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Les rapaces - entretien avec Pablo Trapero

Le réalisateur de Leonera évoque, de son écriture à sa réception, le sombre et puissant Carancho. Nom d'oiseau - de charognard, exactement -, l'appellation sied comme un gant de fauconnier à ces avocats véreux spécialisés dans l' "assistance" aux accidentés de la route et devenus un véritable fléau argentin.

Qu’est ce qu’un carancho ?

C’est un oiseau, un rapace, un « animal opportuniste », c’est-à-dire un charognard. Une sorte de vautour. Mais à la différence justement du vautour qui est très laid, le carancho est un très bel animal.

En Argentine on le rencontre dans la Pampa. Et souvent sur le bord des routes, car il se nourrit des cadavres de bêtes victimes de chocs avec des voitures… Par rapport au film, ce nom a donc une triple signification. Charognard ; charognard élégant et séducteur ; qui exploite et se nourrit des accidents de la route. Au fond, comme Sosa (Ricardo Darin), le personnage masculin du film.

Comment avez vous eu l’idée de ce scénario ?

Après Leonera, je voulais à la fois tourner une grande histoire d’amour - comme en temps de guerre lorsque les sentiments servent de refuge à des gens mis à mal par la vie - et aborder les problèmes que créent les accidents de la route (particulièrement nombreux, première cause de mortalité en Argentine).

Et enfin, j’avais en tête, comme dans Nacido y Criado, de décrire comment de tels événements peuvent modifier le cours d’une vie.

Dans Carancho, les accidents de la circulation influent quotidiennement sur cette femme urgentiste, débordée par son travail, comme ils modifient aussi profondément la vie cet avocat corrompu qui, suite à la perte de son droit d’exercer, travaille pour une de société écran qui abrite un trafic.

Comment avez vous façonné le scénario?

Nous l’avons écrit à quatre, Alejandro Fadel, Martin Mauregui, Santiago Mitre et moi. Ils étaient déjà mes complices sur Leonera.

Nous travaillons à l’italienne. Je veux dire comme les italiens de la grande époque ! Nous faisons des enquêtes sur le sujet que nous traitons. Nous discutons beaucoup. Puis, nous lançons des idées, nous les critiquons. Nous passons tout au filtre du débat, de la discussion. Le processus est assez long. Mais une fois qu’il est terminé, le scénario ressemble beaucoup au film qui sera tourné. Les scènes sont bien identifiées, décrites, découpées. Le rythme du film est indiqué. Ici par exemple nous pensions en plans séquences, avec des ellipses. L’écriture du film est très contrôlée.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de changements au tournage, notamment quand un acteur fait une proposition nouvelle ou quand se produit quelque chose sur le plateau. J’ai toujours un peu de marge. Notamment quand je sens que les changements proposés vont dans le sens des idées que nous avions au départ. Qu’elles apportent quelque chose au propos général, à la ligne du film. Le scénario original reste cependant une base importante.

Aviez-vous déjà vos acteurs en tête en écrivant le script ?

J’avais envie de tourner à nouveau avec Martina Gusman (la femme de Pablo Trapero, ndr) après Leonera. Nous avons donc écrit le personnage de Lujan pour elle. Pareil pour Ricardo Darin. J’avais écrit la première version de ce rôle d’avocat marron, de ce Sosa, en pensant à ce que Darin pourrait en faire, tout en sachant que s’il avait déjà joué dans un film policier, il n’avait jamais participé à un film noir.

Quand je lui ai parlé de l’idée du film, il a tout de suite semblé très enthousiaste. Il avait aussi envie de travailler avec Martina, ce qui tombait très bien.

Ce choix de faire un film de genre, un film noir était-il évident ?

J’aime beaucoup ce genre. Il permet de passer naturellement du domaine intime des personnages à une description de la société, de faire jouer ensemble les mondes intérieurs des protagonistes et la réalité sociale. Et puis il possède des règles connues du public, c’est une fiction qui s’affiche comme telle, qui permet donc de prendre des distances avec la réalité brute.

On retrouve ça dans certains films américains, ceux de Martin Scorsese par exemple, ou, en France, dans ceux de Jacques Audiard.

Les films noirs, les thrillers, qui s’affirment comme tels, permettent d’aborder des sujets sociaux, de parler des institutions, de rendre compte du quotidien, tout en restant pourtant des fictions.

Carancho, lui, a eu un impact politique en Argentine. Il y a un projet de loi en préparation dit anti-carancho, contre ceux qui exploitent les accidents de la route... pour défendre les victimes de ces avocats marrons, leur permettre de recevoir des conseils juridiques gratuits. C’est une conséquence directe de l’impact très fort qu’a eu le film en Argentine.

Leonera aussi avait engendré un débat et une loi...

Oui. Après la sortie du film, une loi avait été votée qui permettait aux femmes incarcérées qui mettent au monde un enfant de l’élever chez elles, avec au poignet un bracelet électronique, et de ne plus être obligée d’élever leur bébé en prison. Carancho a été un gros succès au box office... Nous avons fait 650 000 entrées. Ce qui est beaucoup en Argentine, et a mis le film dans le peloton de tête des succès au cinéma. Le film est devenu une sorte de blockbuster.

Il y a peu de films d’action comme celui ci dans le cinéma argentin...

Oui et ça a été un défi pour nous tous ! Pour les acteurs, pour les techniciens et pour moi. Mais faire un film quel qu’il soit est toujours un défi. Et j’ai tout fait pour que les scènes, même celles qui demandaient une certaine virtuosité soient avant tout au service de la narration et des personnages. Que la technique n’empiète jamais sur le récit. Aussi difficile et complexe que soient certaines scènes à tourner, je ne voulais pas leur sacrifier l’épaisseur des personnages. Ni le sens du film. C’est d’ailleurs, apparemment, ce qui a plu aux spectateurs et aux critiques argentins ; que ce film noir, ce thriller, ce film d’action, ne renonce pas à décrire des états d’esprit complexes, des personnalités clivées sans perdre de vue cette grande histoire d’amour. 

Carancho a été produit par les Coréens...

Pas seulement. C’est une production internationale ; le film a été fait avec del’argent coréen, mais aussi français, espagnol, argentin.

Par ailleurs, il est vrai que j’aime travailler avec les coréens, et cela me semblait justifié, particulièrement pour ce film-là. Il y a peut être douze heures de décalage horaire avec Séoul, il faut faire trente heures d’avion pour y arriver mais ils savent précisément ce qu’est un film de genre. J’aime beaucoup le cinéma coréen, des films comme Old Boy, ou les oeuvres de Kim Ki-duk…