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José Alcala : "Ce qui m’intéresse, c’est la violence sociale, pas la violence de cinéma..."

VIDEO | 2011, 10' | Son deuxième film, Coup d'éclat, est un polar réaliste. Le réalisateur du film Alex ( 2004 ), explique que la noirceur, code visuel propre au polar, permet d'éviter tout "message" et de rester dans le champ de vision restreint des personnages.

Dès avant son générique Coup d’éclat frappe par son ancrage dans des lieux qui restent longtemps en mémoire : un chantier naval, une usine en train d’être démantelée, des mas ostréicoles, une maison en chantier…

Le film a été tourné à Sète et dans une ville qui lui ressemble, la Seyne-sur-Mer, près de Toulon. Nous avons recréé une unité architecturale à partir de ces deux lieux. Je souhaitais tourner dans une ville portuaire, mais qui soit modeste, à taille humaine, comme le commissariat où travaille Fabienne, un commissariat de quartier au bord de l’eau. On a utilisé d’anciens locaux des Renseignements Généraux dans lesquels nous avons construit tout un décor - si vrai d’ailleurs que pendant le tournage, des policiers sont venus avec un homme qu’ils voulaient reconduire à la frontière. Cela nous a fait froid dans le dos…

Cette dimension réduite - petite ville, petit effectif policier - était importante pour le personnage de Fabienne et dans l’intérêt qu’elle porte un jour à Olga, une jeune prostituée arrêtée avec une carte de séjour trafiquée : si elle avait chaque jour à gérer une masse de gens importante, elle ne se serait pas souciée de cette fille et serait rentrée chez elle après sa journée de travail. Quant à la localisation du commissariat, j’aime le fait qu’il soit comme acculé : même si le paysage est très ouvert, on ne peut pas aller plus loin. Le personnage aussi atteint un cul-de-sac, une butée. Il faut un déclic pour renouveler son regard sur les autres. Son humanité renaît de ses cendres.

Tous les lieux sont dans l’entre-deux, entre chantier et ruine.

Ce sont en tout cas des endroits à la périphérie, des No man’s land où quelque chose est en devenir, embryonnaire : on est au bord du port, entre les silos et la voie ferrée, ou dans une maison en construction dont le chantier a été arrêté faute de moyens, dans une usine démontée pièce par pièce pour être délocalisée en Turquie. Usine démontée par les mêmes ouvriers qui la faisaient vivre, qui y ont travaillé 30 ou 40 ans pour certains. C’est une expérience que j’ai vécue avec l’usine de mon père dans les années 70.

Le personnage aussi est « en chantier ».

Au début, Fabienne fait partie à son niveau des gens qui « gèrent » le monde, via les reconduites à la frontière, mais de plus en plus, elle se décale, jusqu’à décider d’enfreindre les règles que lui impose sa profession. Pour Fabienne tout se décide lors de la dernière nuit, sur le chantier de Carole. Elle a une décision à prendre, soit elle laisse Carole garder l’enfant et ainsi elle lui permet de continuer à construire sa maison, soit elle se comporte en flic, lui enlève l’enfant et du coup elle détruit tout.

L’histoire est pleine de fausses pistes : on s’attend à ce que la femme-flic se lie avec sa suspecte, mais elle lui glisse entre les doigts. On croit aussi qu’on va découvrir le passé de Fabienne via cette photo d’enfant que sa mère conserve malgré ses protestations.

Les histoires les plus intéressantes au cinéma sont souvent celles que l’on donne à voir. De Fabienne, je ne montre donc que son présent - c’est-à-dire aussi son aigreur, la sécheresse cassante dont elle fait preuve avec Cédric, son subordonné consciencieux. Avec cette photo d’enfant, on sait qu’il y a une douleur en elle, qu’elle essaie de trouver un équilibre - pas la peine d’expliciter. On suppose aussi, quand elle dit à Kacem : « Il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot », qu’elle a dû faire de son métier un sacerdoce, en réaction à sa mère, réfractaire à l’autorité via un engagement politique frontal. Mais ce qui importe c’est l’évolution de Fabienne à partir du moment où elle va dans le camping où habite Carole, où elle se heurte à l’incompréhension de sa hiérarchie.

Carole, l’ouvrière amie d’Olga qui recueille et cache l’enfant, apparaît presque comme le double, en creux, de Fabienne.

Elles ont une même dureté, un mutisme. Mais autant Fabienne est au centre d’un système et va en sortir, autant Carole est démunie : elle a perdu son mari et sa maison en construction, et elle est en infraction car elle n’a pas la garde légale de cet enfant. Marie Raynal était déjà l’interprète de certains de mes courts métrages et surtout de mon premier long, Alex. Avec Alex, Carole partage une animalité dans le combat. Mais autant Alex était androgyne, autant Carole affiche sa féminité et sa maternité.

Coup d’éclat est aussi un polar.

Nous avons travaillé dans ce sens avec Olivier Gorce, le co-scénariste, puis sur le tournage avec le directeur de la photographie, Laurent Machuel. Ce qui m’intéresse, c’est la violence sociale, pas la violence de cinéma où tout se règle d’un coup de pistolet qui empêche de raconter quelque chose de plus puissant. Mais les codes visuels du polar (la noirceur, en particulier) m’ont permis d’éviter tout « message » : je n’ai rien à démontrer sur la police même si en tant que citoyen, je sais qu’on en a besoin et qu’à l’heure actuelle, elle devrait avoir une démarche de proximité. Idem pour la situation de l’emploi, qui transparaît sans se constituer en « sujet » du film. J’ai besoin d’émotion pour accepter que du sens passe, c’est pour cela que j’aime rester dans le champ de vision restreint des personnages, tout en faisant un gros travail sur le son pour construire un vrai hors-champ : on entend le travail au commissariat, à l’usine ostréicole, partout dans le film. Et dans les séquences avec les mafieux qui harcèlent Carole, l’image sombre et le son hors-champ les transforment en menaces impalpables, fantomatiques.

Avez-vous enquêté sur ces modes de vie marginaux, les friches industrielles, les terrains de mobil homes ?

Pour Alex, mon film précédent, j’avais rencontré un an durant des gens proches du personnage mais je n’avais rien retenu de précis dans la fiction. Pour Coup d’éclat, j’ai beaucoup traîné dans les bars de ports, et surtout dans les campings, chez les gens qui y vivent à l’année. Ce sont des gens - souvent des retraités - un peu en rupture de banc mais qui ont une science de la vie à vous couper le souffle. Tout comme ces travailleurs immigrés que j’ai rencontrés dans des foyers et qui m’ont donné envie d’aborder le personnage de Kacem. Ce sont pour la plupart, des hommes qui ont passé la majeure partie de leur vie à trimer et le reste, seuls dans leur chambre de foyer, à remplir des cartons de vêtements qu’ils envoient chez eux à une famille qu’ils ne voient presque jamais. Je me fie toujours à la réalité pour raconter des histoires.

Pourtant, le choix de Catherine Frot situe nettement le film du côté de la fiction.

Le réalisme que je recherche peut s’atteindre de deux manières : soit quasi-documentaire, avec des non-comédiens, soit dans une direction inverse, avec des techniciens et des comédiens expérimentés. J’aimais que Fabienne, cette flic bancale différente des héroïnes des séries policières qui manquent souvent d’âpreté, soit incarnée par une comédienne populaire, que les gens viennent voir au cinéma.

Catherine Frot a une truculence qu’elle a glissée dans ma vision du film, tout en étant extrêmement bosseuse, prête à tout. Si on lui demande de tomber par terre parce que c’est nécessaire, elle ne demande pas une doublure, elle le fait simplement, elle a une véritable envie d’en découdre avec le film, sans enjoliver ou édulcorer le personnage. Dès le deuxième jour de tournage, ce n’était plus Catherine Frot que je voyais évoluer devant la caméra, mais Fabienne, mon personnage qui prenait force et vie.