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Cannes 2012 — Pablo Trapero : "Je filme l'extrême avec dévotion."

VIDEO | 2012, 8' | Au festival de Cannes, où son film Elefante Blanco était présenté en sélection officielle, le réalisateur de El Bonaerense et Leonera et Carancho nous a expliqué comment il s'était lancé dans un tournage où le côté spectaculaire de son décor (un bidonville bien réel) ne devait pas masquer l'essentiel : l'engagement spirituel et politique de ses personnages.

De quelle manière votre film reflète-t-il la situation actuelle ?

Elefante Blanco est un film qui dépeint plusieurs époques, presque toutes caractérisées par le travail qu’accomplissent les prêtres dans les bidonvilles. A Ciudad Oculta, où se trouve l’Elephant Blanc, ils interviennent depuis la fin des années soixante. Et non seulement le quartier, mais également le pays tout entier, ont connu des épisodes très difficiles. Le vecteur d’unité, depuis toutes ces années, ce sont les gens, qui peuplent sur des générations un bidonville pratiquement devenu une ville à lui tout seul. Le film ne présente pas seulement la situation actuelle du quartier, mais également les générations qui s’y succèdent, incapables de partir, ainsi que ces prêtres qui les aident comme ils le peuvent.

Pensez-vous que l’Eglise catholique ait fait son examen de conscience quant à sa participation à la répression ?

Concernant la mort du père Mugica, deux courants s’affrontent. A ce jour, ce ne sont que des théories, car aucun procès n’a permis de faire la lumière sur les vrais coupables. Pour les uns, il s’agit de la Triple A, l’Alliance anticommuniste argentine, qui faisait partie, dans les années soixante-dix, du gouvernement de Perón. Pour les autres, ce sont les Montoneros, un mouvement de gauche lui aussi péroniste. Par conséquent, on ne sait toujours pas avec certitude qui est responsable de sa mort, ni si l’Eglise y a joué un rôle ou a eu des informations à ce propos. On ne le saura jamais.

Et puis, ce qui s’est passé dans les années soixante-dix n’est pas si simple. Car s’il est vrai qu’une partie de l’Eglise soutenait la répression, une autre partie la combattait, comme par exemple le Mouvement des Prêtres pour le tiers-monde, qui a eu son lot de disparus. De nombreux curés luttaient contre cette situation, dans les années soixante-dix. L’Argentine a ainsi été divisée entre deux positionnements différents, au sein d’un même lieu, d’une même famille. Certains membres du clergé soutenaient la répression et le gouvernement militaire, tandis que d’autres se battaient au péril de leur vie contre cet état de fait.

Quel est le message que véhicule, en 2012, l’Elephant Blanc ?

Les bidonvilles - ou les favélas, comme on les appelle dans d’autres pays - représentent l’exclusion sociale sous toutes ses formes. On y trouve presque une organisation parallèle accueillant tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, tentent d’intégrer un système. On le ressent particulièrement dans les bidonvilles abritant des personnes qui viennent de l’intérieur des terres et tentent d’accéder à la capitale. Le fossé économique et social fait que le bidonville est le meilleur endroit auquel ils ont accès. Le même sort attend les étrangers. Certains habitants de ces quartiers viennent des pays voisins, en quête de progrès.

Cela crée une contradiction et une tension très fortes entre ce que les uns appellent le progrès et ce que les autres voient comme l’exclusion. Pour beaucoup de gens qui ont connu la misère, le bidonville est un premier pas vers plus de moyens et d’infrastructures. Quant aux personnes qui viennent de la ville, c’est pour elles l’endroit où l’on finit quand on tombe au bas de l’échelle sociale.

Selon vous, quel est l’apport en 2012 d’un film sur des prêtres engagés ?

Un film qui présente des prêtres engagés parle en fait de personnes engagées. Elefante Blanco nous donne à voir des gens qui se battent au quotidien pour essayer de changer les choses, au moins dans ces quartiers. Dans le film, on découvre le travail de Nicolas et Julián, les deux prêtres, mais également l’action de Luciana et du groupe de travail qui les accompagne. De nombreuses personnes œuvrent anonymement, chaque jour, pour résoudre les difficultés du quotidien. Bien sûr, il y a des problèmes structurels, politiques, sociaux ou encore économiques que ne peuvent régler une assistante sociale, un prêtre ou un bénévole plein de bonnes intentions. Mais le film nous montre qu’il ya bien plus de personnes qu’on ne croit qui s’engagent chaque jour pour apporter, à terme, des solutions aux habitants de ces quartiers.

En tant que réalisateur, comment avez-vous donné aux personnages leur singularité ?

Dans le film, trois personnages sortent du lot. Tout d’abord, Julián, interprété par Ricardo Darín, représente la génération qui a perpétué le travail des Prêtres pour le tiers-monde et qui, arrivant juste après eux, a repensé cet engagement. Julián vient d’une famille de classe moyenne, voire aisée. Par son engagement social, il a en quelque sorte délaissé la tradition familiale pour consacrer sa vie aux pauvres.

Nicolas, quant à lui, appartient à la génération suivante, celle qui apprend des gens comme Julián. Incarné par Jérémie Renier, il est le prêtre étranger que l’on appelle "gringo" et qui revient de plusieurs missions humanitaires, non seulement en Amérique latine, mais aussi dans le monde entier. Dès le début du film, on comprend que le lien qui unit les deux hommes ne s’est pas tissé en Argentine, mais lors des voyages que Julián avait l’habitude de faire, suivant la tradition des Prêtres du tiers-monde de porter la bonne parole aux autres pays.

Nicolas a une vision plus terre-à-terre et un travail plus éloigné de la théologie de la libération des années soixante-dix. On comprend très vite qu’il s’intéresse plus aux relations avec les habitants qu’à la religion. Sa façon de travailler, qui l’oppose à Julián, met de côté la religion au profit de liens plus directs et personnels avec les gens, ce qui génère des tensions entre les deux amis. Cette relation entre Julián, qui symbolise le travail sous le signe de la religion, et Nicolas, est enrichie par le regard de Luciana. Assistante sociale, elle œuvre depuis plusieurs années aux côtés de Julián pour aider les habitants du quartier à réaliser leurs tâches quotidiennes, notamment par la restauration, les ateliers de réhabilitation pour les drogués, le soutien scolaire, les ateliers de couture, etc.

Ces différentes activités lui permettent d’approcher les habitants, de leur apprendre un nouveau mode de travail, bien souvent en dehors de la structure religieuse ou politique, habituellement utilisée pour mener à bien ces travaux sociaux. Les autres personnages représentent les différentes voix de cet endroit : les immigrés, les gamins qui luttent au quotidien pour sortir des problèmes inhérents au quartier.

Enfin, d’autres habitants, qui deviennent des personnages à part entière, trouvent dans le bidonville un lieu d’adoption. Ils y vivent depuis des générations, c’est leur quartier, leur environnement et non un lieu de passage, un refuge, comme on pourrait le croire de l’extérieur.La plupart de ces familles habitent là depuis trois ou quatre générations. D’autres personnages nous montrent aussi le bidonville comme un repaire, une forteresse, en particulier pour les narco trafiquants et autres criminels. A certains moments du film, on voit bien comme les délinquants se livrent à toutes sortes d’activités illégales, protégés par les murs du quartier.

Quelle leçon la société argentine aurait-elle dû tirer de son passé ?

Le passé de tout pays, de toute personne, est trop vaste pour qu’on n’en tire qu’une seule leçon. Selon moi, l’histoire de l’Argentine, comme le passé d’une personne, est si complexe qu’on pourra toujours en tirer quelque enseignement. Je ne crois pas qu’une seule leçon puisse résumer notre expérience. Le passé nous fait réfléchir quotidiennement sur notre présent, et j’estime qu’une société, un pays, avancent lorsqu’ils peuvent réfléchir sur leur histoire. Je ne crois pas aux réflexions ou aux réponses totalitaires, je crois qu’il faut se retourner en permanence sur son passé et l’utiliser comme un miroir.

Ce que l’on peut retirer d’une situation traumatisante, comme vous me le demandez, c’est qu’il faut la garder en mémoire pour améliorer l’avenir. Mais je ne me sens pas capable d’évaluer ce que la société a subi dans son ensemble, je ne crois pas à une réponse unique. Évidemment, ce que nous pouvons faire c’est, en regardant derrière nous, construire un monde meilleur pour l’avenir, et c’est vrai pour n’importe quel pays et n’importe quelle personne.

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