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Joachim Lafosse : "Le pervers n'existe que dans le lien avec ses victimes"

Avec Elève libre, son quatrième long-métrage remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs en 2008, Joachim Lafosse s'attache à la dangereuse rupture entre éducation et manipulation. Son personnage principal, un jeune adolescent paumé, est en effet pris en charge par un trentenaire qui lui offre une éducation sur tous les plans.

A travers le couple formé par Pierre et Jonas dans Elève libre, vous explorez la frontière entre transmission et transgression...

Joachim Lafosse - Oui, complètement, c'était l'un des points de départ. Qu'est-ce qui fait qu'on peut basculer d'un côté ou de l'autre ? A partir de quand, dans l'éducation, passe-t-on de la transmission à la transgression ? Jonas est un adolescent curieux qui veut découvrir des tas de choses. Il rencontre des adultes qui lui font croire qu'ils ont les réponses à ses questions.

Comme tout névrosé confronté au manque et à la souffrance, Jonas a envie d'un guide et Pierre se positionne exactement à cette place. Il se comporte comme le dépositaire du savoir avec Jonas : « Tu as des questions sur ton identité sexuelle, sur la sexualité, sur l'amour ? Eh bien, je vais te donner une carte qui te permettra d'avoir toutes les solutions. » On peut faire la comparaison avec un électeur qui voudrait améliorer son quotidien et qui rencontrerait un homme politique qui lui dirait : « Je vais vous sauver la vie, vous rendre heureux. Votre bonheur viendra du pouvoir d'achat que je vais vous procurer. »

Pierre est même plus pervers que ça : il fait croire à Jonas que celui-ci pense par lui-même...

Oui, il lui dit : « Tu sais, à ton âge, j'étais moins curieux et j'en savais moins que toi. Tu évolues bien et tu es très mature. » Pour moi, on est au sommet de la perversion : sortir l'autre de son libre-arbitre tout en lui faisant croire que c'est sa propre démarche. C'est toujours en complimentant les gens qu'on les séduit. J'aimerais que le film donne envie au spectateur de se demander si cette situation est perverse ou pas, ce que c'est que la perversion...

Je trouve que le mot « perversion » est galvaudé. Le pervers n'existe que dans le lien avec ses victimes. Il faut qu'il trouve quelqu'un qui accepte de rentrer dans son jeu. On a tout à fait la pos­sibilité de ne pas nous inscrire dans des liens pervers, de ne pas voter pour les mauvaises personnes, de ne pas être abusé par un patron, de défendre des valeurs et des comportements qui permettront à chacun de s'émanciper.

D'où le titre du film : Elève libre. Etre adulte, c'est être capable de dire : non. Mais il faut qu'on t'ait transmis la nécessité de penser les limites pour que tu puisses les mettre toi-même. Cette question des limites est au cœur de la pensée du psychanalyste André Green, dont j'aime beaucoup le travail.

Creuser la question de la frontière entre transmission et perversion semble particulièrement pertinent à l'heure où l'on fait le bilan de mai 68, de ce que cette génération a transmis... ou non...

La question de la transmission est cruciale pour tout le monde, à toutes les époques. C'est la question la plus fertile de l'existence : qu'est-ce qu'on va lais­ser, comment ? Mais peut-être que cette révolution, qui ne voulait plus inter­dire, a eu pour effet de nous donner davantage envie d'être recadré, et de pen­ser cette question. Moi-même, je suis l'enfant de parents soixante-huitards, de parents qui n'ont pas voulu être autoritaires, qui ont voulu être amis avec leurs enfants, que ceux-ci les appellent par leur prénom...

« Il est interdit d'inter­dire ; jouissez sans entraves. » J'ai l'impression que c'est sur ce refus des limi­tes et du manque que s'est construite la société de consommation et les stra­tégies publicitaires. Pierre dit à Jonas : « Suis mon chemin et tu vas voir comme tu seras un homme épanoui. » Mais c'est un leurre de penser que la réponse est dans le pouvoir d'achat, le pouvoir de consommer quand tu veux, d'avoir une sexualité avec qui tu veux, de séparer la sexualité de l'affect, de penser juste au corps. Et vouloir le faire croire aux gens, c'est vouloir leur faire perdre leur âme et leur intégrité.

Même si son comportement est odieux, on n'éprouve jamais de dégoût pour Pierre. On a davantage envie de s'interroger sur la situation monstrueuse entre lui et Jonas que de le condamner directement en tant que personne...

Pour moi, Pierre est victime de lui-même. Sa grande souffrance est qu'il ne peut pas exprimer son désir. Il n'a que des idées. Quand Jonas lui dit que ce n'est pas grave d'être pédé, je crois qu'on est au coeur de sa problématique. Pierre n'a jamais osé dire qu'il avait de l'attirance pour les hommes et il le cache derrière la théorie de la bisexualité, qui est justement vouloir être tout, vouloir tout contrôler, séduire tout le monde, avoir du possible avec tout le monde. C'est refuser de choisir, de se définir, donc quelque part d'exister.

A un niveau peut-être moins affirmé, Didier et Nathalie instaurent eux aussi un lien pervers...

J'ai l'impression que eux aussi sont manipulés par Pierre. Et puis ils ont une théorie : la liberté, c'est faire ce que l'on veut et laisser libre. Ils croient que cette théorie peut leur permettre d'être dans l'amour sans souffrance, dans le lien sans avoir mal mais, à la fin, on découvre que c'est plus compliqué que ça et qu'il y a peut-être quelque chose de plus important que la liberté : le désir. Même si l'un ne va pas sans l'autre.

Dans le film, il n'y a pas vraiment de personnage adulte positif ; qui sache trans­mettre...

Le père de Jonas n'est pas si mal. Et sa mère aussi. Elle a des négligences mais elle fait ce qu'elle peut. Peut-être que j'ai été un peu excessif dans l'image don­née des adultes pour que l'on se pose la question de ce que c'est que d'être adulte. Il ne suffit pas d'avoir l'âge pour être adulte. Qu'est-ce qui fait de nous des adultes ? Je trouve que c'est une question importante. Si tous les enfants sont des pervers polymorphes, les pervers sont des adultes restés enfants. Ce qui dit la nécessité de transmettre, pour permettre aux enfants de grandir.

Delphine ne cherche pas à devancer le savoir de son âge mais au bout du compte, c'est elle la plus adulte, la plus mature...

C'est la seule qui est capable de dire non. Elle n'a pas les mots mais elle quitte le repas. Delphine est dans le désir vis-à-vis de Jonas, dans la découverte. C'est un personnage fort, un vrai contrepoint, la respiration du film. Elle est mystérieuse dans le sens où elle offre à Jonas une vraie relation : il y a du plai­sir parce que ça coince, parce qu'on se cherche, parce qu'on est capable de refuser. C'est ça que Jonas ne supporte pas. Il préfère aller vers Pierre.

Quand les gestes de Jonas ne sont pas ressentis mais induits par ce que les autres lui ont « appris », Delphine le sent, et le spectateur aussi...

La relation de Jonas et Delphine était de l'ordre de la découverte mais elle devient mécanique, le lieu où il va vérifier sa capacité à faire jouir, à être per­formant comme l'enseignent les films porno. Aujourd'hui, il y a l'idée que la pornographie serait un mal nécessaire qui nous éduquerait. Les gens souffrent de ne pas être performants comme il faut mais c'est l'énigme qui compte, pas la performance. Je voulais filmer quelque chose qui soit regardable sans être salissant, sans que le spectateur ait eu l'impression de participer, de jouir d'un spectacle dégradant. Je ne voulais pas utiliser les outils de la perversion que je dénonçais pour plaire au public. D'office, je me suis donc posé la question de ce que je montrais ou pas, du hors-champ, du cadre. Je voulais amener le spectateur à être presque à l'intérieur des personnages.

Du coup je suis beaucoup sur les visages, je voulais montrer que la jouissance passe à travers la tête, non qu'elle est une mécanique corporelle que l'on pour­rait chronométrer. Ces adultes qui entourent Jonas séparent le corps de l'es­prit au nom d'une jouissance. Je voulais justement que l'image ramène à l'esprit.

D'emblée, le film nous enferme dans une atmosphère claustrophobe. On a l'impression, notamment pendant les scènes de repas, que Jonas est encerclé, pris en otage par ces requins langagiers qui le question­nent et le conseillent...

On vit dans une société où il faut communiquer, être dans le langage. Certes, mais le langage est le premier outil du pervers, une manière d'hypnotiser l'autre. Je voulais que la caméra soit comme le serpent du Livre de la jun­gle, qu'elle tourne autour de la table, qu'elle passe d'un personnage à l'autre sans qu'on sache très bien pourquoi. Cela rend flou le rapport entre les gens, le lien qui se tisse, qui les tient les uns aux autres. Le pervers n'existe pas seul. Ce qui existe, c'est le lien pervers et c'est ce lien que je voulais filmer. D'où le désir de ne pas couper dans les séquences, que chacune soit filmée en un plan. Je voulais faire sentir cette oppression du lien par cette impossibilité de sortir de la séquence.

C'est la première fois que vous tournez en scope...

Et ça ne sera pas la dernière ! J'ai adoré ça. Je voulais ce format large pour montrer combien ces gens sont mêlés les uns aux autres. Le scope permet de filmer au moins trois personnages en même temps dans le même plan, sans difficulté. On dit toujours que le scope est fait pour les grands paysages. Mais pas seulement.

Les scènes de repas étaient déjà omniprésentes dans Nue propriété...

La psychologie au cinéma m'emmerde. Par contre, j'aime bien dire ce qu'est un personnage. Et pour ça, je trouve qu'il n'y a pas plus efficace que de mon­trer comment il mange. Dis-moi comment tu manges, je te dirai qui tu es ! Il n'y a rien de plus sexuel que de bouffer. Pierre est tout à la fois pour Jonas : un père éducateur et une mère nourricière. Ce côté très maternant, englobant et enrobant est patent dans ces scènes de repas.

Comment avez-vous trouvé Jonas ?

J'ai fait beaucoup de tennis et Jonas est le fils de mon ancien entraîneur. Je ne l'avais pas vu depuis qu'il était enfant mais quand il est arrivé au casting, je l'ai reconnu et il était surtout le meilleur. Pour les acteurs enfants ou ados, je dis toujours qu'il vaudrait mieux faire passer le casting aux parents ! Pour mieux comprendre par quoi est porté cet enfant ou cet adolescent, si c'est vraiment lui qui a le désir de jouer, comment il est accompagné, regardé... Ce n'est pas facile de donner un scénario comme le mien à des parents, leur dire que leur enfant va jouer des scènes de fellation, de sodomie...

J'ai expliqué aux parents de Jonas comment j'allais filmer et j'avais confiance parce que je les connaissais très bien et que je savais qu'ils sont structurants. Comme son personnage, Jonas a connu ce désir d'être champion et les désil­lusions que ça entraîne. Il n'avait jamais joué au cinéma et dans mon film, il est de tous les plans !

Et Jonathan Zaccaï ?

J'ai passé la soirée avec lui alors que je cherchais mon personnage. On a sym­pathisé, il m'a séduit en me faisant croire qu'il ne savait pas que j'étais cinéaste ! Plus sérieusement, je voulais que le personnage de Pierre soit neu­tre, quelqu'un avec qui on a envie d'être copain, qu'on ne voit pas d'emblée comme transgressif. Jonathan ne s'en rendait pas forcément compte mais je voulais qu'on sente que son corps n'existe plus ! Et on l'a habillé de manière banale, toujours avec le même costume.

Et Yannick Renier ?

Il me semblait parfait pour incarner le petit soldat de Pierre, le type qui va pro­voquer les passages à l'acte. Et comme je voulais que l'on sente tout de suite la désinhibition entre Didier et sa copine, j'ai proposé à Claire Bodson, la petite amie de Yannick, qui est aussi comédienne, de jouer le rôle de Nathalie. Je l'avais vue au théâtre, j'aime beaucoup son travail, de même que celui d'Anne Coesens, qui joue la mère de Jonas. Quant à Pauline Etienne (Delphine), comme Jonas, elle n'avait jamais rien fait. Je l'ai rencontrée en casting. J'aimais son petit côté garçon manqué. Elle est lumineuse et en même temps très intérieure. C'est l'un des grands plaisirs d'un cinéaste : faire découvrir aux spectateurs de nouveaux acteurs.

Pourquoi la référence à Camus ?

Camus est une passion de jeunesse. C'est aussi une façon de montrer qu'on peut se servir des mots de quelqu'un qui est juste mais en les travestissant. Dans la bouche de Pierre, les mots de Camus deviennent terribles. D'où la nécessité d'être tout le temps vigilant.

Et puis il y a l'importance de cet instituteur dans la formation de Camus, qui est un exemple de transmission réussie...

Quand j'ai lu Le Premier Homme, j'ai été très ému par cette lettre à la fin du livre. L'instituteur de Camus est l'inverse de Pierre. Il a donné gratuitement, ou plus justement : avec des limites. Il a donné quelque chose de vivable, Camus n'a pas ressenti de culpabilité à acquérir ce qu'il lui avait donné.

Alors que je ne suis pas sûr que Jonas arrive à acquérir complètement ce qui lui a été transmis. Est-ce que toute sa vie, Jonas va continuer à payer le prix pour arriver où il veut ? A un moment, va-t-il mettre des limites ? On peut ima­giner que Jonas va découvrir qu'il a peut-être été abusé et que sa guérison viendra du fait d'apprendre à dire non à ce qui est mauvais pour lui... Et oui à ce qui est bon. C'est l'étape suivante...

... sur laquelle vous achevez le film. Cette fin est bouleversante dans sa manière de justement savoir passer le relais au spectateur. Un nouvel avenir s'ouvre devant Jonas, à nous de nous demander ce qu'il va en faire...

Quand on a connu la jouissance provoquée par la perversion, c'est difficile de s'éloigner de ce confort, de revenir à quelque chose de plus rugueux, d'accep­ter de vivre à nouveau avec le manque.

 

Propos recueillis par Claire Vassé pour le dossier de presse d'Elève libre.