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Julia Solomonoff : "Notre identité sexuelle ne se réduit pas à des questions de biologie"

VIDEO | 2010, 9' | Julia Solomonoff évoque son deuxième film (le premier à sortir en France) et toutes les précautions prises pour aborder le sujet de l'identité sexuelle avec le plus de délicatesse possible. A l'écriture comme au tournage.

Quelles similitudes et quelles différences trouvez-vous entre Hermanas, votre premier long-métrage et Le Dernier été de la Boyita ?

Le Dernier été de la Boyita est un film beaucoup plus intime, plus dans le style d’une première oeuvre. Nous l’avons filmé en HD pour avoir plus de proximité et d’instantanéité avec les enfants. L’équipe technique était extrêmement réduite ; le budget représentait quasiment la moitié de celui d’« Hermanas ». Pour mes deux films, mon point de vue de réalisatrice a été de trouver un angle de narration qui ne tombe pas dans l’évidence. Ces deux films sont intimistes par leur ton. Le thème doit apparaître plus nuancé, afin d’amener une subjectivité.

Quand vous est venue cette inspiration, cette idée pour Le Dernier été de la Boyita ?

Enfant, j’avais surpris une conversation entre mes parents qui m’avait inquiétée : ma mère – qui est gynécologue – parlait à mon père – qui est psychiatre – d’un adolescent de la campagne qui avait ses menstruations. Un garçon qui, progressivement, se transformait en fille. C’est ce que j’ai entendu à l’âge de 11 ans. Moi-même, à cette période, je passais par cette phase de transformation que représente la puberté, avec ce mélange de confusion et d’angoisse. C’est pourquoi cette histoire m’a autant marquée. Avec le temps, je me suis intéressée à ce problème, j’ai fait des recherches et finalement, en 2003, j’ai écrit le premier traitement de cette histoire.

Pourquoi situer cette histoire à la campagne ?

Parce que Mario appartient à ce monde pastoral, que je connais pour y avoir passé beaucoup d’étés. Je crois que ce film a été un prétexte pour revenir à cet endroit, dans l’enfance. C’est un lieu d’immensité, de découverte, de liberté. C’est pourquoi cela me dérange lorsque les gens réduisent la campagne et son style de vie à quelque chose de brutal. Cela me semble faux et arrogant lorsque l’on présente la ville comme meilleure, plus libre, plus ouverte. Si Mario était né en ville, il aurait certainement été opéré et soumis à des traitements hormonaux, au nom de la normalité.Le ton du film dédramatise et allège le tragique de la situation. J’aime le mélodrame, mais je le préfère calme, sans hystérie. J’essaie d’être elliptique ou de me centrer sur un détail, me déplacer, le raconter depuis un angle plus tangible. Je crois qu’il y a comme une espèce de pudeur qui m’aide à sortir de la prévisibilité, du tape-à-l’oeil et de la grandiloquence. Les premiers indices d’un conflit possible n’arrivent qu’après trente minutes de film. Pourquoi attendre si longtemps ? Il me paraissait important que le spectateur soit plongé dans l’univers de Jorgelina, la protagoniste. Je voulais qu’il perçoive l’histoire de son point de vue, qu’il comprenne sa curiosité face à l’inconnu, avant que le conflit apparaisse. Comme le film traite plus de l’évolution d’un point de vue, que d’un thème, cela prend plus de temps à établir.C’est pourquoi je suis un peu frustrée, lorsque la presse, dans l’ardeur de trouver un titre, mentionne le mot « hermaphrodite ». Premièrement, pourquoi mettent-ils une étiquette, alors que j’ai tenté de créer un questionnement. Deuxièmement, pourquoi ne pas permettre au spectateur de découvrir le film et les personnages ? Et troisièmement, parce que c’est une erreur : Mario n’est pas un hermaphrodite, il a une hyperplasie surrénale congénitale. Cette étiquette explique (et pire encore, encourage) un point de vue strictement biologique qui réduit l’identité sexuelle à une question de gènes et d’hormones.

Chaque personnage réagit d’une manière distincte à la différence de Mario.

Dans sa famille, les réactions sont la violence et la négation. Le père de Jorgelina, quant à lui, réagit à travers un discours médical. Il voit Mario comme un cas clinique. C’est pourquoi Jorgelina le repousse, se bouchant les oreilles pour ne pas l’écouter. La mère de Jorgelina banalise le problème ; pour elle, c’est un sujet de conversation intéressant. Jorgelina, sans préjugé, est capable de le protéger, de l’accompagner et de l’encourager. Mario décide, grâce au soutien de Jorgelina, de participer à une course de cheval pour prouver à tous qu’il est un homme, comme dans les westerns.

Parlons un peu du casting.

Tuto (qui interprète le rôle de Mario) possède un magnétisme, un rapport très fort à la caméra. Je reste fascinée par sa présence, par son regard. Il est mystérieux. Je l’ai connu en 2003 grâce à un reportage photo de Sebastián Ingrassia consacré à une communauté allemande installée à Entre Rios. En 2006, j’ai commencé à lui rendre visite régulièrement et à écrire ce rôle en pensant à lui, même si je ne savais pas s’il pouvait ou voulait jouer. Ce fut une approche lente, prudente, pour gagner sa confiance et faire naître un lien affectif. J’ai établi une communication faite de silences, de monosyllabes, de gestes et parfois, simplement d’une présence.María Laura Berch, la coach pour enfants, a joué un rôle décisif dans la préparation de Tuto et de Guadalupe (Jorgelina). Ça a été très touchant de voir Tuto en compagnie de ses frères et soeurs lors de la Première au BAFICI. C‘était la première fois qu’il entrait dans un cinéma et se voyait sur un grand écran, entouré de gens qui l’applaudissaient.J’ai intégré Mirella Pascual (mère de Mario), actrice uruguayenne que j’avais aimée dans le film « Whisky », parce que je savais qu’elle pourrait, le moment venu, mettre des mots aux silences de Mario et de son père. J’ai décidé de réécrire le scénario en intégrant ce rôle. Elle a réussi à se fondre dans ce paysage, à se mettre dans la peau du personnage d’une manière tant organique et profonde que cela en devient imperceptible. Les gens croyaient qu’elle était réellement la mère de Tuto !L’actrice pour le rôle de Jorgelina a été difficile à trouver, car elle devait porter le film, faire ressentir une évolution, une sensibilité, mais aussi un certain contrôle. Etre urbaine, sans être dégoûtée par la boue ou les crapauds, monter à cheval… Nous avons vu beaucoup de petites filles à Rosario et à Buenos Aires (plus de 600). Nous étions au bord du désespoir, lorsque nous avons finalement trouvé Guadalupe. Cela a été impressionnant de la voir entrer dans ce personnage avec beaucoup d’intelligence et d’implication.

« C’est une question d’intimité », c’est la phrase que Jorgelina dit à la fin du film.

Oui, la première fois qu’on entend le mot « intimité», c’est lorsque sa soeur aînée lui ferme la porte de la salle de bain. C’est le mot qui exclut Jorgelina.Quand nous avons fait le casting des soeurs, nous leur avons demandé de réfléchir sur cette idée d’intimité. Les plus jeunes (10 ans) la définissaient comme quelque chose que leurs frères ou leur père demandaient lorsqu’ils voulaient se retrouver seuls. Alors que celles de 12 ans la définissaient à la première personne : « L’intimité, c’est lorsque je veux être seule ». Cela m’a impressionnée de constater que cette découverte et ce besoin d’intimité apparaissaient à la puberté. L’intimité semble être un de ces droits que nous abandonnons chaque jour davantage, par exhibitionnisme ou par peur de la solitude. Cela me semble si beau, presque héroïque, qu’une petite fille découvre la valeur de son propre espace et le réclame.