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Jean-François Laguionie : "Une touche de liberté"

Le réalisateur s'inspire de son propre vécu pour raconter en animation l'aventure de Louise, coincée dans la petite station balnéaire de Biligen et qui, pour passer le temps, se replonge dans les souvenirs de sa jeunesse. Un traitement de l'image poétique.

Louise en hiver est sans doute le film le plus intime que j’ai réalisé.

Le plus précis aussi, malgré l’absurdité de la situation dans laquelle Louise se trouve, car ses aventures à huit ans, en haut des falaises, ou dans ce bois mystérieux de l’après-guerre, je les ai vécues… Ce n’était pas difficile pour moi de les dessiner. Comme les villas de bord de mer en Normandie où j’ai passé toutes mes vacances. Elles n’ont pas changé. Elles représentent encore un type de vacances légères, protégées des misères du reste du monde, situées dans un temps indéfini où nos habitudes bourgeoises seraient encore intactes face aux angoisses existentielles de ce temps comme la vieillesse ou la montée du niveau de la mer…

Pour le personnage, il fallait imaginer une femme correspondant à la fragilité apparente de la petite ville, et se révélant, comme elle, d’une solidité à toute épreuve. Elle est hors du temps. N’ayant personne avec qui communiquer qu’elle-même (avant sa rencontre avec Pépère), la solution du « journal de bord » était inévitable et trop séduisante pour ne pas être utilisée. Une façon de comparer le point de vue du personnage avec la réalité supposée de ce qui lui arrive. La rencontre avec Dominique Frot, qui n’avait vu aucun dessin avant l’enregistrement, a été déterminante. Elle a su trouver un autre aspect du caractère du personnage, moins conventionnel et plus sincère, allant au-delà de ce que j’espérais.

Les sons et bruits innombrables du rivage, la mer, les oiseaux, ont fait l’objet d’une véritable partition musicale. Ils devaient apporter une grande crédibilité à la situation d’abandon, la musique de Pierre Kellner au piano formant un contrepoint correspondant à la légèreté et l’optimisme de Louise…

La musique orchestrale de Pascal Le Pennec, le compositeur du Tableau, se chargeant de la partie plus profonde de ses souvenirs et de ses rêves. L’enregistrement de la voix, comme celui de la musique, me sont indispensables pour construire le film sous forme « d’animatique », c’est-à-dire de maquette, très en amont de la réalisation proprement dite du film.

Le style graphique n’est apparu que peu à peu dans cette étape de développement, même si le dessin des deux personnages étaient assez précis dans mon esprit (opposition entre Louise au corps épais mais avec encore un peu de coquetterie et son compagnon échevelé), c’est plutôt dans l’animatique qu’ils ont pris vie, en laissant les images me venir à l’esprit librement. Il fallut alors les interpréter pour en faire de véritables modèles…

Toutefois il est certain qu’on retrouve mes goûts pour le graphisme et la peinture du début du 20ème siècle, ainsi que pour des peintres du rivage, comme Jean-Francis Auburtin ou Henri Rivière, lesquels brossaient des ambiances particulières jetées sur le papier, mêlant le lavis et l’aquarelle au crayon de couleur et au pastel.

Ces outils apportant dans les paysages de mer et les séquences de vent (qui ne manquent pas !) une vie plus légère que d’autres techniques propres à l’animation. Je souhaitais que cette touche de liberté soit réellement présente à l’image, comme si l’ensemble du film était effectué à la main. C’est ce qui a été rendu possible, je crois, grâce à Lionel Chauvin, véritable plaque tournante de l’image, et toute l’équipe de JPL Films.

Jean-François Laguionie