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Rolf de Heer filme le pays de David

VIDEO | 2015, 30' | En 2011, alors qu'il rend visite en prison à l'acteur David Gulpilil, son ami de longue date, Rolf de Heer découvre un homme alcoolique, violent et dépressif. Le réalisateur australien décide alors de faire la seule chose qui puisse aider son ami, un film. Charlie's Country est donc un peu plus qu'un récit sur une quête identitaire et sur le déracinement des aborigènes, c'est avant tout une thérapie pour celui qui remporta par la suite le prix du meilleur acteur au Festival de Cannes 2014 dans la selection Un Certain Regard.

L’histoire de Charlie’s Country prend ses racines chez les peuples aborigènes d’Australie – leur culture, leur manière de vivre, leur histoire – mais le point de départ du film vient de mon ami, David Gulpilil. L’histoire du personnage, Charlie, commence par l’histoire de David.

Quand j’ai appris en 2011 que David était en prison, quelles qu’en soient les raisons, j’ai tout d’abord pensé que c’était une bonne chose, cela avait probablement sauvé la vie de David. Une tragédie avait ainsi peut-être été évitée. Puis je me suis demandé : pour combien de temps ?

Dès sa jeunesse, David a lutté contre le démon de l’alcool. Tout a commencé durant le tournage de son premier film, Walkabout, alors qu’il était un jeune garçon naïf de seize ans, où on a appris à David comment s’enivrer et ensuite comment se comporter pour donner l’impression d’être sobre. A vingt-deux ans, il rivalisait avec les plus grands buveurs, à tel point que pendant le tournage de Mad Dog Morgan, il fut emprisonné avec l’acteur américain Dennis Hopper, toxicomane et buveur invétéré.

Ensuite, David a vécu à Ramingining, une communauté “sobre”, ce qui l’a aidé à contrôler ses mauvais penchants. En raison d’une dispute tribale dont je n’ai jamais pu connaître les détails, David a quitté la communauté en 2004 pour devenir un sans abri, un « long grasser » à Darwin. David était censé revenir à Ramingining pour coréaliser le film Dix canoës, 150 lances et 3 épouses avec moi et jouer le rôle principal, mais sa peur de retourner dans sa communauté l’en a empêché. Par la suite, l’état de David s’est détérioré. Je le voyais de moins en moins. J’entendais parler de lui de temps de temps, mais rien de très positif. Puis ce fut la prison.

J’ai fait plus de 3 800 km pour lui rendre visite. Je n’avais aucune idée de l’état dans lequel j’allais le trouver et ce que je pouvais faire pour lui. La première fois, je l’ai trouvé fragile, déprimé ; son expression était presque sans vie (Alors que David est l’une des personnes les plus farouchement « vivante » que je connaisse). Mais il y avait une chose qu’il voulait : faire encore un film – avec moi. J’ai réalisé que c’était peut-être la seule chose que je pouvais faire pour lui. Cela lui rendrait peut-être le goût de vivre, la confiance en lui et l’aiderait peut-être à prendre nouveau chemin vers une vie plus apaisée.

Pour que David puisse se réparer à travers ce projet, la force du film devait venir de lui. Il était nécessaire qu’il en devienne le protagoniste. J’ai décidé qu’il n’y aurait pas de dialogue écrit. David était donc libre de parler sa propre langue ou l’Anglais, comme cela lui viendrait. Je savais aussi que le personnage devait être proche de David, pour qu’il puisse improviser plus facilement et comprendre le qui, le où et le pourquoi du personnage à tout moment de l’histoire.

Nous avons commencé à nous voir, d’abord à la prison, ensuite dans un centre résidentiel de désintoxication pour alcooliques et toxicomanes aborigènes. Petit à petit David a recommencé à parler, et même si c’était de manière décousue, la vie revenait. J’ai commencé à prendre des notes, cherchant des idées, des scènes, des dialogues dans les mots de David. Plus nous parlions, plus David s’enthousiasmait pour le projet. “C’est mon film, un film sur moi !" C’est ainsi qu’il en parlait souvent, bien que le “moi” signifiait surtout « fidèle à ce que j’ai vécu ». David a des idées politiques fortes concernant la race, la culture et les effets du déracinement culturel provoqué par la colonisation des Blancs sur son peuple. C’était dans cette direction qu’il voulait aller avec le film pour en faire quelque chose de politique et significatif et j’étais plus qu’heureux de le soutenir.

Ayant réussi à renoncer à l’alcool, David a été remis en liberté conditionnelle. Après un voyage plein d’émotion que nous avons effectué ensemble dans les espaces sauvages du Parc National de Kakadu pour trouver des lieux de tournage - ce qui était son premier voyage dans la brousse depuis son emprisonnement - nous avons fait face à la dernière épreuve importante pour pouvoir réaliser le film : le retour dans la communauté dont David avait été exilé. Je savais que pour les habitants de Ramingining il n’y avait pas de problème… c’était plutôt David qui devait surmonter ses propres peurs. C’est ce qu’il a fait quand il a vu que la communauté l’accueillait à bras ouverts. Je l’ai rarement vu pendant ces jours-là, parce qu’il passait la plupart de son temps avec les siens, se sentant enfin chez lui.

Vers la fin du voyage nous avons pris un bateau jusqu’à Gulparil, le pays de David dans le Marais d’Arafura et son lieu de naissance. A un moment, David a sauté du bateau et est parti en courant, me criant de le suivre. Nous nous sommes dirigés vers un bosquet d’arbres et là, l’enthousiasme de David s’est transformé en concentration intense et il s’est mis à jouer l’histoire de sa naissance. Il y avait l’arbre sous lequel il était né, il y avait le rocher où son père s’était assis pour l’attendre. C’était son commencement, soixante ans auparavant. J’en appris plus sur mon ami David à ce moment-là qu’à tout autre moment de nos douze ans d’amitié.

Quelques mois plus tard, nous avons surmonté toutes les difficultés du tournage et nous avons fait un film intitulé Charlie’s Country, dans lequel David est aussi exceptionnel que je l’avais espéré. Ce film parle autant à David en tant que personne qu’en tant qu’acteur. Quand il voit le film, il passe par des émotions très profondes… il rit, il tremble, il est au bord des larmes et se met en colère contre cette politique et contre le monde.

Si le film parle évidemment de David, il ne raconte pas vraiment sa vie. David n’a jamais vécu à Ramingining durant la période d’”Intervention” du gouvernement australien, il n’a jamais disparu dans le bush pour vivre comme ses ancêtres, il n’a jamais été à l’hôpital de Darwin ou n’a jamais attaqué une voiture de police et n’est pas revenu chez lui pour enseigner la danse aux enfants.

Bien qu’il soit possible que David fasse toutes ces choses dans l’avenir, pour le moment elles n’appartiennent qu’à Charlie.

Mais ce film est bien un film sur David. C’est son chemin, le chemin de sa propre rédemption. « C’est mon film, un film sur moi ! »