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Rodolphe Marconi: " Même sans caméra on arriverait à faire un film "

Certains choisissent des acteurs pour un film, d'autre réalise des films pour des acteurs. Ici, notre réalisateur se situe dans la seconde catégorie. Sa rencontre avec Gaspard Ulliel l'a fait replonger dans un vieux scénario, qu'il a remis au goût du jour. Voilà comment est né Le Dernier jour.

Le scénario était écrit depuis deux ans, il dormait sous une pile de vieux magazines. Il n’avait pas de titre et l’idée de le mettre en image, le faire respirer, me perturbait. J’ai cru longtemps que je ne le réaliserais jamais, qu’il était écrit pour rester là et qu’à mon prochain déménagement il finirait à la poubelle. Tous les scénarios finissent à la poubelle, c’est leur destin... Sauf qu’en général, certains ont donné lieu à des films d’autres pas et je me disais que ce n’était pas si grave. Un jour, j’ai repensé à cette histoire. Une histoire qui avait été écrite pour Nicole Garcia et un garçon que je n’avais pas encore rencontré.

Peu de temps après, on me propose de photographier Gaspard Ulliel (pour la sortie du film d’André Téchiné Les Egarées) : J’accepte. La séance se passe tellement bien qu’elle dure deux jours... Gaspard me donne envie de faire ce film, je réécris pour lui et il accepte le rôle.

Le plaisir de tourner avec Gaspard ne se limitait pas uniquement à son talent et sa photogénie, mais surtout à la façon (enco­re mystérieuse) dont il s’est fondu dans le personnage. Nous nous sommes beau­coup vu avant de tourner. On se parlait plus de nous que du film. Après une semaine de tournage, il n’était plus question de se par­ler de la vision que l’on avait des scènes, des mots ou des silences; tout se faisait presque naturellement, dans une certaine fusion, dans la vision commu­ne du film que nous avions lui et moi. Ce fut presque déroutant à un certain moment de constater à quel point il devenait un autre, il incarnait Simon tel que je l’avais imaginé c’est à dire pas très loin de moi.

Gaspard a le don d’être capable de garder une distance par rapport à la couleur générale d’un film, il ne s’implique pas égoïstement dans son personnage mais dans un film entier. Il était toujours très intéressé par la façon dont j’allais traiter les choses. Il a un vrai regard sur ses partenaires mais aussi sur lui même, il sait parfaitement quand on a besoin de refaire une prise ou pas. C’est au montage que je me suis rendu compte de la lenteur de son jeu, qui donne à son personnage une sorte d’élé­gance et de mystère, de doute et de détermination, de grâce aussi. Parfois je lui demandais de faire certains gestes comme si c’était la dernière fois, je crois que cela lui plaisait.

Je voulais qu’on le sente sur le fil, pas forcément en danger, mais partagé entre un autisme latent et l’envie de rire ou de pleurer.

Le jour du tournage de la scène à la fin du film quand il regarde la mer derrière le grillage, je me suis dit qu’il était comme un ciel bleu traversé de nuages qui n’éclatent jamais...

Pour Nicole, l’approche de son personnage et du film était différente. Mon désir de tourner avec elle remonte à plusieurs années et je n’imaginais personne d’autre pour interpréter la mère de Simon.

J’avais cependant envie de la voir différen­te : qu’elle s’autorise à jouer avec l’humain, le sensible, et peut être une certaine perdi­tion, alors qu’elle apparaît généralement dans les films comme une femme forte. Je savais qu’elle possédait cette douceur, cette sensualité qui lui est propre et qui transpire toujours de manière détournée. J’aime la fougue et la force avec laquelle elle se jette dans une scène, il y a chez elle quelque chose d’animal, de brut et d’intense. Avec elle, toutes les prises sont différente, il y a dans son jeu quelque chose de ner­veux, de vital. A l’inverse de Gaspard, son jeu est très rapide et très porteur pour les autres acteurs, je crois que cela les déstabilise et les stimule. Paradoxalement, elle a une approche très pratique, très concrète des scènes et s’intéresse beaucoup à la narra­tion, ce qui était intéressant pour moi qui ne suis que dans le doute et la sensation. Elle demande souvent "pourquoi" et a besoin d'une réponse.

J’avais envie qu’elle devienne peu à peu une mère douce et fragile, inquiète et pudique, trouble et déterminée.

Le point de départ du film était donc un duo ; une mère et son fils, deux vies paral­lèles. Très vite j’ai choisi l’itinéraire de Simon pour nous mener à leur intrigue commune. Pour chaque film j’ai besoin d’un personnage central, celui par lequel on appréhende l’histoire et les autres per­sonnages, celui qui trace un sillon subjectif au cours duquel mon travail serait de faire ressentir au spectateur ce qu’il ressent. Cela ne veut pas dire que l’on ne s’identifie pas aux autres personnages, à leur problé­matique, leurs choix ou leurs doutes mais

cela n’est intéressant que si c’est à partir d’un seul point de vue.

Pour une fois, le scénario était assez construit, ce n’était pas une succession de scènes mais d’abord une histoire. Et de ce fait, peut être un peu ennuyeux puisque beaucoup de scènes y apparaissaient comme bénignes, sans grand intérêt. Je pense par exemple à celle de la partie de tennis qui indiquait uniquement que "Simon joue seul contre Louise et Matthieu. Simon s’épuise. Simon perd. Il abandon­ne." ou encore " Marie prépare un gâteau au chocolat, Simon lèche le plat, elle lui essuie le bout du nez." Je tenais à ce que la force et le lien de la relation entre Simon et sa mère se manifeste avec naturel, sim­plicité, presque normalement, comme une évidence, parce que je crois que ce n’est pas quelque chose que l’on peut expliquer dans la vie. (Il y a tout au long du film un parallèle entre la vie, l’itinéraire de Marie et celui de Simon, comme si le cordon n’était toujours pas rompu.) Mais je ne veux pas parler d’ambiguïté, ce n’est pas à moi de le faire. J’ai toujours pensé que le cinéma n’est pas là pour raconter mais pour montrer.

Mon travail est donc de montrer, avec mes images, quelques mots et des silences bien sur, mais surtout des regards. Les films n’existent qu'avec le regard des acteurs.

En voyant certains acteurs, je me dis par­fois que même sans caméra on arriverait à faire un film.

A la lecture du scénario les acteurs étaient convaincus par leur rôle et leurs dialogues, ils parlaient beaucoup des dialogues et sur­tout des silences qui étaient très précis dans le scénario, ce qui nous a permis d’aller beaucoup plus loin et d’inventer chaque jour ensemble une attitude, un ton, une direction nouvelle, une âme à chaque scène que l’on prenait à bras le corps. Le travail sur le pla­teau était tendu, et surtout très concentré. Nous avions six semaines pour tourner un film qui en demandait huit ou neuf.

Dans la première version du scénario, Simon tombait immédiatement amoureux de Louise, presque un coup de foudre. Puis cela me semblait tellement logique, telle­ment propre et normal, tellement cinéma que j’ai eu l’impression que c’était une erreur. L’essentiel n’étant pas de faire un film à suspense mais plutôt de filmer des gens qui se cherchent, se frôlent, se croi­sent, se ratent parfois... Il est souvent très vite fait d’enfermer les gens dans des films, on les sent prisonniers de l’histoire ou de la mise en scène, presque téléguidés, si bien qu’ils en perdent parfois leur identité.

Ce qu’il y a de plus fort dans le rapport entre Louise et Simon c’est la frustration de chacun, leur découverte l’un de l’autre, leur attachement qui est au delà de l’histoire amoureuse. Je crois que l’on sent dans leur non-dialogue une évidence filiale.

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