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Marina Déak : "Pourquoi être mère m’interdirait d’être désirante, et d’être cinéaste ?"

L'actrice Marina Déak était déjà passé derrière la caméra avec la réalisation de courts-métrages. Avec Poursuite, son premier long, où elle se met en scène aux côtés de son propre fils, elle a cherché, dit-elle, à se tenir dans un "espace de réalité" — celui situé " entre la normalité soi-disant parfaitement joyeuse de la maternité et certains cas pathologiques." L'écrivain et critique François Bégaudeau l'interroge ici sur ses parti-pris de mise en scènes, forts et engagés.

On peut partir du premier plan : le métro. Pourquoi commencer comme ça ? Tu veux dire : je vais vous raconter une histoire parmi d’autres, tous ces gens en ont une aussi, je vais raconter une histoire ordinaire ?

Oui. Et il y a une autre chose importante, c’est qu’on ne découvre pas le personnage principal, Audrey qui serait assise là. Elle pourrait être n’importe lequel de ces personnages qui apparaissent dans cette première séquence. Et plutôt que d’être dans la signification, on est dans de la sensation, je joue sur l’attente concrète du spectateur. Il voit des gens et il imagine potentiellement une histoire pour chacun d’entre eux. Quand on va passer à Audrey, dans la deuxième séquence, ce que j’attends c’est que le spectateur sente que c’est la même matière, de la matière humaine.

Donc la fiction n’est pas une zone d’exception par rapport au régime ordinaire de l’existence…

Elle ne l’est pas et elle l’est. J’aime la fiction, j’aime les fictions de cinéma. Il se trouve juste qu’en général je n’arrive pas à y croire, surtout dans mes récits. Au fond la fiction m’intéresse si elle est davantage que de la fiction. Si elle est une plongée. En même temps Poursuite est un film de fiction : beaucoup de choses sont simplifiées, la situation des personnages est un peu poussée, Audrey a quand même laissé son fils chez sa mère, ce n’est pas un schéma si courant. Je cherche l’expression d’une forme de vérité liée au réel, et pour ça j’utilise la fiction. Mais alors j’ai besoin de lui donner de fréquents coups de pieds parce que sinon je n’y crois plus.

Le moment « interview », qui fait surgir un dispositif documentaire après 20 minutes de fiction, on peut le voir comme un coup de pied.

Oui, je casse le récit de fiction. Je casse un peu le spectacle. Et je le fais pour moi autant que pour le spectateur : j’ai besoin de mettre cette distance à ce moment parce que si c’est juste le portrait d’Audrey, ça m’ennuie. Je veux relancer mon désir de raconter cette histoire. C’est aussi pour donner au spectateur un autre rapport au récit qui se déroule : il sait, sent qu’à tout moment le récit peut bifurquer ou s’interrompre, qu’on peut s’en détacher – ça donne une autre valeur à ce qui est raconté. Ni plus ni moins de valeur – une valeur différente.

Et puis Audrey est la troisième des « interviewées ». Encore une façon de la remettre à égalité avec n’importe qui ?

Et réciproquement, surtout. A ce moment du film on a compris que c’était un personnage de fiction. Donc la contamination se fait dans l’autre sens, ce sont les deux autres femmes qui « témoignent » qui reçoivent une aura de fiction. D’ailleurs ce sont des comédiennes, qui racontent une histoire qui n’est pas la leur. Autant j’aime qu’une fiction parle du réel, autant j’aime montrer que ce supposé réel est aussi lui-même fictionné.

En résumé : faire la fiction te donne envie de docu, et dès que tu vas dans le docu, tu dis attention c’est une construction ! Le film donne cette impression de toujours circuler entre les deux pôles, de ne se contenter d’aucun.

En tout cas je n’ai aucune envie de séparer les deux, pour moi la justesse est dans le mélange, ou la confrontation. Dans une dialectique entre les deux pôles que j’essaie de ne jamais figer.

C’est toi, réalisatrice et scénariste du film, qui joue le rôle d’Audrey. Est-ce que c’était une décision au départ ?

Au départ il y avait surtout l’évidence que c’était mon fils qui jouerait le rôle de Mathieu, le fils d’Audrey. Il a parfaitement compris qu’on était dans une fiction, c’est lui par exemple qui a décidé de donner un autre prénom que le sien à son personnage. La question de jouer moi-même Audrey est venue après le choix de mon fils pour le rôle du petit. C’est sur le tard que j’ai décidé d’y aller. Disons que j’ai mis un temps certain à me rendre compte que ça fondait le film, et à me donner le courage d’y aller.

En termes de jeu ça change tout, non ?

J’ai l’impression qu’un cinéaste qui fait l’acteur dans son film ne surinvestit pas le rôle, et donc qu’en l’occurrence ça t’a permis la sobriété qui fait la force de ton jeu. Si ça n’avait pas été moi j’aurais cherché la même chose chez l’actrice, la même manière de jouer. Dans les profondeurs, mon court-métrage, ce n’était pas plus joué, c’était pourtant une actrice ; mais c’est vrai qu’une actrice on l’enveloppe toujours dans un écrin.

Là, puisque c’est moi qui regarde, les choses sont un peu aplaties, je ne peux pas être dans le désir de me mettre en valeur. Ça installe un rapport qui n’est pas de fascination mais de présence. Tu enlèves l’écrin, ça donne un rapport différent au réel ; et ça produit un cinéma d’une nature différente.

Il y a une autre incidence majeure du fait que toi cinéaste tu joues ce rôle de mère. D’habitude une femme gagne ses gages d’artiste en disant qu’elle n’est pas avant tout une femme et surtout pas une mère, ce truc trivial. Et toi tu as cette audace de ne pas séparer, de dire : je suis cinéaste et mère, et en plus c’est de ça que va parler mon film.

Et femme ! Cet aspect est le point de départ du film et son point d’arrivée. C’est le côté : je veux tout. Je n’ai pas de raison de renoncer à une part de moi, même si c’est compliqué de tout garder, peut-être impossible. Je ne sépare pas, je suis entièrement dans tout.

On peut compartimenter, on est obligé, et c’est parfois aussi un plaisir de le faire. Le but c’est ne pas être obligé : pouvoir dire – et vivre : oui, je suis tout ça à la fois, et je veux tout ça. De ne pas le cacher ; se cacher.

Pourquoi être mère m’interdirait d’être désirante, et d’être cinéaste ? Et réciproquement. Oui sur ce sujet je suis prête à porter le flambeau. Dans les entretiens d’embauche les femmes ne doivent surtout pas dire qu’elles ont des enfants, ce n’est qu’un exemple parmi mille autres.

En tout cas elles doivent nier que ça puisse poser problème dans le boulot.

Ou accepter des postes inférieurs, etc. Je suis dans cette expérience quotidienne d’être une mère, et ce n’est pas rien, et les contradictions de la société vis-à-vis de ça, et ce n’est pas rien non plus ! Tout ça ne s’occulte pas.

Sachant que, j’insiste là-dessus, ça se fait au risque de perdre des points sur la perception qu’on aura de la cinéaste que tu es, car c’est bien connu les artistes n’enfantent que leurs oeuvres…

Bêtement quand j’ai eu l’idée de ce film, j’avais l’impression de tenir un scoop. Je ne connais pas de film fait par une femme qui parle vraiment de ce que c’est d’avoir des enfants, de comment on se débrouille avec ça.

Ce qui s’explique très bien, d’ailleurs : les femmes, soit elles ont des enfants mais elles font des films malgré ça et donc elles ont envie de parler de tout sauf de ça, soit elles font des films plus tard et du coup ce n’est plus de ça qu’elles ont envie de parler. Moi j’en parle, pour mon compte, et j‘espère pour le compte d’autres.

J’ai 33 ans, j’ai deux enfants je suis en plein dedans, donc je parle de ce dans quoi je suis, en considérant que c’est quelque chose qui mérite d’être dit, et pas que pour moi évidemment.

Il y a dans le film, et dans son geste même, un côté : j’ai peur de rien. Pas peur, par exemple, de me mettre en scène dans deux scènes de sexe assez crues. On sent que tu as des précautions éthiques, esthétiques, mais pas de précaution par rapport à toi.

Il me semble que quand tu fais du cinéma, ou que tu écris, il faut y aller, il faut aller au bout. Au bout de ce que l’objet demande, dans sa logique à lui. En fait j’ai eu peur, et ce film ça a été pas mal de sueurs froides, mais ça ne vaut pas la peine de le faire si c’est pour éviter d’avoir peur, ou se protéger.

Au bout du compte tu voulais faire un film représentatif de la situation des femmes contemporaines ?

Oui ! A ceci près qu’Audrey n’est pas complètement emblématique parce que j’ai poussé sa situation. Mais je l’ai fait pour évoquer de façon dramatisée toute une série d’éléments banals, les mettre plus en lumière. Je voulais parler de la complication pour une femme de circuler entre les enfants, le désir et le travail, aujourd’hui, en France et dans le monde occidental en général. Je voulais aller plus loin que les nombreux témoignages qu’on a de ce genre de situations.

J’ai l’impression que quand on se raconte il y a un discours conventionnel qui masque autant qu’il dit. Ça masque l’ambivalence, ça masque la sensation réelle qu’on a de ces situations, ça la recouvre, tout le film essaie de faire apparaitre cette sensation-là.

Il y a un truc par ailleurs très subversif dans ce que dit Audrey à la caméra… Dans ces récits de la difficulté qu’il y a à être mère et femme et salariée etc, on postule toujours que c’est un crève-coeur de devoir confier ses enfants à d’autres. Or là elle dit : je ne peux pas avoir de tête à tête avec mon fils et en fait je crois que ça ne me plairait pas. On est au bord de la mère indigne, là…

Il se trouve quand même qu’en disant ça elle se trompe un peu sur son désir. Elle n’a pas encore compris qu’elle pourrait y arriver. Mais c’est sûr que la phrase « j’ai pas envie d’être en tête à tête », je la voulais dans le film parce que même si à mon avis le personnage se trompe à ce moment-là, c’est une phrase que plein de mères pourraient dire mais n’osent pas dire, ni même se dire à elles-mêmes. Bon, je ne veux pas non plus que ça tourne à la revendication : « c’est super, lâchons nos enfants les filles ! »

Je veux me tenir dans l’espace de réalité entre la normalité soi-disant parfaitement joyeuse de la maternité et certains cas pathologiques qu’on médiatise parfois. En général on admet ces deux pôles extrêmes, et pas l’entre-deux, qui est bien sûr le plus courant, et à mon avis, surtout, le plus parlant, le plus vrai…

En fait il s’agit de ne pas séparer. Et tu ne sépares pas non plus le social et le psychologique. En général, soit le film est social et il est assez grossier psychologiquement ; soit on se projette dans un monde où la psyché n’a pas d’ancrage social. Dans Poursuite, les deux se tressent. Dans la scène de rupture entre Stéphane et Audrey, il est question d’argent. Elle lui signifie qu’elle part en disposant des pièces sur un comptoir.

Entre ces deux pôles, s’il y a une dialectique, elle est permanente, c‘est tissé ensemble tout le temps, il suffit de regarder nos vies… Souvent les films sont un peu hors-sol, mais là je voulais être dans le sol, et dans le sol il y a l’argent et d’autres considérations matérielles, et aussi la matière psychique. On est dans la matière. Ce qui fait qu’ « on », le spectateur, y est aussi, et est engagé d’une certaine manière dans le film…

Ce qui est perturbant, c’est aussi que le code change en cours de route. Il y a dix minutes dans le film où, alors qu’on suit Audrey depuis le début, on décroche pour aller voir du côté du père, Eric, dans une situation de travail, de sexe, puis avec Mathieu, puis dans un entretien d’embauche qui lui-même vrille en fantaisie autour d’un jeu vidéo. C’est encore une façon de casser le coté portrait d’Audrey ?

De le compléter. De sorte que ce ne soit pas le seul portrait d’Audrey, mais plutôt le portrait de sa situation. Mon axe c’est Audrey, mais dans son histoire il y a d’autres gens, et j’ai envie de m’intéresser à eux, et notamment à Eric, aussi pour une raison qui a à voir avec la question féministe : l’enfant ils l’ont fait à deux, comment ça se passe pour le père ?

On est à une époque où des choses ont été acquises quand même, sur la représentation de la situation des femmes, ou en tout cas on peut penser qu’on en a déjà parlé, même si ça ne dispense pas d’en parler encore, que donc on peut aussi aller plus loin, donc on peut se permettre ce geste de regarder frontalement la situation des hommes.

Un féminisme qui se soucie des hommes…

Voilà ! Qu’on puisse se parler un peu ! Si le féminisme ce n’est qu’une question de femmes pour un monde entre femmes, c’est sans moi, merci. En s’attardant sur Eric on voit que lui se permet un peu plus qu’Audrey d’arriver en retard à un rendez-vous avec son fils. C’est dur pour lui, mais un peu moins… Il doit s’occuper de son fils, mais c’est moins impératif…

Par ailleurs ça lui pose aussi certainement des problèmes, des problèmes différents, et la scène du jeu vidéo est là pour ça, par exemple.

Une séquence pas du tout réaliste, pour le coup, c’est celle de la piscine. Encore un gros décrochage, narratif et atmosphérique… Toujours l’idée de ne jamais s’installer dans quelque chose…

Et de varier les approches. On a l’approche réaliste en général pour envisager les histoires de cul, et là ce serait une approche moins réaliste. Il s’agit d’aller dans le coeur de l’affaire, presque dans un petit théâtre de l’inconscient, en effaçant le vernis social. Donc cette scène plus artificielle est aussi plus vraie que le reste, comme si d’un seul coup le désir était à vif, comme si elle donnait la version nue de la scène qui précède, sur le toit de l’immeuble, où le désir est là sans afficher son centre, qui est du sexe.

Or immédiatement ça se retourne, parce que dans cette façon de mettre à plat le sexe, on retrouve beaucoup de codes, qui pourraient être ceux du porno, de la sitcom, de l’échange par Internet… Ce qui échappe un peu à ça, c’est quand Audrey et son partenaire s’isolent : là, la situation est fausse, plate, mais une fois qu’ils y sont, malgré tout ça fait quelque chose. Au bout du compte, il y a du faux qui donne du vrai. Et cette séquence fausse est plus vraie et en même temps plus fausse !

On retrouve cette oscillation permanente entre l’envie de toucher juste, aussitôt contrariée par l’idée que le juste ce n’est jamais une question d’accès direct. C’est une oscillation qui je crois est au coeur de ce que le réalisme compte de meilleur : un questionnement du réel même.

Oui, le réel c’est compliqué, il ne suffit pas de poser sa caméra. C’est comme la vie : s’il suffisait d’être en vie pour savoir ce qui s’y passe, et s’y sentir complètement, là, présent, ça se saurait je pense. On ne ferait sans doute pas de films non plus. Donc la raison pour laquelle je fais des films est dans le film, j’espère.

Propos recueillis par François Bégaudeau