Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Hicham Lasri : "J'ai fait un film youtubien"

Deuxième long-métrage du réalisateur marocain et premier à sortir en France, C'est eux les chiens fait revenir des oubliettes un quidam rafflé lors des émeutes du pain de 1981. " Le printemps arabe, dit Hicham Lasri, est pour nous la continuité des événements advenus il y a trente-trois ans. La différence, c'est que chacun est désormais muni d'un téléphone capable de filmer..."

Le printemps arabe a déjà inspiré quelques films dont certains sont à voir sur UniversCiné :

Winter of Discontent (Ibrahim El-Batout)

Après la bataille (Yousri Nasrallah)

Laïcité Inch'Allah (Nadia El Fani)

Tahrir, place de la Libération (Stefano Savona)

 

Entretien avec Hicham Lasri

 

Ce voyage intérieur est le vôtre mais aussi celui d’un pays que l’on voit à l’écran…

L’un des sujets du film est cette image du monde en guerre. J’ai fait le choix d’être opérateur sur le film, de cadrer tous les plans pour plonger moi et ma caméra dans le tumulte de Casablanca qui passe à certaines heures de la journée pour un champ de bataille. On a cherché à filmer le chaos d’un pays en voie de développement, qui vit à plusieurs vitesses. Il fallait capter la poésie de ce chaos et en faire un voyage cinématographique.

On jongle et on traverse beaucoup de strates de la société marocaine.

Beaucoup de thèmes sont abordés comme les sub-sahariens qui se retrouvent coincés au Maroc dans leur projet d’émigration vers l’Europe, le soulèvement populaire suscité par les printemps arabes, etc. Je ne les traite pas sous l’angle du militantisme, mais plus comme un match de foot, c’est à dire avec une certaine distance et pas mal d’ironie. J’ai voulu traiter le repli identitaire provoqué par ces révoltes par le silence : il n’y a aucune musique dans le film la plupart des dialogues sont hors champs, le son est capricieux...

J’avais envie de mélanger deux époques, avec pour seul commentaire que rien n’a changé au fond.

Le film commence effectivement par un cercle et on retrouvera cette figure tout au long du film.

Oui, car le personnage tourne en rond, comme beaucoup de choses autour de lui. Entre la ronde d’Ophüls, les danseurs de “On achève bien les chevaux”…

On sent dans votre film une conscience politique et une grande lucidité mais pas vraiment d’inquiétude. Vous ne semblez pas alarmé par des dérives possibles.

On ne peut pas changer un système si on ne change pas les gens. Dans le tiers-monde, on a suffisamment de problèmes ! L’éducation reste primordiale. Plutôt que de m’indigner, je préfère mettre mes angoisses et mes inquiétudes dans les films.

Vous n’abordez les printemps arabes que par les références audiovisuelles en toiles de fond et à travers ce jeune homme sans chaussures qui parait très doux après les violences que subit le héros. Cette rencontre, c’est une sorte d’actualisation ?

Le grand-père rencontre son neveu. C’est le jeune qui gueule dans le mégaphone dans le premier plan du film. Il est en colère. Il revient sans chaussures lui aussi, comme son grand-père, à 30 ans d’intervalle ils sont dans le même état. J’aime l’idée d’exploiter une imagerie de conte ( Cendrillon – Alice – le lapin blanc – le trou…) pour figurer des situations qui pourraient être fastidieuses à expliquer…

J’ai parlé avec beaucoup de “vingt-févrieristes” (ceux qui se sont soulevés au Maroc au moment du Printemps arabe) : être dans la rue est une façon assez rock de dire les choses de façon spontanée. J’essaye d’adapter mon écriture à cette façon d’être. Je trouvais drôle que souvent, les manifestants oublient pourquoi ils manifestent, les mouvements de masse peuvent être portés par une force d’inertie terrible et décérébrée.

Souvent les manifestants n’avaient aucune considération idéologique ou revendication pour manifester. Il y avait parfois un esprit hooligan samplé avec une revendication politique floue. C’est eux les chiens a été aussi conçu pour être une sorte de comédie sombre.

En Tunisie ou en Egypte, les révoltes étaient économiques au départ.

Au Maroc, on n’est pas sur un règne de trente ans avec une dictature et une répression violente. J’appelle ça le confort, on n’est pas dans l’animalité. On n’est pas dans le besoin basique. Cela explique pourquoi c’était plus flottant au Maroc. Le peuple marocain adore son roi. L’anarchiste qui dit qu’il faut abattre le régime rend nerveux. La police est restée la même qu’autrefois. Les choses sont imprévisibles. Il y a des procès en cours contre des rappeurs. La répression est latente.

Le film semble très improvisé, c’est en fait très travaillé ?

Oui, je suis quelqu’un de très formaliste.

Ce qui m’amuse, c’est la recherche, être dans l’artisanat de la fabrication d’images étranges, inventer des émotions sans être dans une musique poussée ou des dialogues trop théâtraux. Je crois avoir fait un film youtubien : il joue avec les codes de la téléréalité, du documentaire, de la théâtralité et avec ceux des vidéos spontanées mises en ligne, parfois très scotchantes !

L’idée était de donner l’impression que ça se passe devant nous. C’est la caméra de télévision qui filme. Il fallait du hors-champ et de la frénésie, cela a été un gros travail de montage pour garder cette intégrité. Sur le scénario, Nabil Ayouch, le producteur, me demandait toujours “qui filme ?” alors j’ai décidé d’écrire le scénario en précisant à chaque séquence qui filme et pourquoi il filme en essayant d’y apporter des réponses logiques et précises. Cela me permettait de voir les choses plus clairement et d’être cohérent. J’ai fait le choix de travailler en équipe réduite. La plupart des figurants dans le film sont des badauds et un travail compliqué a été fait pour mélanger nos comédiens professionnels et amateurs avec eux…

Le scénario est solide et les repérages précis, mais par contre, les comédiens semblent libres dans leur expression et dans leur rapport à l’espace.

Le comédien apporte un bagage mais il n’y avait aucune improvisation. Il incarne les idées, même si les dialogues importent moins pour moi, c’était très écrit. Les comédiens jouent une situation mais ne sont pas conscients de l’enjeu du film dans sa globalité. Un film, c’est des petits bouts perméables à l’érosion. En improvisant, le comédien se mettrait dans sa zone de confort alors que pour moi il est intéressant d’arriver tous ensemble sur un territoire vierge.

Comment s’est passé le montage ?

Il y avait beaucoup de possibilités, des choses rajoutées au fur et à mesure du tournage. L’errance du personnage converge vers un point central. On a beaucoup coupé, ce fut complexe mais sans grand flottement, en six semaines.

Le SMS que le journaliste reçoit de la part de sa femme le déstabilise. Pourquoi ce personnage de journaliste écartelé ?

Il est parfois difficile de travailler sur un personnage qui n’a pas de passé. Les journalistes font leur travail, sans en rajouter. Ils n’ont pas de dignité dans leur travail. Souvent, ils trichent pour se mettre en valeur. Seul le stagiaire est honnête. Je voulais un personnage atypique, un homme dont l’ambition dévorante est contaminé par une vie de couple misérable car sans l’accomplissement personnel et l’accumulation de la frustration on glisse lentement vers une vie de malheur : le SMS le plonge dans le doute, ce qui est amusant pour nous. Cette ligne narrative crée une histoire parallèle, avec le machisme de base, la libération de la femme, etc. Ce personnage est à la limite de la caricature et cela crée un certain attendrissement pour lui. Il est absorbé par son obsession, se bat avec ses démons intérieurs. Cela évite que le récit soit totalement oppressant. Ça oxygène le récit et introduit un parallèle avec la vie ratée du personnage principale.

Comment vous sentez-vous dans le cinéma marocain aujourd’hui ? Isolé ou en groupe ?

Je suis un peu agoraphobe : le cinéma est un travail solitaire. Les possibilités d’émulation sont très limitées. Je consacre tous mon temps à ma famille et au développement de mes scénarii. J’aime travailler seul sur mes films. Mais je ne suis pas isolé : je travaille avec Nabil Ayouch, cinéaste et producteur très actif, je collabore avec Lamia Chraïbi qui a produit mon premier long-métrage The End. J’ai eu la chance d’être sélectionné pour le Résidence de La Cinéfondation de Cannes pour développer mon prochain projet de long-métrage. Avec tout ça, on n’a pas le temps de se sentir seul.

Vous êtes sans cesse dans un va-et-vient entre la caméra qui filme et la caméra où on est filmé.

Je joue avec le côté making of du film, mais il y a tellement de hors champ que ce ne peut pas être de la télévision. On est proche de la téléréalité mais la réflexion sur l’outil caméra et la gestion de l’espace est permanente. La caméra comme outil d’oppression est centrale. J’ai voulu que la lumière crue banalise les personnages, que les flares baignent ce monde fiévreux en accentuant le côté désabusé du film.

Propos recueillis par Olivier Barlet / Africultures Cannes 2013