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Marie Gillain : " Un souffle romanesque... "

VIDEO | 2013, 11'| Quatorze ans après Le Dernier Harem de Ferzan Özpetek, Marie Gillain replonge dans les années 20, sous la direction François-Xavier Vives. Dans Landes, elle incarne Liéna Duprat, femme moderne du XXè siècle.

Qu’est-ce qui vous a séduite dans le scénario de Landes ?

Son écriture, son souffle romanesque. On n’a pas l’habitude de lire ce genre de scénario en France. En le découvrant, j’ai pensé à Out Of Africa de Sydney Pollack, et à La Leçon de Piano de Jane Campion ; des films anglo-saxons qui partent d’une histoire très spécifique pour rejoindre la grande Histoire.

Liéna poursuit un rêve fou : offrir l’électricité à ses ouvriers.

J’aime beaucoup sa quête de modernité. Au début du film, elle est noyée par le chagrin et totalement immature. À ses yeux, le progrès est ce projet, désiré par son mari et qu’elle veut mener à bien – sans avoir la moindre idée des moyens pour y parvenir et sans mesurer les conséquences que cela peut avoir pour les gemmeurs. Mais plus elle se confronte à la réalité des métayers qui travaillent dans la forêt et plus elle échappe à ses idéaux de grande bourgeoise. Elle comprend que la modernité se situe ailleurs, dans une révolution sociale, même si ces deux aspects du progrès ne sont pas antinomiques.

C’est l’histoire d’une émancipation.

Liéna fait partie de ces gens qui agissent. Elle a une incroyable force de caractère qui lui vient de l’amour qu’elle portait à son mari. Jusqu’à son décès, elle a vécu dans un monde un peu édulcoré où elle avait le sentiment d’être libre alors que cette liberté était sans doute très limitée. Elle ne possède pas le mode d’emploi lorsqu’elle décide de prendre la tête du domaine, mais elle a cette intuition qui la caractérise. Liéna se "prend des murs", elle perd pied, mais elle assure. C’est grâce à des femmes comme elle que celles d’aujourd’hui sont devenues ce qu’elles sont.

J’aime beaucoup cette scène, lorsqu’elle attend les gemmeurs : on a l’impression qu’elle est un peu comme une actrice dans les coulisses d’une scène de théâtre : elle est nerveuse, elle sent que ça va être son moment, et elle fonce !

Parlez-nous du personnage du régisseur, Iban, qu’interprète Jalil Lespert, et dont Liéna fait son amant.

Iban sert de lien entre les travailleurs de la forêt et le monde des bourgeois. Il occupe une place très délicate. Dans les années vingt, il était très mal perçu qu’un homme soit au service d’une femme – c’était considéré comme un manque de virilité. Liéna s’appuie sur lui. Il est l’épaule sur laquelle elle peut enfin se reposer : il lui ouvre les yeux. Il accompagne aussi son regard, son ouverture au monde... Avant la mort de son mari, elle n’avait jamais mis les pieds dans la forêt !

C’est avec Iban qu’elle découvre la forêt qui l’entoure, sa dureté, sa beauté, ses traditions ancestrales – cette source miraculeuse dans laquelle les gens qui souffrent plongent leurs mouchoirs pour emprisonner leur chagrin. Et c’est encore en le regardant faire qu’elle comprend qu’elle ne pourra pas combler le désir d’enfant qu’elle éprouve en volant celui d’une autre. Avec le personnage du syndicaliste, ils forment un couple masculin très complémentaire. On pourrait croire Liéna attirée par le révolutionnaire. Je trouve très romanesque qu’elle tombe dans les bras du discret, du taiseux, celui qui est là , à ses côtés.

Il y a longtemps que vous n’aviez pas tourné un film en costumes.

J’en ai fait beaucoup quand j’étais plus jeune – Le Bossu de Philippe de Broca, Les Affinités électives des frères Taviani, Le Dernier Harem de Ferzan Özpetek – puis plus du tout. Comme dans la vie, je pense qu’il y a des cycles dans le métier d’actrice. Là, de nouveau, j’enchaîne plusieurs films d’époque et j’adore ça ! Ça me fait encore plus rêver à l’histoire qu’on raconte...

François-Xavier Vives dit que vous vous êtes énormément impliquée dans le film.

J’aime qu’il y ait une symbiose d’énergie sur un tournage et j’ai eu la chance que François-Xavier Vives me fasse confiance et me laisse une grande liberté à ses côtés. J’ai parfois eu l’impression que lui et moi formions un binôme.

Comment cela s’est-il concrétisé ?

Dans le souci des détails. François a des idées très précises et sait exactement là où il va, mais il m’autorisait à lui faire des propositions. Sur un plateau, les acteurs ont souvent beaucoup plus de temps que le metteur en scène qui est sollicité de tous côtés et n’a pas une minute pour lui. Si vous avez une bonne chaise, vous avez tout loisir d’observer ce qui se passe. Peut-être est-ce une attirance nouvelle pour la mise en scène ? Moi, j’adore regarder. J’ai conscience de percevoir des choses que le metteur en scène n’a pas forcément le loisir de remarquer.

Je me souviens d’un jour où nous tournions dans la forêt une scène où les gemmeurs viennent rendre des comptes à Liéna. Elle est assise et prend des notes pour pouvoir calculer leur rendement. J’étais derrière mon bureau et regardais les figurants arriver. J’ai demandé à François-Xavier : "Tu ne trouves pas qu’ils sont un peu trop propres ? Ce serait bien de les buriner davantage." François était d’accord et a aussitôt donné des instructions aux maquilleuses dans ce sens. C’est peu et beaucoup à la fois ; c’est le signe d’une vraie collaboration artistique.

Avez-vous travaillé ensemble sur le choix des costumes ?

Nous avons eu des discussions très précises sur ce chapitre. Entre 1900 et 1930, les codes vestimentaires évoluent constamment. Rien qu’entre 1910 et 1920, les femmes ne s’habillent plus du tout de la même façon. La grande question était de savoir si nous passions carrément à la mode Charleston ou si nous souhaitions donner à Liéna un côté un peu plus conservateur en l’habillant avec un corset. C’est passionnant de décider, à un moment donné, que cette femme porte un corset : symboliquement, cet accessoire raconte le milieu dans lequel elle étouffe.

François-Xavier et moi avions un vrai souci de réalisme vis-à-vis des costumes. Dans le film, je porte de vraies robes de l’époque - les robes de deuil notamment. C’était fascinant de pouvoir se dire qu’elles avaient été portées dans un autre siècle par une autre femme dans la peine. J’aime beaucoup l’évolution vestimentaire de Liéna : au départ, elle a un style qui est très monacal : il émane d’elle quelque chose de totalement éteint. Elle est vraiment dans sa condition de femme bourgeoise. Et peu à peu, elle libère sa silhouette et s’émancipe jusque dans la façon de se coiffer.

Comment vous êtes-vous préparée au rôle ?

J’ai lu pas mal de choses sur les Landes et j’ai surtout beaucoup parlé avec François-Xavier. Pour être honnête, j’ignorais jusqu’à l’existence des gemmeurs avant de découvrir son scénario. Quand je m’empare d’un personnage, je m’efforce toujours de ne pas être plus intelligente que lui. À partir du moment où Liéna se trouve elle-même perdue dans la forêt épaisse des préjugés qui l’entourent, je ne tenais pas à avoir une longueur d’avance sur elle. Le piano m’a par contre, beaucoup aidée pour l’appréhender.

Le film commence à la mort du mari mais, dans différentes versions du scénario, il démarrait sur la vie du couple, juste avant que l’époux ne disparaisse. On y découvrait la Liéna d’origine, une jeune femme joyeuse dont la fantaisie et la modernité s’exprimaient par le piano. Dans Landes, on la voit d’ailleurs jouer avec sa sœur un morceau de Schubert de façon assez jazzy. Ce qu’elle fait passer à travers ce morceau m’a beaucoup aidée à la cerner. Ça la résume assez bien, Liéna met le "jazz" dans la Lande !

François-Xavier m’avait également montré des albums de l’époque – des photos en noir et blanc sublimes. On lit, dans le regard des gemmeurs, toute l’âpreté et la dureté de leur condition. Pendant que nous tournions, son grand-père est venu plusieurs fois nous rendre visite. Ses récits étaient encore une nouvelle source d’inspiration.

François-Xavier Vives évoquait-il avec vous des références picturales ?

Pas nommément. Je connaissais sa passion pour la peinture et je savais que son père était un grand artiste peintre. François-Xavier et Emmanuel Soyer, le chef opérateur, ont fait des merveilles sur la lumière.

Depuis quelques films, on a le sentiment que vous êtes particulièrement attirée par des personnages de battantes.

Oui. J’aime ces parcours de femmes courageuses, déterminées et exigeantes ; un peu jusqu’auboutistes aussi. Le point commun entre Claire, l’héroïne de Toutes nos envies de Philippe Lioret, la pianiste de Mirage d'amour en fanfare de Hubert Toint, que je viens d’interpréter, et la Liéna de Landes, c’est leur force et l’ambivalence qu’elles ont entre leur entêtement au combat et leurs questionnements intimes. Lorsqu’on a la chance de pouvoir servir des figures de cette trempe, c’est un peu comme si l’on se rapprochait d’une certaine exigence vis-à-vis de son propre destin.