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"Samson et Delilah" : entre le ciel et la terre

Samson et Delilah, premier long métrage de Warwick Thornton, Caméra d'or au Festival de Cannes 2009, est un road-movie spirituel entre bad trip et dreamtime...

Un rayon de soleil passe par la fenêtre, la chevelure d'un jeune aborigène à contre-jour, c'est le matin. Il y a la couleur de la peau, celle des cheveux. Il y a la voix d'un crooner sur des arrangements sucrés. C'est la première séquence, elle est somptueuse, et c'est le réalisateur lui-même qui tient la caméra. Thornton est chef-opérateur de formation et tout le film témoigne de cette attention particulière à la lumière. Quand la chanson disparaît, le jeune homme qui dormait se saisit d'un pot de fer, posé là, à côté du lit et le porte à son visage. Comme nombre de gamins aborigènes des alentours d'Alice Spring, en Australie, Samson passe ses journées le nez dans l'essence et la tête dans les nuages.

Delilah, elle, tout près, perpétue la mémoire de son peuple, jour après jour, en compagnie de sa grand-mère. Cela, elle le fait en peignant sur d'immenses toiles disposées sur le sol et en entonnant des chants traditionnels. Les toiles sont troquées contre de la nourriture puis revendues très cher à des galeristes, en ville. Samson et Delilah se tournent autour. Mais les amours adolescentes manquent de mots et les gestes sont maladroits.

Si ce film a été qualifié de « premier film véritablement australien », c'est qu'un aborigène y dresse pour la première fois un état des lieux des marges du pays et que ceux qui vivent aux marges sont précisemment les « vrais Australiens », ceux d'avant le Commonwealth. Pourtant, ici, pas de complaisance pour eux, que Thornton appelle familièrement « my mob ». Samson & Delilah les montre aussi violents, passifs et mesquins que les blancs.

Fils de Freda Glynn, pionnière de la radio et de la télévision aborigène, le réalisateur n'a pas toujours été intéressé par le travail de sa maman. Il fut d'abord un sale gosse, un peu violent, un peu voleur, et tout-à-fait désoeuvré. « A quatorze ans, pour parler aux filles, je leur jetais des cailloux. » confie-t-il. Quasi-autobiographique, donc, l'errance chaotique des personnages constitue en soi l'intrigue du film, errance entre les baraquements d'une communauté aborigène et la ville, entre la ville et le désert, entre la terre et le ciel, le physique et le métaphysique.

On a l'impression d'un road-movie où la question du territoire le céde bientôt à celle de la spiritualité. En fait de frontière, c'est celle entre les religions qui importe ici. Thornton fait le constat d'une possible proximité entre spiritualités aborigène et chretienne. Les baptèmes se multiplient à l'écran, païens et panthéistes. Et si Samson-le-baptisé entre alors dans les petits papiers de Dieu, c'est plutôt malgré lui : le bain, c'était juste l'affaire de se rafraîchir. Car le film raconte aussi le rapport au temps, entre béatitude et nausée, d'un individu qui finit par vivre dans un espace quasiment abstrait.

“Cela, explique Thornton, c'est le Dreamtime”, concept spirituel aborigène d'un espace-temps où tout se rejoint, les êtres et les objets, le ciel et la terre et les grands créateurs de ce monde : “kangourous géants, serpents, insectes”. Samson et Delilah est un road-movie en forme de spirale ascendante.

Pierre Crézé

 

Et sur Universciné, alors ?  A voir : les premiers films de Peter Weir, classiques (déjà) du cinéma australien (aborigène par procuration) : La Dernière vague, Les Voitures qui ont mangé Paris et l'inusable, et fascinant, Pique nique à Hanging rock. En bonus, un thriller inédit chez nous, Le Plombier. Retrouvez les dans notre catalogue. Si vous ne connaissez de Peter Weir que sa carrière hollywoodienne (Le Cercle des poètes disparus, Witness...), vous allez être bien surpris.