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Merzak Allouache : " On me conseillait de renoncer à tourner en Algérie"

VIDEO | 2010, 4' | L’autre monde marque le retour du cinéaste vers l’Algérie après sept ans d’absence... Il s'explique sur les difficultés d'un tournage-témoin d'une violence que subissent tous les Algériens.

En 1999, j’ai ressenti un fort besoin de retourner à Alger. En arrivant là-bas, à cause de l’émotion peut-être, j’ai été pris d’une envie folle de réaliser un film dans ce pays, malgré la tristesse ambiante et la douleur des amis disparus.

Le projet n’était pas évident car, vivant en France depuis longtemps, je me suis aperçu que mon regard sur l’Algérie avait changé. C’est pour cela que j’ai choisi de raconter cette histoire du point de vue d’une héroïne française (bien que d’origine algérienne).

Pourtant, vos racines de cinéaste sont algériennes : c’est là-bas que vous avez appris le cinéma et tourné vos premiers films. Même si L’autre monde est en partie une production française, on sent que vous avez voulu montrer que le ciné- ma est encore possible là-bas...

J’avais déjà tourné Bab-el-Oued City en 1993 au moment où la violence dominait le quotidien. C’était une période difficile et tourner à Alger, c’était pour moi comme un instinct de survie. Depuis les choses se sont aggravées. Le secteur cinématographique a été démantelé, les salles sont dans un état déplorable, mes collègues restés au pays sont pour la plupart au chômage forcé. J’ai eu la chance de pouvoir monter mes productions en France, mais mon regard de cinéaste est resté tourné malgré moi vers l’Algérie et la société algérienne.

Nous avons tourné L’autre monde dans des conditions artisanales et une suspicion générale. Je n’avais aucune idée de la manière dont ça allait se passer, et on me conseillait souvent de renoncer à tourner en Algérie. Mais pour moi il était essentiel que ce film soit tourné là-bas, malgré l’incertitude et les dangers éventuels.

La préparation fut complexe et si ce n’était la tenacité de copains qui travaillaient avec moi sur le projet, je crois que j’aurais abandonné. Certes, au moment du tournage la situation nous semblait plus propice mais la tension restait forte et des gens continuaient à mourir. (...)

Le film montre des choses qui n’apparaissent pas, dans les reportages comme dans des films, par exemple la vraie nature de la violence des islamistes, et leurs méthodes. Comment avez-vous enquêté et conduit vos repérages ?

Je n’ai mené aucune enquête mais il y a des choses dont les gens parlent. On sait plus ou moins comment les faux barrages se mettent en place, comment les femmes sont traitées dans les maquis...

Et la nature de cette violence, même invisible est très ancrée dans l’esprit des algériens qui ont eu à en souffrir. J’ai été limité dans mes repérages par les multiples précautions à prendre, car la violence existe même si l’on en parle moins en Europe parce que les sujets d’actualités se bousculent. Je pense que l’horreur de cette violence doit être racontée. Il faudra d’autres films, il faudra en parler encore et encore pour la surmonter. (...)

Tout en condamnant la violence, vous vous êtes refusé à faire le procès du fanatisme religieux. Hakim, le jeune combattant islamiste, a une certaine complexité humaine, et même une dimension un peu romanesque...

Je pense que la violence, aussi intolérable soit-elle, a rarement pour seule raison le fanatisme religieux. Elle s’enracine souvent à des mauvaises conditions de vie, ressenties comme une injustice.

Des milliers de jeunes, là-bas, sont livrés à eux-même et vivent un quotidien terrible fait de frustations et de ce qu’on appelle la “hogra” : le mépris. Certains n’ont qu’une idée en tête, partir. D’autres résistent ou rejoignent les maquis.

Le personnage de Hakim, le jeune islamiste a une conscience et une évolution et il est même sympathique. On peut se demander si c’est son fanatisme ou d’autres raisons qui le poussent à finalement tuer...

 

Propos recueillis par Grégoire Bénabent — Ad Vitam distribution