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Questions pour un Campion

Auréolé de sa palme d'or, La Leçon de piano sort en salles en juin 1993. Dans la file d'un cinéma parisien, propos recueillis de spectateurs. Pourquoi viennent-ils voir ce film-là, précisément ?

- On en a beaucoup parlé... C’est un grand spectacle... Je sais que ça se passe en Afrique et j’aime les paysages africains. » Pierre a 35 ans. Il va voir La Leçon de piano, ignore encore que le film se passe en Nouvelle-Zélande et y va avec la conviction de voir le nouveau Out ofAfrica. Sera-t-il déçu ? Pas sûr.

La foule qui se presse a sa petite idée du film, mais elle est prête à se laisser surprendre. La Leçon de piano est, avant tout, un film qui résonne comme une invitation au voyage. L’affiche ? Elle laisse tout le monde indifférent L’histoire ? On préfère en savoir le moins possible avant d’entrer dans le cinéma. Mais l'on en connaît, presque malgré soi, des bribes : des amis qui vous racontent, la télé qui passe des extraits, la bande-annonce...« Elle n 'en dit pas trop... On sait qu’il va y avoir un troc autour du piano... deux hommes autour d’une musicienne muette, très attachée à son instrument, et qui communique grâce à sa petite fille. C’est poignant... On la voit courir sous la pluie, agressée dans le bois, en crinoline... »

Isabelle, 23 ans, y retourne pour la deuxième fois. Les robes longues du film évoquent la passion. Celle du siècle passé, mais sans mièvrerie. Car il y a la boue, la forêt sauvage, une contrée lointaine. La violence est attendue. Celle des sentiments. Ce sera peut-être, rêvent les spectateurs dans la file, un film cru, torride, très sensuel, en tout cas troublant.

« J’attends d’être dépaysée, dit Claudia (45 ans). Je sais qu’il y a la mer... Des bateaux... » Pour tous, ce sera indéniablement un film romantique dans la lignée des Hauts de Hurlevent (la presse a beaucoup cité le nom d’Emily Brontë), d'Autant en emporte le vent et même de Retour à Howards End. Personne n’évoque la moins noble Angélique marquise des anges, mais c’est un peu ce mélange d’amour et d’aventures qui rend à l’avance le film populaire. Sa participation au festival de Cannes, relayée par les médias, y a ajouté une note artistique bienvenue. La Palme d’or fait le reste : ce feuilleton-là est tout à fait fréquentable. Car, si l'on attend clairement un film d’évasion, ni difficile ni ardu, on croit fermement à un film exigeant et de grande qualité.

Si l’on faisait un portrait-robot de toutes ces premières impressions, La Leçon de piano, à n’en pas douter, serait un film idéal. Sa force est bien là : réunir les aspirations les plus diverses, voire contraires. Avant même d’avoir vu le film, quelles images concrètes les futurs spectateurs ont-ils en tête ? La réponse est unanime : le piano sur la plage. Image insolite, intrigante, comme .surréaliste, dont le symbolisme est suffisamment fort pour éveiller rimagination.

Pour Dominique, 28 ans, c’est la promesse d’un film forcément original. Comme Stacia, 58 ans, médecin, ils sont nombreux à charger cette image d'une force austère tandis que d’autres y associent fureur et grand spectacle. Valérie, 25 ans, exprime cette confusion. « C’est un mélange bizarre, apaisant et tumultueux. » La sérénité d’un piano classique — objet rassurant ? — et une mer déchaînée. Décrypteurs de symboles, amusez-vous.

De toute façon, Charlie, 25 ans, est venu avec sa copine uniquement « parce qu’il y avait un piano et forcément beaucoup de musique. » Laquelle ? « Du Chopin... j’entendrais bien du Chopin dans ce film... »

Comme une clé secrète, l’image du piano sur la plage semble ouvrir le film à toutes les sensibilités. C’est sa plus grande victoire, amplifiée par la personnalité de sa réalisatrice. Quelques-uns connaissent déjà ses films et l’apprécient. La majorité découvre Jane Campion par la presse et la télévision. Chacun a le sentiment de fêter un nouvel auteur majeur, indispensable.

Que le film soit tourné par une femme n’est pas déterminant dans le choix du public, mais c’est incontestablement une originalité supplémentaire. L’idée circule aussi qu’un film de femme, c’est presque une garantie d’honnêteté, la vision forcément personnelle d’un auteur. Jane Campion a réussi à transmettre au public son énergie créatrice. Aller voir son film s’est imposé en douce comme une visite sentimentale à quelqu’un de fascinant. Fascinant parce qu’à la fois familier et lointain. Exactement comme le film lui-même. D’ailleurs, à la fin de la séance, l’émotion n’a pas épuisé le désir. « Je suis complètement bouleversée, je ne peux pas en parler, je vais Je revoir », dit Francine. Elle n’est pas la seule a y revenir. Une fois pour le piano ? Un autre fois pour la plage ? 

 

Propos recueillis par Philippe Piazzo