières et grande épopée. J’ai aussi beaucoup d’affection pour La Leçon de Piano de Jane Campion ; pour son rapport à la nature sauvage. L’influence secrète de la nature sur la sensualité et la violence des êtres... Je voulais traiter les Landes comme s’il s’était agi de lointaines contrées exotiques. Liéna, comme la Karen Blixen de Out Of Africa aurait pu régner sur une plantation au Kenya... les Kikuyus auraient été ses métayers... au fond c’est toujours la même histoire, quel que soit le lieu...