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L'homme qui révéla à l'Amérique ses émois sexuels cachés

Un jour, l'impeccable professeur de l'université d'Indiana, spécialiste des hyménoptères cynipidae, une sorte de guêpe dépourvue de dard, se mit, à la demande de ses étudiants à tenir un cours sur le mariage, le couple, et ses relations sexuels... Et, pour appuyer ses propos, Alfred Kinsey d'étudier les comportement de ses contemporains. Son rapport publié en 1948 fera l'effet d'une bombe : 50% des hommes mariés ont des liaisons extraconjugales, , 37% ont eu au moins une expérience homosexuelle et 92% ont une pratique régulière de la masturbation. Il fallait cacher ces sexes que l'Amérique ne voulait voir...

Alfred Charles Kinsey vient au monde en 1894, dans une Amérique victorienne où toute allusion au corps et à ses désirs est bannie. Son père, méthodiste sévère, professeur et ingénieur, lui enseigne qu’une société moderne s’intéressant au sexe entraînerait inexorablement la chute de la moralité humaine. Mais si ce père rêve de voir le jeune Alfred suivre la voie qu’il lui indique, celui-ci montre dès l’enfance un esprit libre et rebelle.

Contre les exigences paternelles, il fait des études de biologie et de psychologie au Bowdoin College, dont il sort diplômé avec les félicitations du jury en 1916, puis obtient son doctorat ès sciences avec une spécialisation en taxinomie à Harvard. En août 1920, Alfred Kinsey devient professeur assistant en zoologie à l’Université d’Indiana. Kinsey s’impose ensuite rapidement comme un expert de la taxinomie – la science de la classification - et de l’évolution.

Pendant les vingt premières années de sa carrière, il sera l’un des meilleurs entomologistes de son époque et l’expert mondial de l’étude d’une famille précise d’insectes, les hyménoptères cynipidae, une sorte de guêpe dépourvue de dard, de la taille d’une fourmi. Il rassemblera ainsi la plus grande collection au monde de cette espèce : elle compte cinq millions de spécimen.

A l’université de l’Indiana, Alfred Kinsey rencontre Clara Bracken McMillen, une brillante étudiante en chimie qui partage son intérêt pour l’évolution des insectes. Ils se marièrent très vite. En 1938, en réponse à la demande de nombreux étudiants pour une éducation sexuelle réaliste, Kinsey inaugure un cours sur le mariage qui sera principalement consacré à l’aspect sexuel de la vie de couple.

Ses cours deviennent très vite populaires et les étudiants se tournent vers lui pour des conseils intimes. Incapable de répondre à de nombreuses questions et préoccupations sur le sujet, et conscient de sa propre insuffisance dans ce domaine, Kinsey prend conscience de notre ignorance du comportement sexuel humain. Avec la même passion que celle qu’il avait consacrée à ses recherches d’entomologie, Kinsey se lance dans l’étude de la sexualité humaine. Pionnier dans un domaine quasiment inexistant, il constitue tout d’abord une équipe de recherche pour « collecter des histoires sur le sexe » et élaborer un questionnaire visant à apprendre ce que vivent les gens dans leur intimité.

Au milieu des années 1940, il ouvre l’Institute for Sex Research, rebaptisé depuis Institut Kinsey, sur le campus de l’Université d’Indiana. Il entreprend alors la compilation des milliers de données obtenues pour rédiger son Rapport sur la sexualité, avec le soutien financier de la Fondation Rockefeller.

Kinsey a commencé par recueillir les témoignages de ses étudiants, puis de ses collègues, puis d’autant de personnes qu’il a pu convaincre de participer à son étude. Interrogeant des sujets rencontrés aussi bien dans des bars gays que dans des banlieues, il s’est efforcé d’obtenir un échantillon aussi varié que possible. Pour procéder à ses investigations, Kinsey a mis au point un questionnaire unique et une technique d’interview traitant de plus de 200 types de comportements sexuels. Ses enquêteurs étaient formés à se montrer amicaux, ouverts et totalement indifférents à ce qu’ils entendaient, aussi choquant ou surprenant que cela pouvait être.

Une fois les témoignages recueillis, les données furent compilées sur un des premiers ordinateurs mis au point à l’époque. En 1948 paraît son ouvrage fondamental, Sexual Behavior in the Human Male (Le comportement sexuel de l’homme), dont les 25 000 premiers exemplaires imprimés s’arrachent en quelques jours. Quelques mois plus tard, le livre s’était vendu à plus de 200 000 exemplaires – un record pour un ouvrage académique. Il fut traduit en huit langues, témoignant d’un intérêt mondial pour la connaissance de la sexualité.

Les révélations de ce rapport sont multiples. On y apprend notamment que, suivant la classe sociale, 67 à 98 % des hommes ont eu un rapport sexuel avant le mariage, que 50 % des hommes mariés ont des liaisons extra-conjugales, que 92 % des hommes ont une pratique de la masturbation et que 37 % des Américains ont eu au moins une expérience homosexuelle. L’Amérique accueillera cet ouvrage avec un mélange de stupeur, de fascination, de rejet et d’enthousiasme. Le « toujours impeccable » professeur Kinsey devint une légende. Sa femme, Clara, sera elle aussi très connue dans les médias. Elle déclarera par exemple au magazine McCall que le travail de son mari « constitue un appel à la tolérance ».

Cinq ans plus tard, en 1953, Kinsey publie son Rapport sur les femmes, Sexual Behavior in the Human Female (Le comportement sexuel de la femme). La réaction sera, cette fois, complètement différente. Alors que le Rapport sur la sexualité masculine a été encensé, celui sur la sexualité féminine sera vigoureusement attaqué. L’Amérique n’est pas encore prête à accepter les découvertes de Kinsey. Parmi ses révélations explosives, 62 % des femmes avouent se masturber, près de 50 % d’entre elles ont eu des relations sexuelles avant le mariage et 26 % reconnaissent avoir une liaison en dehors du mariage. Après tout, ce livre concerne les mères américaines, et les futures mères, en 1953… Kinsey devint alors, aux Etats Unis, un paria pour la science et la culture.

Le révérend Billy Graham dénonça son influence immorale, des enquêteurs du Congrès – nous sommes sous l’ère McCarthy – suggèrent même qu’il avait pu être influencé par les communistes et qu’il ferait partie d’un complot visant à affaiblir les valeurs américaines ! La Fondation Rockefeller lui retira son appui, il perdit ses financements et les crédits universitaires qui étaient vitaux pour ses recherches. Usé par toutes ces attaques, Alfred Kinsey mourut, en août 1956, d’une crise cardiaque.